Un plaisir coûteux
Camille, encore ? Combien de temps cela va durer ? Jai limpression de travailler juste pour ton chat !
Le chat, que Camille essayait désespérément de faire entrer dans sa caisse, se débattait de toutes ses forces, séchappa de ses bras, atterrit lourdement sur le parquet, puis alla se réfugier dans un coin du vestibule, doù il poussa un miaulement grave et plaintif. À voir sa mine, le chat à qui Camille avait donné, il y a bien longtemps, le nom poétique de Molière semblait décidé à négocier sa misérable existence, que Denis considérait depuis toujours sans grande valeur, au prix fort.
Il fallait dire que Momo, comme Camille aimait à appeler tendrement son vieux compagnon, partageait sa vie depuis presque dix ans déjà. Camille navait jamais su réellement quel âge avait ce chat. Elle lavait trouvé dans la rue, et il nétait pas un chaton. À lépoque, Momo avait déjà lassurance dun adulte, même sil restait jeune, comme lavait affirmé le vétérinaire à la mère de Camille.
Le jour où Camille la ramené chez elle, cest Gabrielle, sa mère, qui lavait accompagnée précipitamment à la clinique vétérinaire, lanimal emmitouflé dans une vieille couette denfant.
Sauvez-le, sil vous plaît !
Où avez-vous trouvé ce phénomène ? la jeune vétérinaire avait grimacé. Un chat de gouttière, franchement !
Quelle importance ? Cest MON chat ! Aidez-le ! Vous ne voyez pas quil est mal ? Vous attendez quoi ? Mon argent aurait-il une odeur différente de ceux qui viennent ici exhiber leurs chats de race ?
Gabrielle était tellement déterminée, ce jour-là, que la vétérinaire avait jugé plus sage de ne pas discuter. À raison.
Gabrielle Delacroix était une femme exceptionnellement obstinée. Mais comment faire autrement ? Tentez donc délever un enfant seule, sans soutien, tout en veillant sur deux parents âgés ! Tout ça avec un salaire dassistante maternelle. De quoi se forger une sacrée carapace !
Elle savait se défendre, Gabrielle. Mais elle était aussi dune bonté désarmante. Elle aimait les enfants, les chats, et parfois même les chiens, bien quils la terrifiaient depuis sa plus tendre enfance.
Jamais elle ne baissait la garde, ni devant ses voisines, ni face aux parents des enfants de sa crèche, ni devant les inconnus qui pouvaient penser que cette femme frêle, seule, serait une proie facile.
Mais Gabrielle avait lart de retourner les situations à son avantage, et ce, sans hausser le ton. Trouver largument juste, celui qui, soudain, révélait aux autres où se situait vraiment la blessure. Ce don, elle lexerçait en écoutant vraiment les gens, au lieu de chercher à les couvrir de sa propre voix.
Mais ce talent avait un revers : elle pouvait convaincre nimporte qui, sauf ses proches.
Son mari, lui, sétait enfui une semaine après leur mariage. Sa propre mère plaisantait parfois en disant quil avait tenu bien plus longtemps que prévu.
Cétait cruel, mais Gabrielle avait admis quil y avait un fond de vérité. Difficile de bâtir un foyer avec une maladroite comme elle, non ? Après tout, en partant, son mari lui avait lancé :
Tu es aussi femme que je suis danseur étoile !
Gabrielle en avait pris un coup.
Mais deux mois plus tard, elle apprenait quelle était enceinte. Cette consolation lui confirmait, au moins, quelle était une femme. Après tout, les hommes nenfanteraient jamais !
La naissance de sa fille, Gabrielle lavait attendue plus que Noël ou son propre anniversaire. Dans sa vie grise, monotone, les occasions de se réjouir étaient rarissimes. Mais là, cétait un vrai miracle.
Mais la mère de Gabrielle nétait pas de cet avis.
Pour quoi faire, Gabrielle ? Un boulet ! Tu es jeune, jolie, tu as un avenir, même timide. Mais là Tu vas finir à ne manger que des coquillettes ! Et ton enfant, pareil ! Les enfants, cest un luxe, crois-moi ! Tu comprendras plus tard !
Maman, mais on a toujours vécu ainsi, non ?
Voilà Et tu trouves ça bien ?
Gabrielle y réfléchit longuement. Elle avait lhabitude découter sa mère, mais cette fois, une révolte étrange lui venait de lintérieur.
Lidée de ne pas avoir denfant plongeait Gabrielle dans une obscurité totale. Comment éliminer ce qui vivait déjà en elle ? Son âme refusait tout net ce renoncement. Elle protégeait son bébé et, surtout, elle-même, son avenir.
Cest la grand-mère, Marguerite, qui mit fin à ses hésitations, débarquant en ville pour une visite surprise, portant lun de ses foulards de fête.
Vas-y, accouche, ma petite ! Je taiderai !
Et papi alors, seule à la campagne ?
Voyons, il est solide ton grand-père ! Et sil ne sen sort pas, on lemmènera. Voilà tout !
Marguerite posa un petit paquet impeccablement ficelé sur la table. Gabrielle y trouva le torchon brodé quelle avait cousu pour lanniversaire de sa grand-mère.
Tu te souviens ? Ouvre, vas-y !
Autant dargent, Gabrielle nen avait jamais vu, ni touché ses économies entières étaient devant elle.
Papi a vendu la maison familiale. La route va passer par leur village, les terrains valent cher, maintenant. Ce sera suffisant pour un appartement, pas grand, certes, mais à toi. Le reste, tu ten occuperas.
Mamie, je peux pas
Bien sûr que tu peux ! Et ne discute pas. Pas pour toi, pour ta fille ! Qui dautre soccupera delle ?
Ce petit paquet propagea le conflit entre Gabrielle et sa mère.
Eh bien Quand je tai demandé de laide, maman, tu mas répondu quil ny en avait pas. Mais maintenant, avec Marguerite, tu sors le grand jeu ? Bien, que veux-tu que je rajoute !
Marguerite avait finalement parlé à sa fille dans la chambre, mais ne réussit pas à la convaincre. Elle refusait de comprendre pourquoi Gabrielle, malgré son attitude somme toute raisonnable, se voyait offrir toute laide dont une femme en difficulté pourrait rêver argent, soutien, même un logement Plus chanceuse que ça, tu gagnes le gros lot !
Quavait donc Gabrielle de spécial ? Rien, croyait-elle. Elle nétait pas frivole. Elle avait simplement vécu un naufrage conjugal. Mais ce nétait pas quà cause delle. Marguerite avait raison : « Si la charrette penche, ce nest jamais la faute dun seul cheval. »
Gabrielle ne disait rien, mais remerciait sa grand-mère chaque jour.
Lappartement fut acheté. Gabrielle admira lacharnement et la clairvoyance de Marguerite, qui avait tenu tête à lagent immobilier, négocié une belle remise, et déniché le logement idéal.
Quest-ce que tu me regardes comme ça, ma petite ? J’ai assez marchandé au marché, tu sais ! Il ne suffit pas de cultiver des pommes de terre, il faut aussi bien les vendre, et ça, c’est plus dur. Crois-moi !
Lappartement, quatre pièces, était un peu vieillot et avait besoin de travaux, mais une équipe de jeunes maçons dynamiques, supervisée par Marguerite qui ne les lâchait pas dune semelle, le remit à neuf en un rien de temps. Gabrielle, en découvrant sa chambre avec le lit denfant installé, fondit en larmes.
Pourquoi tu pleures ? Cest un jour de fête ! sexclama Marguerite en lui séchant les larmes et lentraîna vers la cuisine.
Camille arriva un peu en avance. Gabrielle était anxieuse, mais tout se passa bien. La petite fille grandissait en pleine santé, douce et solide. Gabrielle, qui avait subi de sa propre mère tant de paroles dures quelle en sentait encore parfois le piquant, se jura de ne jamais faire subir la même chose à sa fille.
Eh bien sûr, ta grand-mère passe avant moi ! Elle ta payé lappartement, soccupe de lenfant, et moi, je nai même pas le droit de voir ma petite-fille ! reprochait la mère.
Maman, tu viens quand tu veux ! Mais pas de scène, sil te plaît, Camille a peur.
Peur ? Elle ne sait rien du monde, elle est bébé ! Quest-ce quelle craint, que je parle trop fort ?
Mais Tu cries, maman Gabrielle avait les larmes aux yeux.
Sa mère refusait catégoriquement de lentendre.
On verra comment tu réagiras le jour où ta fille te parlera ainsi !
Elle ne me parlera jamais comme ça ! affirmait Gabrielle, résolue.
Ah ah ! Tout dépend de léducation ! Je tai trop choyée, et voilà le résultat ! Tu te permets de me juger, toi, ma propre fille !
Merci, maman ! répondit Gabrielle soudain calme.
Merci ? Pour quoi ça ?
Pour la leçon. Grâce à toi, je sais ce quil ne faut surtout pas faire.
Sa mère ne comprit pas, mais Gabrielle nécoutait déjà plus. Une idée tournait en boucle dans sa tête : “Je ne serai pas une mère comme ça, jamais !”
Plus facile à dire quà réaliser.
Camille nétait ni capricieuse ni pénible, mais quel caractère ! Dès toute petite, elle savait ce quelle voulait et pouvait le formuler avec une détermination rare.
Maman, je peux prendre un bonbon ?
Camille, après le déjeuner.
Pas du tout ? Même pas un petit ?
Non.
Daccord, alors après je pourrais en avoir deux ? Je finirai toute mon assiette !
Gabrielle en riait, mais tenait parole : forcément, deux bonbons dès que lassiette était vide.
Bravo !
Cest ainsi que se construisait le caractère de Camille. Elle comprit très vite que les disputes naboutissaient à rien, et parvenait même à calmer sa grand-mère, la plus indomptable du lot.
Mamie, ne te fâche pas ! Ce nest pas joli ! Et toi, tu es belle ! Viens, je vais effacer toutes tes rides !
Marguerite se laissait faire, Camille sinstallait sur ses genoux et passait un doigt délicatement sur son front, autour de ses yeux.
Tu vois, mamie, maintenant tu es toute lisse !
Gabrielle observait la scène, amusée par leffet magique de sa fille sur sa propre mère.
Finalement, la famille trouva un équilibre.
Gabrielle travaillait ; ses grands-parents, installés en ville depuis la vente de la ferme, aidaient avec Camille.
Tout fonctionnait jusquau jour où Marguerite tomba malade. Les médecins étaient pessimistes, mais Gabrielle navait pas besoin de diagnostic pour comprendre.
Mamie, on pourrait tenter un hôpital à Paris ?
Pourquoi faire ? Je nai pas peur de partir, cest de vous quitter qui mangoisse. Veillez sur papi, il va mal, tu sais… Ne le laisse pas seul !
Arrête, mamie
Bah ! Mais tu sais, Gabrielle…
Cest à cette époque que Camille ramena un chat à la maison.
Ce jour-là, Momo fit son entrée dans la vie de Gabrielle, mais aussi la disparition de sa fille. Camille, sortie de lécole, narriva pas à la maison.
Le grand-père, qui partait la chercher, la manqua de quelques minutes.
Où une enfant pouvait-elle bien disparaître sur le court chemin direct entre lécole et la maison ? Personne ne comprenait, tout le voisinage la chercha, Gabrielle également.
Finalement, Camille rentra delle-même, le visage en larmes, déformé par la douleur et la compassion, ce qui laissa Gabrielle muette. Elle saisit la couette de la petite, y enveloppa le chat respirant à peine.
Tu vas bien, ma chérie ? Rien ne te fait mal ?
Non ! Mais lui, oui, maman ! Cest lui qui souffre !
Alors Gabrielle courut.
La clinique vétérinaire nétait pas loin, et ce fut suffisant pour comprendre que ce chat faisait désormais partie de leur histoire. Camille lavait sauvé, et nentendait pas sen séparer. Gabrielle aussi allait devoir soccuper de cette frêle créature.
Finalement, le chat sen sortit. Les chiens, qui lavaient attaqué et dont les ouvriers avaient réussi à le sauver in extremis, navaient pas eu le temps de trop le blesser. Il était épuisé, mordu, un peu cabossé, mais vivant. Les vétérinaires le remirent entre les mains de Gabrielle, non sans recommander :
Faites-lui tous ses vaccins dès quil ira mieux ! On dirait un vagabond, pas un chat de famille !
La note, en euros, fit sursauter Gabrielle.
Pour ce prix-là, jaurais pu acheter deux persans murmura-t-elle, mais elle paya.
Chez elle, en vidant son porte-monnaie, Gabrielle constata quelle narriverait pas à finir le mois. Il fallait encore prévoir des médicaments pour le chat, pour sa grand-mère, et acheter un cadeau à Camille, dont lanniversaire approchait. Cétait important pour Gabrielle, qui navait reçu de cadeaux que très rarement.
Maman, je peux te demander quelque chose ? Camille, qui aurait dû dormir, la rejoignit dans la cuisine et la serra dans ses bras.
Quoi donc, mon cœur ?
Je ne veux pas de cadeau, daccord ? Est-ce que je peux le garder, lui ? Ce sera mon plus beau cadeau
Gabrielle prit sa fille contre elle, regarda la boule grise endormie à ses pieds. Elle tenta de linstaller dans une boîte, mais Momo revenait à chaque fois se blottir contre elle, ronronnant contre une vieille pantoufle et le frigo.
Il va sans dire que Gabrielle accepta et que Momo resta avec Camille.
Incroyablement, ce chat des rues se révéla vite le compagnon idéal. Sage et discret, il se lia damitié avec les anciens et suivait Marguerite partout.
Il changea même la vie de ses bienfaiteuses.
Après avoir réglé les frais vétérinaires, Gabrielle en eut assez. Survivre avec son salaire et les deux pensions vieillesse commençait à suffire. Cétait le moment dagir. Grâce au chat, elle trouva le courage de démissionner. Elle devint nounou dans une famille recommandée par une amie. Et elle ne regretta jamais ce choix : très vite, elle devint si recherchée quon se la recommandait de parents à parents, avec chaque nouveau contrat assorti dune hausse de salaire.
À chaque soir, elle caressait encore loreille abîmée de Momo.
Momo, merci ! Sans toi, je naurais jamais osé
Il répondait dun ronron satisfait, posant la patte sur la main de Gabrielle, jetant souvent un regard vers Camille. Si Momo aimait Gabrielle, il était follement attaché à Camille. Il passait le plus clair de son temps à ses côtés, à moins que Marguerite ne réclame sa présence.
Momo était là quand Camille faisait ses devoirs, sa patte sur le cahier.
Il était là quand Camille pleurait en silence près de la porte de la chambre de Marguerite, la remerciant pour sa vie.
Il était là lorsque, quelques mois après Marguerite, le grand-père partit lui aussi, tout doucement, dans son sommeil.
Il était encore là lorsque Gabrielle rencontra un homme bien, épousa enfin quelquun qui la respectait, qui nhésitait pas à la défendre, même face à sa belle-mère, pour qui il allait jusquà prêter sa voiture, conducteur inclus.
Désormais, la mère de Gabrielle traversait la cour, boîte à semis sous le bras, persifflaient les voisines :
Mon gendre memmène à la maison de campagne !
Camille, maintenant étudiante en BTS, devint rapidement indépendante. Elle sentendait avec son beau-père, mais préféra rester vivre dans lappartement de son enfance.
Cest là quelle emmena son amoureux.
Wahou, Camille, cest un vrai palais chez toi !
Ça va, nexagère pas…
Ya de lespace ! Oh, et quest-ce que cest que ça ?
Un tas hirsute surgit de la chambre, fonça sur Denis, qui, terrifié, tenta maladroitement déviter le chat furibond sacharnant sur ses mollets.
Mais attrape-le ! Retire-le de là !
Camille, habituée, calma son chat, mais lanimosité entre Denis et Momo était palpable.
Denis ne pouvait pas sentir le chat de Camille. À la moindre occasion, il le chassait, discrètement.
Un an passa et Camille et Denis se marièrent. Pourtant, rien nalla plus très vite. Denis adressait à Camille des reproches auxquels Gabrielle naurait jamais cru, reproduisant exactement la même rhétorique blessante dautrefois.
Cest ça, ta soupe ? Juste de leau rouge ! Tu sais pas cuisiner, cest triste ! Tu nes pas une vraie femme !
Mais cétait Marguerite qui avait appris à Camille ses premières recettes, et elle savait mijoter un pot-au-feu depuis ses dix ans Les seuls reproches de Denis ne portaient que sur la cuisine jusquau jour où Momo fournit un prétexte.
Il a quoi, ce chat ? sétrangla Denis en découvrant la facture du vétérinaire. Camille, tu es folle ? Même pour moi, tu ne dépenses pas autant ! Et tout ça pour une boule de poils !
Denis, Momo nest pas juste une boule de poils, cest un membre de la famille.
Ma famille ? Certainement pas ! Je nen veux pas !
Enfin, Denis
Ce que tu viens dentendre ! Si ça recommence, je le fous dehors, moi-même !
Camille, qui venait le matin même dapprendre quelle était enceinte, ne répondit pas, préférant remettre la discussion à plus tard.
Mais Momo, très âgé maintenant, rata à nouveau son bac à litière le lendemain, et Camille dut retourner chez le vétérinaire. Cest à ce moment-là que Denis, de retour de son jogging, la trouva en train dessayer dattraper le chat pour la clinique.
Sa santé était sa priorité ; il le répétait à Camille. Et ce chat malade, ça dépassait lentendement.
Entendant quil fallait encore payer pour soigner lanimal, Denis jeta sa basket contre le mur.
Stop ! Fini ! On se débarrasse de ce chat ! Je ne vais pas continuer à dépenser toutes mes économies pour ce machin ! Je le veux plus dans MA maison !
Eh bien, je partirai avec lui ! Camille, dhabitude si posée, explosa cette fois.
Eh bien, dégagez tous les deux ! Jen ai assez ! Pourquoi devrais-je subir ça ?
À ce moment-là, quelque chose changea à jamais dans lair entre Camille et Denis. Celle qui voulait sauver son couple pour son futur bébé comprit que ce nétait plus ce quelle désirait.
Elle ne rappela pas à Denis que lappartement lui appartenait, et que la mettre à la porte, elle et le gardien du foyer, était ridicule.
Sans un mot, elle prit les clés du veston de Denis, ouvrit la porte et se tourna vers lui.
Je suis enceinte. Je ne dois pas me stresser. Le chat le sait, toi non. Pars, maintenant, sil te plaît. Quand tu seras calmé, on pourra discuter. Mais vivre ensemble ? Désolée, je ne veux plus. Si tu es capable de mettre dehors celui qui ma accompagnée toute ma vie sans un regret, que feras-tu de moi si un jour je tagace ? Ce nest pas ce que je veux pour mon enfant. Il est temps de changer dhistoire. Alors pars, sil te plaît, récupère tes affaires plus tard. Je nai pas le temps, il faut soigner Momo. Il a besoin de moi, il a mal, et cest mon devoir.
Denis ne répliqua pas. Il fourra en rage papiers et veste de sport dans sa sacoche et claqua la porte.
Camille comprit que son annonce à propos du bébé ne signifiait rien pour lui ; la seule urgence, cétait le chat.
Alors, elle posa la cage à ses pieds ; Momo y entra sans rechigner, la suivit du regard.
Prêt ? On y va ! Cette fois, on va soccuper de ce qui compte : ta santé.
Le chat sen remit. Bien sûr, son âge compterait toujours, et Camille devrait sortir la cage encore souvent. Mais la petite main de sa future fille un jour viendrait elle aussi caresser la queue du vieux chat ce que Momo nacceptait de personne sauf de cette enfant.
Et pour Camille, il ny aurait jamais meilleur compagnon. Pour endormir son bébé, il suffirait dune patte posée sur la joue, comme seule la nature sait le faire.
Camille pensa un moment à appeler la petite Marguerite, en hommage à sa grand-mère, mais Gabrielle la convainquit den discuter avec Denis.
Ce sera votre fille, même si vous ne vivez plus ensemble. Ce lien-là, il sera là pour toujours. Tu as fait beaucoup pour maintenir un semblant dunité, mais maintenant il faut davantage. Ce ne sera pas simple, mais tout vaut la peine pour ton bébé.
Camille suivit ce conseil, à la grande surprise de son ex-mari.
Cest nouveau, cette sagesse !
Je grandis, il paraît. Alors, tu en penses quoi ?
Je te dis merci, voilà ce que jen pense.
Merci pour quoi ?
Pour ne pas avoir fait passer ta fierté avant lintérêt de notre enfant. Je vais aider, Camille.
Et Denis tint parole.
Ainsi, la petite Aline grandit entre deux foyers, ne comprenant pas encore pourquoi le monde des adultes est ainsi fait. Elle y eut deux lits, deux doudous un chez papa, un chez maman , des grands-mères adorées, Gabrielle et Solange. Mais lamour nen était que plus fort, et Aline baignait dans la certitude que si chacun veillait à son bonheur, alors ces grandes personnes ne pouvaient pas être vraiment des étrangers.
Et ce message, Aline le fit passer à tout le monde, à limage de sa mère enfant : fédératrice, effaçant les douleurs dhier.
Seul le vieux chat connaissait le secret de cette petite fille. Mais il ne le dirait jamais, non pas quil nen soit pas capable, mais simplement parce quil ny avait aucune nécessité.
Tout le monde savait bien quavec une maman-chat douce, on obtient des chatons tendres.
Et pour la petite Aline, tout allait pour le mieux de ce côté. Un jour, ce sera à son tour de donner la vie, de se pencher sur le berceau dun enfant, de lui caresser la joue avec tendresse, comme le fit un jour sa maman, puis sa grand-mère, et elle lui dira :
Bonjour, mon petit trésor je tattendais tant.