Plaisir coûteux
Camille ! Encore ? Mais ça ne peut plus durer ! On dirait que je travaille uniquement pour ton chat !
Le chat, que Camille tentait vainement de faire rentrer dans son panier de transport, échappa à ses bras, rebondit sur le parquet, puis se réfugia dans lombre du vestibule, miaulant dune voix rauque, lugubre, qui paraissait traverser les murs du vieil appartement haussmannien. À voir sa mine, ce chat, baptisé jadis dun nom noble Balzac paraissait prêt à vendre chèrement, selon Denis, sa chétive vie.
Il y avait longtemps que Camille, qui appelait affectueusement son compagnon félin Balou, vivait avec lui. Dix ans déjà. Elle ignorait son âge véritable, layant trouvé déjà adulte sur un banc, alors que la pluie battait la Place dItalie, et les feuilles tourbillonnaient dans lair saturé dautomne. Sa mère, Chantal, lavait aidée à lamener à la clinique vétérinaire de la rue Broca, emmitouflé dans une vieille couverture à motifs de coquelicots.
Aidez-le, s’il vous plaît !
Mais doù sortez-vous ce spécimen ? questionna la jeune vétérinaire, en pinçant le nez. Cest un chat de gouttière, enfin !
Quimporte doù il vient ? répondit sèchement Chantal. Cest notre chat ! Vous voyez bien quil souffre, prenez-le en charge ! Je nai pas des euros différents de ceux qui viennent pour soigner leurs chartreux et leurs siamois, ou alors ?
Chantal pouvait être redoutable. Élever un enfant seule, veiller sur des parents âgés, vivre de son salaire d’éducatrice en maternelle, cela vous aiguise le caractère. Mais sa rudesse cachait un cœur immense, une tendresse pour les enfants et, parfois, pour les chiens, malgré une peur étrange venue de l’enfance.
Personne ne lui tenait tête très longtemps, ni les voisines du square, ni les parents excédés, ni les agents EDF venus couper le courant pour impayé. Mais toujours, au moment du conflit, Chantal parvenait à retourner la situation dune manière inattendue, menant son adversaire dans un coin du couloir pour lécouter, vraiment lécouter. Ainsi, au lieu dun affrontement, on en arrivait, sans comprendre pourquoi, à des confidences, à des aveux, puis à des excuses, et les tensions retombaient.
Ce don, elle ne savait pas doù il venait. Peut-être parce quelle tendait véritablement loreille vers lautre, contrairement à beaucoup ? Mais chez elle, la bienveillance semblait réservée aux étrangers. Avec ses proches, cétait plus compliqué.
Le mari de Chantal lavait quittée une semaine après le mariage, laissant derrière lui une phrase qui résonna longtemps : « Femme ? Toi ? Aussi mal assortie à la vie que moi à la danse ! » Mais quand elle découvrit bientôt quelle portait un enfant, elle cessa de sen tourmenter. Une femme, cest avant tout une mère, non ?
Sa propre mère, Ginette, naccueillit pas la nouvelle avec enthousiasme.
Des enfants, cest un luxe quon ne peut pas se permettre, lâcha-t-elle un soir. Tu vivras toute ta vie avec des pâtes et du riz, et ta fille aussi ! Trop cher, ce genre de plaisir, ma pauvre
Mais Maman, on na pas toujours vécu comme ça ?
Justement, Camille ! Et tu trouves ça bien ?
Chantal fut travaillée par le doute, mais une pensée sombre la rattrapait : comment se priver de ce qui existe déjà en elle ? Alors quelle hésitait, Ginette vint dun coup de la campagne, son éternel fichu bleu brodé noué sous le menton, et posa sur la table un drap cousu-main.
Tiens, ma fille. Fais-lui une place. On vend la vieille maison. Lautoroute arrive et la terre vaut de lor. Voilà de quoi acheter un deux-pièces près du métro. Pour toi, et cet enfant. Le reste, il faudra que tu le gagnes.
Un petit pactole, ramassé dans la toile à carreaux, qui scella la brouille entre Chantal et sa mère. Largent ne rachète pas le passé, mais il lança leur futur.
Ginette fit affaire avec un agent immobilier, marchandant la vieille bâtisse contre un appartement spacieux au cœur du XIVe, à rénover certes, mais plein de promesses. Des ouvriers portugais, supervisés par Ginette, transformèrent bientôt lintérieur. Lorsque la chambre de bébé fut prête, Chantal, émue, dut sécher ses larmes face au rire moqueur de sa grand-mère.
Mais enfin, souris, idiote ! Cest du bonheur !
Camille naquit un peu en avance, menue, toute rose. Chantal, qui portait en elle la crainte délever sa fille comme sa mère lavait élevée, jura, sur la tête de Balzac déjà installé sur ses genoux, quelle ferait différemment.
Mamie Ginette soccupe mieux de toi que moi ! se plaignait parfois Chantal à sa mère. On dirait que je compte pour du beurre Mais, la vérité, cest quautour de Camille, la famille sétait reformée. Ginette et son mari, ayant vendu la ferme, veillaient sur la petite pendant que Chantal reprenait son poste à la mairie.
Le calme régna jusqu’au jour où Ginette tomba malade. Les médecins du quartier Montparnasse secouaient la tête, refusant despérer. Mais Ginette, impassible, rassurait tout le monde.
Jai eu ma dose de vie, la peur de partir ne me touche plus. Ce qui minquiète ? Cest vous, surtout ton grand-père. Promets de ne jamais le laisser seul.
Cest à ce moment précis que Camille ramena le chat. La vraie histoire commença un soir où elle disparut mystérieusement, sur le chemin de lécole à peine deux cents mètres de la porte cochère, et soudain, dans la brume parisienne, lenfant sévanouit.
La police faillit être appelée, mais Camille réapparut. Elle serrait la boule de poils contre sa poitrine, la larme à lœil.
Il souffre aide-le, Maman.
Chantal attrapa la couverture, enveloppa le pauvre animal, et fila chez le vétérinaire, tout près de la Place dItalie. On sauva Balzac plus de frayeur que de mal. Mais les frais la vidèrent de presque tout ce qui lui restait en euros, et elle réfléchit, rentrée chez elle, en sortant les derniers billets du portefeuille.
Plus assez dargent pour finir le mois : il faudrait des médicaments pour Ginette, pour le chat, et acheter un cadeau danniversaire pour Camille, qui allait bientôt fêter ses dix ans.
Cest ce soir-là quen pyjama, Camille surgit dans la cuisine.
Maman, pas de cadeau, sil te plaît. Est-ce que Balzac peut rester ? Ça sera mon cadeau
Debout sous la lumière blafarde, Chantal fixa la motte grise qui dormait à ses pieds, puis hocha la tête. Balzac était à elles, désormais, pour le meilleur et pour le pire.
Étrangement, ce chat des rues devint vite le totem du foyer. Dun naturel paisible, il suivait Ginette comme une ombre et, bientôt, la vie toute entière se mit à tourner autrement.
Peu de temps après, Chantal décida darrêter de survivre à coups de bulletins de salaire et de bons CAF. Elle démissionna, terrifiée, et accepta de devenir garde denfants pour une famille du Marais, gracieusement recommandée. Sa réputation fit le reste : on se larrachait désormais. À chaque nouveau contrat, son salaire augmentait, et chaque soir, elle rentrait gratouiller la cicatrice de Balzac.
Si ce nétait pas grâce à toi, mon vieux
Le chat lui répondait dun ronron furtif, guettant le passage de Camille. Il suivait lenfant de pièce en pièce, laidait à faire ses devoirs ou la réconfortait lors des adieux difficiles à Ginette, puis à son grand-père, emporté quelques mois plus tard.
Quand Chantal, contre toute attente, rencontra un homme discret, doux, qui comprit ses silences, nul ne protesta. Lamoureux, Paul, gagna laffection de la famille, même de la mère sévère de Chantal, dotée désormais dun chauffeur tout personnel pour partir en week-end à Sèvres.
Camille, devenue étudiante, préféra loger dans « son » appartement. Cest là quelle amena son fiancé Denis.
Tu en gardes de la place, dis donc !
Pff… tout juste ce quil faut. Attention au chat !
Un Balzac épineux surgit de la chambre et bondit sur Denis, qui recula en criant, affolé.
Retire-le ! Je le veux dehors !
Si Camille put calmer le jeu, la mésentente fut définitive entre Denis et Balzac. Denis, peu félin, ne cachait pas sa mauvaise humeur, martyrisait le chat dès que Camille tournait le dos.
Le temps passa, Camille et Denis se marièrent. Mais les reproches fusèrent bientôt.
Mais qui ta appris à faire une blanquette ? Cest de la flotte, pas un plat !
Pour la cuisine, Camille nétait pas une novice : Ginette lavait formée à la cocotte dès ses dix ans.
Et puis, Balzac tomba malade pour de bon. La note du vétérinaire fit sortir Denis de ses gonds.
Tu es folle ? On pourrait sacheter deux chartreux pour ce prix-là ! Cest quun animal !
Ce nest pas QUUN animal, Denis. Il fait partie de la famille.
Pas de la mienne !
Un matin, alors que Camille découvrait quelle était enceinte, Denis entama son monologue quotidien sur la santé, la course à pied, le régime bio, et conclut :
Il faut te débarrasser de ce parasite ! Je ninvestirai plus un centime !
Camille, dordinaire calme, sentit en elle monter une force neuve.
Alors, tu devras me mettre dehors avec lui, Denis.
Tant mieux ! Jen ai assez !
Le décor changea. Camille comprit qu’il n’y aurait plus de famille, du moins pas celle dont elle avait rêvé. Elle ramassa les clés de Denis, ouvrit la porte, et dit :
Jattends un enfant. Je dois éviter le stress. Le chat comprend, pas toi. Sors dici. On parlera quand tu seras prêt. Dici là, je dois emmener Balzac chez le vétérinaire.
Denis sen alla, furieux.
Camille posa la caisse au sol. Balzac y entra de lui-même, sourcil froncé, queue enroulée. Elle posa la main sur la cage.
Prêt ? Allons-y. Il est temps de changer dair, Balzac.
Le chat se rétablit, pas complètement, mais suffisament pour croquer ses dernières années. Camille accueillit une petite fille, quelle prénomma Adélie, sur le conseil maternel pas question de saccrocher au passé.
Ce bébé sera ta raison davancer. Oublie la rancune avec Denis, il sera un bon père, même si vos routes divergent, expliqua Chantal.
Et Denis, contre toute attente, tint parole.
Adélie eut deux lits, deux peluches lapins, une chez son père, une chez sa mère deux mondes qui, pour elle, nen faisaient quun. Lamour circulait entre les deux familles, une rivière qui finit par user les pierres du ressentiment. Adélie, par sa présence, réunit tous ces gens sous un même toit invisible.
Seul le vieux chat, Balzac, savait ce que lenfant portait en elle : la tendresse héréditaire, le secret dune famille recomposée. Mais il nen disait rien, nul besoin.
Après tout, cétait évident : quand la mère chatte ronronne damour, ses enfants, eux aussi, poussent droits et doux.
Et un soir, quand Adélie, devenue femme, se pencherait à son tour sur la couchette dun nouveau-né, elle caresserait sa joue dun doigt comme le faisait sa mère, puis sa grand-mère, et murmurerait tout bas, dans un souffle :
Bonjour, mon petit. Comme je tai attenduEt sans sen rendre compte, Adélie, dans la pénombre apaisée, sentit contre sa jambe la chaleur dune boule de poils un jeune chat ramené un soir de pluie, abandonné lui aussi dans une cour dimmeuble, qui, dun miaulement rauque curieux, réclama sa place sur le lit denfant. Alors elle sourit, les yeux embués de gratitude, comprenant à cet instant précis la boucle silencieuse de lamour qui traversait les générations, fragile et tenace à la fois.
Dans la chambre, laube filtrait doucement derrière les rideaux. Les souvenirs Bougies danniversaire, coquelicots sur une couverture, et la voix ferme de Chantal résonnant dans le couloir emplissaient la pièce comme une tapisserie invisible. Le vieux drap cousu-main désormais abritait un nouveau nid, et, sur le rebord de la fenêtre, la pluie sattardait, promesse muette que rien, jamais, ne serait perdu.
Car le bonheur, parfois, ne coûte rien: cest un chat qui sendort contre votre cœur, un prénom murmurant la paix, et laudace éperdue de croire chaque jour quil vaut la peine dêtre transmis.