Écoute J’ai une histoire à te raconter, cest une de ces chroniques de famille quon dirait sorties dun vieux village du Massif Central, tu sais, tout droit dà côté de Clermont-Ferrand. Tout commence avec Gérard Duval, un gars massif, bourru, qui travaillait à lONF pas loin dAmbert et dont le rêve de toujours était davoir un fils. Mais voilà, ce jour-là, quand la nouvelle tombe alors quil touche enfin sa paye, ce nest pas un garçon mais une fille qui vient dentrer dans sa vie. Et là, crois-moi, ça passait moyen.
Il serre dans sa grosse paluche quelques billets froissés en euros, reste planté devant le vestiaire, alors que ses collègues rentrent chez eux, leurs bidons vides de gasoil faisant du bruit. Gérard, lui, mortifié, balance : « Eh ben voilà, la tuile Je t’avais bien dit, Jacqueline, je veux un fils, pas une fille. Mais non, il a fallu que tu me colles une petite. »
La colère qui monte, la déception, tellement fort quil ne rentre même pas à la maison ce soir-là. Pendant que Jacqueline, qui a accouché à lhôpital du Puy-en-Velay, se débrouille comme elle peut, Gérard fourre deux trois affaires dans un vieux sac de sport, prend un bout de baguette rassie et sexile chez sa mère à trois villages dici, juste de lautre côté de la Loire.
Jacqueline, elle, revenus deux semaines plus tard dans sa maison vide, pose son petit ballot emmitouflé sur le lit, sassied, la tête dans les mains, et craque en silence. « Qui aurait cru, ma petite, que tu deviendrais la pomme de discorde entre ton père et moi », elle murmure, les yeux embués de larmes.
Gérard, cétait ce genre dhomme au menton carré, la moustache épaisse, sur qui rien ne glissait. Dans le village on disait de lui « il a le caractère bien trempé, le Duval ». Pas du genre à accepter limprévu. Pour lui, tu lauras compris, sans garçon, pas de descendance, pas de sens à son nom. Une fille, pfou, cest bon à garder les poules du moins cétait son idée bien vieille France.
Sa mère, Ginette Duval, a bien tenté la diplomatie, est venue lui faire entendre raison : « Gérard, va voir ta petite, on na pas le sang pour rien, non ? » Rien à faire. Il claque la porte : « Tant que ta belle-fille ne casera pas la gosse, jrentre pas ! » Quinze kilomètres de campagne firent alors figure dabîme infranchissable pour Jacqueline.
Mais bon, une femme en campagne, elle lâche rien. Jacqueline, dès quelle reprend du poil de la bête, se replonge dans le turbin. En 1957, pas de congés maternité qui tiennent : levée au chant du coq, bétail à nourrir, corvées et boulot à la laiterie. Dans un espoir secret dattendrir ce fichu mari, elle donne à sa fille un prénom presque mixte, qui sonne fort : Solange. Et la petite ? Dune robustesse étonnante. Pas de chichis, pas de caprices. À six mois elle se hisse déjà toute seule sur les barreaux du lit, et à peine un an, tu lui lâches un vieux cheval à bascule, elle ne le quitte plus.
À la crèche, tout le monde lappelle Solange, comme sil ne pouvait en être autrement. Rapide, futée, pleine daplomb, elle filait la paix à tous les petits gars du coin, même les plus costauds. Trois ans et déjà capable de remettre à sa place un gamin de cinq ans qui la cherchait. Un vrai caractère Elle nallait pas dans les bras de nimporte qui et nécoutait que ceux quelle respectait.
Et pendant ce temps, Gérard trouve du réconfort ailleurs, dans les bras de Monique Letourneau, la veuve du village, deux enfants à la charge et un sacré bagout. Elle est ronde, avenante, sait flatter lego du pater familias. Gérard finit par sy habituer, espérant toujours son fils promis. Mais ni lune ni lautre narrive à lui donner un fils. Gérard simpatiente, commence à sérieusement tourner en rond.
Cest là quil entend un jour que Solange, sa propre fille, se comporte comme un vrai petit gars. Forte, courageuse, respectée de tous, elle fait sa place. Ginette, la mère de Gérard, ne lâche pas laffaire, tente un dernier round : « Va voir la petite, cest ta chair, voyons ! » Peut-être quil aurait tenu bon, mais il découvre chez Monique un drôle de sachet dherbes planquées derrière la commode. La rumeur court que Monique va voir la rebouteuse. Par superstition ou jalousie, Gérard fait ses valises sur-le-champ sans se retourner, Monique proteste que ses herbes, ce sont des tisanes pour la fertilité, il nécoute déjà plus rien.
Quatre ans passent, puis Gérard rentre chez lui. Il découvre Solange. Mince, ébouriffée, en jupe à fleurs délavée, elle lobserve de travers, comme on jauge un étranger. À la vue du pain dépices quil sort de sa poche, pas un geste, pas un sourire. Juste ce regard dur.
Jacqueline, les yeux brillants de bonheur, laccueille bras ouverts : « Gérard ! Je tattendais, je savais que tu reviendrais. Ce nest pas les étrangers. »
Elle ladorait, même si Gérard nétait pas des plus tendres. Les mots étaient rares mais les poings parfois moins. Solange, elle, à cinq ans, a déjà tout compris : quand son père fronce les sourcils en direction de sa mère, elle serre les poings, prête à bondir : « Attention toi, vilain, je vais ten coller une ! »
Un tout petit poing denfant, cest rien, mais Gérard sy heurte de plus en plus souvent, à cette rébellion. Son fils, il finit par lavoir. Quand Jacqueline met au monde Pierre, tout petit, tout fragile, cest Solange qui assure le petit sur le dos, la soupe à la cuillère, les couches à changer, elle gère tout, pendant que la mère bosse à la laiterie.
Gérard est satisfait, sans montrer aucune tendresse particulière. Cest plus paisible, mais le fond du caractère reste. Sa femme se tait, endure, prie pour quil ne lève pas la main ; Solange, devenue grande, tape du pied et hurle : « Jappelle la gendarmerie si tu te comportes mal ! »
Un soir, ny tenant plus, Gérard tente de lui donner la fessée, mais Solange ne verse pas la moindre larme. Elle se contente de serrer les dents, mordant son tablier pour ne rien lâcher. Il croit avoir gagné Le lendemain, pourtant, Solange ramène vraiment le brigadier ! Scène surréaliste la mère oscille entre la peur et la fierté, tente de couvrir son mari devant le gendarme en expliquant que personne nest parfait.
Le policier, un grand type du cru, M. Carpentier, menace débruiter laffaire jusqu’à la mairie. Gérard rase les murs, fait profil bas un moment. Depuis ce jour-là, il se tient à carreau. La crainte est passée dans la maison, Gérard ne touche plus jamais à Solange.
Encore une fille arrive Amélie. Gérard ne sy intéresse même pas, cest une ombre pour lui, cest Solange qui sen occupe, la berce, la change, sarrange pour tout tenir dune main de maître. Elle fait ses devoirs vite, donne à manger, et soccupe de la petite alors que la mère travaille à lusine du coin.
Les années passent et à ses quinze ans, Solange annonce à table quelle veut partir à Lyon faire des études. Gérard devient tout rouge, sa tignasse rousse se hérisse. « Quest-ce que tu vas manger là-bas ? Tu veux quon te nourrisse encore ? »
Solange, solide, déterminée, ne tremble pas : « Jai dit que jirai. Je veux me débrouiller seule. »
Gérard menace avec la ceinture. Solange saisit la tige de fer du poêle, dos droit : « Essaie et tu verras ! » Sa mère, paniquée, sinterpose.
La discussion se termine par la promesse muette de sa mère : « Va, ma fille, vas-y, ne regarde pas derrière » Solange, sans se retourner, quitte le nid.
Le départ de Solange marque un tournant. Avec le temps, Gérard se calme, devient plus doux avec Pierre et Amélie. La vie continue, les petits sattachent à leur père qui a oublié la rigueur de Solange. Elle, de son côté, menant sa vie à Lyon, loge en foyer, bosse comme femme de ménage à latelier textile du cours Charlemagne pour payer son pain et ses études.
Là-bas, elle partage sa chambre avec Martine, une fille espiègle de Moulins. Martine ne pense quà la bague au doigt Solange, elle, veut avant tout sen sortir. Les fins de mois sont difficiles, mais elle saccroche, trouve même le temps daider Martine avec la mécanique appliquée.
Elle remarque assez vite le prof dhydraulique M. André Lemaitre. Il débarque en début de troisième année, jeune, timide, lunettes discrètes, cravate soignée. Le pauvre galère face aux étudiants indisciplinés ; cest Solange qui un jour, excédée, remet tout le monde en place, dune voix sèche et ferme. Après le cours, André la remercie du regard. Martine la charrie sur le côté romantique du prof, mais Solange sen moque : elle, elle étudie.
De retour à Saint-Amant, cest une autre ambiance. Solange passe aider à la ferme, mais les liens avec son père restent froids, distants. Elle donne un peu dargent, rapporte des babioles. Mais elle nattend rien en retour.
Martine finit par épouser son fameux « bon parti » la noce est digne du coin : vin dAuvergne à flots, accordéon, danses et « Vive les mariés ! » Solange, elle, songe avec un drôle de regard au sens de la famille. À vingt ans, alors que ses amies en ont déjà deux ou trois, elle se demande et si elle aussi pouvait avoir ce bonheur-là, autrement ?
Le destin lui envoie Louis Montel, un grand brun réservé, qui la courtise timidement. Ce garçon du pays na rien dun macho comme son père il bosse à la minoterie, ne boit pas, ne fume pas, parle peu mais regarde Solange avec une admiration qui fait fondre la carapace. Ils se marient sans bruit, dans la petite mairie dAmbert, Martine pour témoin, la famille Duval réunie, un peu raide mais présente.
Mais la vie conjugale nest pas exactement rose. Quand naît leur fille, Lucie, Louis se détache, devient fuyant, senferme dans ses silences, rechigne à participer. Largent devient rare, et quand Solange ose le confronter, il rétorque, flasque : « Et alors, j’ai le droit, non ? »
Solange ne supporte pas la médiocrité, la lassitude. Un soir, elle lâche : « Tu changes ou je pars. » Il la défie du regard, alors, sans attendre, elle demande le divorce. Martine, choquée, tente de la raisonner : « Avec une petite, toute seule ? » Mais Solange ne se laisse pas abattre.
Elle trouve du travail à la manufacture Michelin, place Lucie à la crèche, gère tout, comme dhabitude. Pierre, son frère, monte la voir à Lyon, épaté par lindépendance de sa sœur : « Tu es infatigable ! » Solange hausse les épaules : « Je ne compte que sur moi. »
Quand Martine divorce à son tour, dépitée par un mari immature, elle souvre à Solange et lui parle dAndré Lemaitre, le prof discret du lycée technique, qui sest séparé, vit seul avec son chien dans une vieille maison. Lévocation dAndré fait tiquer Solange. Elle ny avait pas pensé depuis. Et puis, un jour, elle tombe nez à nez avec lui, par hasard, dans un petit bistrot à la Part-Dieu, en fin de journée.
Ils discutent, longtemps, comme si la vie leur avait laissé une seconde chance. André partage ses peines, sa solitude, ses travaux de rénovation dans sa maison au pied des monts dAuvergne. Il linvite à venir voir.
Dimanche venu, Solange laisse Lucie chez Martine, prend un train jusque dans la montagne. La maison dAndré nest pas finie, mais elle déborde de lumière et despoir. Ils prennent le thé, André confie ses envies de potager. Quand deux gars louches débarquent pour « emprunter » son cuivre, Solange, sans hésiter, brandit la hache de la cheminée et les met en fuite. André, tremblant démotion, la serre dans ses bras : « Je nai jamais connu quelquun comme toi. »
Ils saiment comme on sappuie, solidement lun sur lautre. Bientôt, ils se marient dans lintimité à la mairie dAmbert, Martine et Pierre, Amélie, Jacqueline et même Gérard sont de la partie. Gérard, renfrogné, finit par lâcher dans un souffle : « Prends-en soin, elle est fière, mais elle a le cœur grand. »
À partir de là, leur vie sinstalle. La maison finit par ressembler à un vrai cocon. Un verger de pommiers pousse derrière la terrasse, Lucie grandit, passe son bac, rêve de devenir médecin. Pierre est chauffeur de car, Amélie, mariée à un agriculteur, vient aux vacances avec ses jumeaux. Jacqueline sépanouit au jardin, Gérard, lui-même, a lâché du lest ; il vient pour des tartines et reste papoter avec André sous la véranda.
Un soir, alors que le soleil meurt sur les monts dAuvergne, Solange assise à côté dAndré, Lucie à ses pieds, repense à toute cette traversée le rejet, les injustices, la solitude Mais là, avec les siens, la lumière douce, le parfum du chèvrefeuille et la certitude dêtre enfin respectée, elle se dit : « Oui, jai trouvé ma place, et la vie elle est belle, vraiment. » André la serre contre lui, Lucie lève les yeux avec un sourire complice.
« Tu es heureuse, maman ? » Solange répond, simplement, le cœur au chaud : « Oui, ma puce, plus quon ne limagine. »
Et tu vois, cest comme ça qu’une petite fille quon pensait inutile a fini par tenir, toute seule, le bonheur de toute une famille française.