Un plaisir de luxe

Un plaisir (très) coûteux

Camille, non mais encore ? Tu exagères ! Je travaille uniquement pour nourrir ton chat !

Le chat que Camille tentait désespérément denfermer dans la cage de transport finit par glisser de ses bras, atterrit lourdement sur le sol et alla se planquer au fond de lentrée, en miaulant de désespoir avec indignation. Visiblement, ce chat, auquel Camille avait jadis donné le nom, trop littéraire au goût de Benoît à savoir Rimbaud avait bien lintention de vendre chèrement sa peau, fût-elle selon Benoît de peu de valeur.

Cela faisait bien longtemps : Rimbaud, ou Rimb, comme Camille lappelait tendrement, vivait chez elle depuis presque dix ans. Son âge exact ? Mystère. Camille lavait ramassé dehors, et pas chaton adulte, mais frais, comme on dit parfois doctement en clinique vétérinaire (du moins, c’est ce quavait rapporté la mère de Camille, Evelyne, après une visite mémorable).

Ce jour-là, Evelyne sétait précipitée avec sa fille chez le véto, catapultant dans le cabinet un chat emmailloté dans une veille couverture aux petits nounours.

Sauvez-le !

Euh, vous sortez doù ce spécimen ? avait grimacé la vétérinaire. Il sent littéralement la décharge

Et alors ? Cest le nôtre ! Vous voyez bien quil souffre ! Et nos billets deuros valent moins que ceux des proprios à persans, cest ça ? Vous soignez que les VIPs vous ?

Evelyne était ce jour-là furieuse à en faire trembler le thermomètre, et la vétérinaire avait eu la sagesse de ne pas discuter. Très bien lui en avait pris.

Evelyne Martin était dune obstination à toute épreuve. Il faut dire, la vie ne lui avait pas épargné grand-chose : élever seule une fille, soccuper de ses deux parents à la retraite et tout cela sur le SMIC dune animatrice de maternelle Eh oui, il faut du cran !

Il fallait savoir se défendre. Mais Evelyne était également une crème. Elle aimait les enfants, et les chats, parfois même les chiens (même si elle en avait peur depuis toujours), allez savoir pourquoi.

Personne néchappait à sa fermeté : ni les voisines un peu trop curieuses, ni les parents délèves, ni les importuns qui pensaient quune petite femme seule était une cible facile.

Elle ne haussait pas la voix, elle trouvait toujours LA phrase qui faisait basculer la discussion, si bien que même les plus coriaces finissaient au bout de cinq minutes à lui raconter leur vie ou à pleurer dans sa cuisine en lui demandant conseil. Il suffisait quEvelyne écoute vraiment un don, purement naturel.

Mystère de la chose : ce talent marchait très bien en dehors de la famille et cétait tout. Avec les proches, cétait bien plus sportif !

Son mari nétait resté que huit jours après le mariage. Sa mère sen était dailleurs amusée longtemps : « Il a résisté plus longtemps que je ne prévoyais ! »

Douloureux, mais Evelyne devait bien reconnaître un peu de raison là-dedans. Il faut dire, avec son côté lunaire, la vie de famille nétait pas gagnée Son mari avait dailleurs laissé comme ultime mot : « Tes une femme, toi ? À peine ! »

Bon, Evelyne en avait eu gros sur la patate jusquau test de grossesse deux mois plus tard. Là, elle sétait calmée net : « Eh bien, je suis au moins une vraie femme. Les mecs, ça ne tombe pas enceinte ! »

La naissance de sa fille fut plus attendue quun réveillon. Dordinaire, il ny avait pas grand-chose à fêter dans la vie dEvelyne, alors là, tout était pris à cœur.

La maman dEvelyne, en revanche, n’applaudit pas lannonce.

Pourquoi tu timposes ça, Evelyne ? Cest une galère ! Tes jeune, encore jolie, et tu as un peu davenir. Tu vas tenterrer dans les pâtes au beurre et les yaourts premier prix ! Les enfants, cest un luxe, tu comprendras un jour

Mais maman, on a toujours fait comme ça nous, non ?

Précisément ! Regarde ce que ça a donné…

Evelyne hésita, cest vrai. Mais impossible pour elle de se résoudre à lévidence supposée. Ne pas avoir cet enfant, cétait comme perdre la lumière au bout du tunnel. Pas question.

Heureusement, la grand-mère trompa tout le monde : elle débarqua, son foulard de fête vissé sur la tête, et trancha en posant une enveloppe bien épaisse sur la table.

Accouche, chérie, je taiderai !

Mais mamie, et le papy, il va tenir seul à la campagne ?

Il est solide, notre papé. S’il nen peut plus, on le rapatrie, voilà tout !

Dans la pochette ? Le produit de la vente de la maison familiale. De quoi acheter un petit appartement, et même un peu plus.

Mamie, je ne peux pas…

Bien sûr que si, ma fille ! Pas pour toi, pour lenfant. Qui sen occupera sinon ?

Résultat : cris du côté dEvelyne, drames chez sa mère, mais mamie tint bon.

L’appartement fut acheté, négocié de main de maître par la grand-mère. Un vieux quatre-pièces défraîchi, mais après deux mois de travaux orchestrés par une bande de maçons portugais et la chef de chantier la plus coriace dÎle-de-France, le résultat fît pleurer Evelyne.

Mais pourquoi tu pleures bêtement ? Faut fêter ça ! Allez, en cuisine !

Camille arriva plus tôt que prévu, Evelyne stressée, etc. Mais la petite était parfaite, douce, jamais capricieuse (sauf pour les bonbons).

Léducation, Evelyne la joue cool, pas de disputes à table :

Maman, un bonbon ?

Après le repas, Cam, pas avant.

Mais après, deux, sil te plaît ? Je mangerai tout !

Et la ruse payait. Grandir à la française, cest aussi savoir négocier

Avec le temps, l’harmonie s’installa dans la famille. Evelyne au travail, mamie et papi soccupant de Camille, le chat plus tard.

Les soucis arrivèrent quand mamie tomba malade. Cest à cette période que Camille ramena Rimbaud.

Ce fameux jour où Rimb débarqua, Camille avait disparu de la rue entre lécole et limmeuble, affolement, recherche générale, puis, on vit débouler Camille, le visage ravagé, serrant contre elle un chat épuisé.

Il a mal, maman

Direction vétérinaire. Après quelques soins (et un devis à trois chiffres en euros, pas en boutons de manchette), le chat se remit.

Evelyne vida son portefeuille, fit ses comptes, et réalisa que la fin du mois serait serrée : médicaments pour mamie, pour le chat, et cadeau danniversaire pour Camille.

Celle-ci, un soir, la rejoignit dans la cuisine :

Tu sais, maman, pas besoin de cadeau, je veux garder Rimbaud, cest mon cadeau, lui.

La scène était touchante, Evelyne acquiesça, et la vie reprit avec Rimb aux premières loges.

À la surprise générale, le chat, abîmé par la rue, n’eut aucun mal à sintégrer. Sa passion ? Les personnes âgées : impossible de décoller de la grand-mère.

Avec le chat pour totem, Evelyne osa enfin changer de vie. Elle démissionna de la maternelle, accepta un poste de nounou dans une famille chic du 16e, conseillé par une amie. Sa réputation fit boule de neige, son salaire suivit, et elle neut plus à manger des raviolis en cinéaste pauvre.

Le soir venu, rituel : caresses à Rimb.

Merci, mon vieux, sans toi

Rimb lui, sinstallait sur les genoux de Camille pour les devoirs, côté pot-de-colle XXL.

Il fut là lors du départ de la grand-mère, puis du grand-père, et aussi lorsquun nouveau compagnon devint le mari dEvelyne. Celui-ci adorait Evelyne, trouva grâce aux yeux de la belle-mère grâce à un prêt de voiture, avec chauffeur (lui-même). Evelyne mère paradait, bac à fleurs en main, expliquant à tous ses voisins dans la montée descalier : « Mon gendre vient me chercher, direction la campagne ! »

Devenue grande, Camille préféra garder lappartement familial, où elle fit la connaissance de l’homme de sa vie, Hugo.

Wahou, Cam, tu vis dans un palais !

Arrête, cest surtout pratique

Mais, euh, cest quoi ce rugissement ?

Rimbaud, version dragon à moustaches, surgit et fit une attaque en règle sur Hugo, qui paniqua.

Ce matou va me bouffer, ton Rimbaud !

Disons que la cohabitation fut… fraîche.

Mais un an plus tard, mariage de Camille et Hugo. Peu à peu, Hugo devint pénible, commençant à faire des remarques à la française :

Tappelles ça un pot-au-feu ? On dirait la flotte du Lavomatic, sérieusement Tes une vraie femme, toi ?

Formée par sa grand-mère, Camille savait pourtant cuisiner mieux quun chef étoilé !

Et puis le jour où Rimbaud eut un souci, le clash arriva.

NON MAIS, tu comptes ENCORE me ruiner avec ce chat ? Pour ce prix, tu pouvais moffrir des Nike, pas un ticket du véto !

Rimbaud fait partie de la famille, Hugo.

De LA TIENNE ! Moi, jaime pas les bêtes ! Encore un centime et je le mets dehors pour de bon, tu mentends ?

Ce matin-là, Camille avait appris sa grossesse. Elle préféra se taire, reportant la discussion. Mais la maladie du chat saggrava, nouvelle visite chez le véto. Hugo, qui faisait du jogging dans la rue, la surprit en train de pousser Rimb dans la cage.

Ça suffit, ce cirque ! Ce chat, cest moi ou lui ! Je ne paie plus pour cette peluche inutile !

Alors ce sera lui et moi. Les deux, ensemble !

Et là, lambiance changea pour de bon. Ce nétait plus négociable. Camille ne lui rappela même pas que lappartement lui appartenait. Elle attrapa les clés de voiture dHugo.

Je suis enceinte. Pas de stress, pas de disputes pour le bébé. Le chat la compris, pas toi. Pars. On verra après.

Hugo partit, vexé, sans même avoir entendu la nouvelle. Camille attendit que Rimb entre de lui-même dans sa caisse et souffla :

Cest parti, mon chat. On va te remettre sur pattes. On va tout changer, tu verras.

Le chat sen remit. Avec lâge, il faillit décrocher une carte de fidélité chez le véto, mais Camille y allait sans broncher, sa toute petite fille caressant gentiment sa queue poilue. On aurait dit une vraie famille.

Camille neut jamais meilleure baby-sitter que Rimbaud : un vieux chat ronronne mieux quun mobile musical. Sa petite Alix (non, pas Aurore, sa mère len a dissuadée) dormait mieux avec lui quavec nimporte quel doudou.

Pour le prénom, Camille consulta même Hugo :

Vous nêtes plus ensemble, mais elle restera votre fille à tous les deux. Vous avez essayé de tenir un semblant de paix, il est temps de faire mieux. Cest compliqué mais ça vaut la peine.

Hugo resta bête devant autant de sagesse.

Bravo, je ne timaginais pas si raisonnable

On grandit, tu sais ! Alors ?

Alors merci.

Et il a tenu parole.

Alix grandit avec deux maisons, deux lits, deux peluches préférées (un chez maman, lautre chez papa), une mamie Evelyne, une mamie Renée. Lamour, lui, restait unique, partagé, stable. Pour elle, si tout le monde voulait la rendre heureuse, cétait bien normal daimer tout le monde.

Rimbaud, témoin discret et implacablement vieux, observait ce petit monde dérivant dans un chaos tout français. Mais ça lui allait. Inutile de miauler plus, tout le monde savait : si la mère chat est douce, les chatons le seront tout autant.

Et quand la petite Alix, adulte, caressera la joue de son enfant, elle murmurera, comme tant de femmes avant elle :

Bonjour, toi. Je tattendaisEt dans une boîte à biscuits, au fond de la cuisine, une photo froissée trônait parmi les trésors oubliés : Evelyne, Camille petite, sa grand-mère, et Rimbaud, posé royalement sur la nappe cirée. Les générations se tenaient serrées contre le temps et les galères, avec toujours un chat dans le sillage comme une promesse de douceur.

Peut-être, pensait Alix certains soirs en entendant sa mère rire au téléphone, nétait-ce pas le bonheur quon héritait, mais lart de lutter sans cesser daimer, de transmettre coûte que coûte ce courage-là, qui fait quon se choisit et quon reste, envers et contre tout.

Un éternel félin à moustaches se faufilait dans ses rêves denfant, repoussant dun coup de patte la solitude et la peur, tel un talisman têtu cousu dans lourlet de la vie. Car chez les Martin, rien nétait impossible tant quil y avait une oreille tendre pour écouter, une main pour caresser, et un chat pour garder le secret du foyer.

La boucle se formait, invisible, mais solide comme le ronronnement sourd dans la nuit paisible. On naurait su dire qui veillait sur qui, mais peu importait. Dans cette famille, on soffrait le luxe suprême : celui de saimer, encore et toujours, quoi quil en coûte.

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