11 octobre
Encore un de ces jours qui me poussent à me retourner sur mon passé, à chercher un sens dans tout ce que jai traversé. Depuis quelque temps, jai souvent cette envie décrire pour fixer les souvenirs la douleur, la fierté, tous ces éclats de la vie que lon croit vouloir oublier mais qui nous accompagnent.
Papa voulait un fils, ma-t-on souvent raconté. Cétait à Pouilly-sur-Loire, le jour de la paie au chantier forestier. Les collègues repartaient, bruyants et joyeux, la paie dans la besace, tandis que mon père, Étienne Lemaitre, restait appuyé contre la barrière, triturant de vieux billets froissés dans la paume.
Sacrée tuile, avait-il marmonné entre ses dents, jetant un regard noir au ciel avant de cracher à même la sciure. Javais pourtant dit à Rose : je veux un garçon, pas une fille.
Je ne me souviens bien sûr pas de ma naissance, mais il paraît quil a été si blessé quil nest pas rentré à la maison. Pendant que maman était encore à la clinique de Cosne avec moi, il a ramassé ses quelques affaires, une miche de pain sous le bras, et traversé la Loire pour rejoindre ma grand-mère, à quinze kilomètres dans le village de Tracy.
Lorsque maman est rentrée, la maison était vide, froide. On ma posée sur un vieux lit, emmitouflée dans un drap. Elle sest assise, la tête dans les mains, secouée par des pleurs sans bruit. Elle me regardait une minuscule petite chose, inconsciente dêtre déjà la cause dune rupture que personne navait souhaitée. Maman se demandait sans doute pourquoi, dès mes premiers cris, jétais déjà « celle de trop ».
Mon père était un costaud, taiseux et rude à lextrême, un homme que les voisins craignaient un peu. Il voulait un héritier, quelqu’un à qui transmettre la terre et le savoir-faire. En me voyant, il n’y a vu quun poids, une erreur.
Grand-mère essayait bien de raisonner Étienne, mais il tenait bon : « Tant que la petite est là, je reviens pas. » Pour maman, quinze kilomètres de chemin de terre, cétait pire que la mer.
À peine remise, Rose sest remise au travail. Cétait en 1957, personne ne parlait vraiment de congé maternité : il fallait soccuper de la ferme, reprendre la traite, et tout le reste. Pour plaire à mon père, dans lespoir de lattendrir, elle ma donné un prénom « à la sonorité de garçon » : Capucine. Et Capucine, cest ainsi que jai grandi : étonnamment solide et calme, rarement capricieuse.
À la crèche du village, jétais déjà meneuse plus vive et décidée que les fils des voisins. À trois ans, je savais remettre un garnement en place, brandissant ma cuillère comme une baguette de magicienne. Je nétais pas facile à amadouer je ne me laissais pas attraper, jécoutais peu. Jarpentais la cour en tablier rapiécé, à la baguette de saule, chassant les vaches égarées du potager comme si ma taille minuscule n’avait aucune importance.
Mon père, lui, avait trouvé du réconfort auprès dune femme du village voisin, Lucienne Bourdin, déjà mère de deux enfants. Il y allait dabord pour tromper lennui. Lucienne était futée, et elle a su lapprivoiser. Mais voilà, pas denfant de leur union, malgré ses promesses et son insistance : « Je te donnerai un fils, le plus beau ! » lui murmurait-elle.
Le temps passait, rien ne venait. Alors, rumeurs obligent, il entendit parler de la fillette quil avait reniée et qui « poussait comme un vrai petit gars ». Même sa mère finit par lui dire : « Va donc voir cette enfant, cest ton sang. » À la maison de Lucienne, un jour, en fouillant, il est tombé sur de mystérieuses racines cachées. La méfiance, toute paysanne, a repris le dessus il a quitté Lucienne sans un mot, plus inquiet quil ne voulait ladmettre.
Quatre ans après, il a donc franchi le seuil de la maison de ses parents et sest retrouvé face à moi, quatre ans à peine, mal coiffée dans ma vieille jupe fanée, les poings sur les hanches, le regard de côté, méfiante, comme devant un inconnu. Il a sorti un biscuit de sa poche en guise doffrande je nai même pas bougé.
Maman, les yeux brillants de bonheur, sest agitée pour détendre latmosphère : « Quas-tu donc cru ? On ne ta jamais mal dit ! Tu es notre famille »
Malgré tout, il na jamais abandonné son caractère ombrageux. Un simple froncement de sourcils suffisait à glacer lair à la maison. Et puis, un jour, jai eu un petit frère, Paul. Toute la charge de la maisonnée est tombée discrètement sur moi. Je portais Paul sur mon dos, je le nourrissais, je lavais les langes, je faisais à la fois la grande sœur et la petite maman.
Mon père semblait content, mais cette allégresse avait toujours une ombre. Il n’a jamais cessé de rabrouer la famille au moindre prétexte. Ma mère, Rose, baissait la tête et encaissait.
À cinq ans, moi, je comprenais. Dès quil lançait sur maman un de ses regards noirs, je serrais les poings : « Vilaine colère ! Juste essaye ! » Ça ne servait à rien, mais ça montrait que moi, je nacceptais pas.
Quand je fis une bêtise, il tenta de me corriger avec une baguette de noisetier. Je ne dis rien, rien quun souffle entre les dents, mordu à mon tablier. Et le lendemain, jai fait venir le garde-champêtre du village en menaçant papa de déposer plainte.
Le garde, Monsieur Dubois, enleva sa casquette, sépongea le front : « Madame Lemaitre, il faut faire attention, sinon la mairie pourrait être mise au courant Je vous préviens aujourdhui, mais la prochaine fois…»
Après ça, mon père est devenu prudent, par crainte quon ne parle. Il grognait, mais me laissait vivre. Ma mère, croyant à laccalmie, tomba enceinte dun troisième une fille, bien sûr. Julie. Il la à peine regardée, ne sen est jamais occupé : cest moi, à dix ans, qui ai changé ses couches et donné les biberons après lécole.
Les années ont filé. À la fin de la troisième, je lui ai annoncé que je partirais à Bourges pour apprendre un métier. Mon père a vu rouge, ses cheveux cuivrés se dressaient sur sa tête.
Avec quoi vas-tu manger ? Tu comptes encore vivre sur notre dos, comme si on ne sétait déjà pas assez tués pour télever ?
Je tenais bon, droite, solide comme un tronc de chêne. Capucine Lemaitre, quinze ans, résistait autant que lacier. Il a menacé, brandi sa ceinture jai pris la pince à feu et je lai braquée sur lui : « Ose donc essayer ! »
Ma mère sest interposée, en pleurs. En la serrant dans mes bras avant de quitter la maison, je lai grondée : « Quand vas-tu te libérer de ce despote, maman ? » Mais Rose secouait la tête, résignée : « Ça ne se fait pas ici, tu comprends On ne divorce pas dans la famille. On endure et on avance. »
Après la troisième, jai pris mon baluchon : quelques vêtements, un quignon de pain, et largent que maman mavait discrètement glissé dans la main une centaine de francs, son petit trésor caché.
La ville ma accueillie dans son tumulte et ses vapeurs dessence. Jai choisi sans trop réfléchir le lycée technique pour filles, attirée par la mécanique et lodeur des machines. Les examens se sont bien passés ; jétais bonne élève, malgré la fatigue et les tâches de la maison.
À linternat, jai rencontré ma voisine de chambre, Églantine rieuse, délicate, lexact opposé de mon caractère. Églantine ne pensait quà se marier rapidement ; pour moi, javais dautres priorités : vivre de mon travail, et surtout, ne dépendre de personne.
Jai trouvé un emploi de femme de ménage au bureau de la filature. Cétait modeste, mais ça me suffisait pour payer mes repas sans demander à maman. Églantine soupirait devant mon rythme effréné : « Capucine, tes dure à la tâche comme une Normande ! »
Cest aussi là, au lycée, que jai rencontré Monsieur Clément Lemaire, le professeur de technologie. Jeune, élégant, plus réservé que la moyenne, il était la cible des moqueries mais aussi de lindifférence. Un jour, jai pris la défense du professeur devant toute la classe et obtenu le silence, mon autorité naturelle ne laissant guère de choix.
Après ce jour, Églantine me taquinait : « Tu as vu comment Clément te regarde désormais ? » Je riais, mais, oui, il y avait dans son regard quelque chose de précieux, un mélange de respect et de reconnaissance.
Je rentrais peu au village trop de souvenirs, trop de non-dits. Mon frère Paul, grand adolescent, voulait devenir chauffeur poids lourd. Julie, silencieuse, mimait maman. Les relations avec papa restaient froides, mais il ne me frappait plus, ne disait plus grand-chose, acceptant simplement mon aide quand je lapportais.
Églantine, elle, atteignit son but, épousant un certain François Martin. Leur mariage fut éclatant, festif. Je regardais tout cela assise sur un banc, songeant que, moi, je prendrais une autre voie. Pas question de dépendre dun homme, pas question de revivre la passivité de maman.
Mais la vie joue parfois des tours.
Jai rencontré Thomas Girard en atelier. Grand, calme, un travailleur tranquille. Cest lui qui ma invitée à danser lors dune fête de quartier. Sa maladresse ma attendrie. Peu à peu, il est entré dans ma vie. Il ma demandé en mariage au bout de quelques mois.
Nous nous sommes mariés simplement, presque en secret, à la mairie. Pas de fête, pas de grandes effusions. Une chambre obtenue par la manufacture me servait de nid. Un an après, javais ma fille, Camille.
Hélas, Thomas a changé. Lui, si doux, est devenu indifférent, fuyant le foyer. Ses absences se sont multipliées, largent de la maison a disparu peu à peu. Quand jai voulu réagir, il a ri : « Tu te prends pour qui ? Tu crois que tes la reine ici ? »
Jai tout fait pour que ça marche, mais un soir, il nest pas rentré. Et là, jai compris : je ne deviendrais pas ma mère. Jai demandé le divorce, malgré les récriminations dÉglantine : « Comment tu vas faire, seule avec une petite ? » Mais je savais que la liberté na pas de prix.
Après son départ, jai pris un nouveau poste à latelier chef déquipe. Ma fille à la crèche, moi à lusine. Je men sortais, péniblement, mais fièrement. Mon frère Paul ma rejoint plus tard, heureux de mes réussites, admiratif même.
Églantine, elle, a fini par divorcer. Elle pleurait dans ma cuisine, regrettant de ne pas avoir suivi mon exemple plus tôt. Elle me glissa un jour, mystérieuse : « Tu te rappelles de Clément Lemaire ? Je lai croisé, il est libre à présent »
On sest retrouvés, Clément et moi, sur la place du marché, devant un vieux café à la façade vitrée. Il était plus las, mais son sourire navait pas changé. Les choses ont été simples entre nous. Je lui ai parlé de ma vie, de Camille, de mon divorce. Lui me raconta ses échecs, son envie de se reconstruire.
Nous avons très vite compris : rien nest simple, mais ensemble, la vie pouvait redevenir douce. Un dimanche, il ma invitée à sa maison en construction, dans la campagne aux alentours de Bourges. Jy ai trouvé un foyer, une paix simple. Quand nous avons eu affaire à des voleurs, jai pris, comme jadis à la maison, les choses en main cest moi qui ai fait fuir les intrus, la hache à la main.
Ce jour-là, tout a changé. Clément ma serrée contre lui, ma dit quil navait jamais connu pareille femme, aussi libre et entêtée que moi.
Un mois après, il ma demandé ma main.
Nous avons célébré notre union dans lintimité Camille tenait les alliances, Églantine et ma famille étaient là. Même papa, traîné par maman, a assisté à la cérémonie. Il ne disait rien, mais, au moment du repas, il a levé son verre et murmuré, pour la première fois : « Prends soin delle, cest une fille dure à la tâche, mais au bon cœur. »
Ces mots ont résonné en moi. Tout ce que jattendais depuis lenfance était là, dans cette brève phrase.
Les années ont passé.
Notre maison a pris vie ; le jardin, planté ensemble, déborde au printemps. Camille, déjà au lycée, rêve de devenir infirmière. Paul est chauffeur de car dans la région. Ma sœur Julie, mariée à un agriculteur, file son bonheur. Maman vient souvent, papa aussi. Il ne parle jamais du passé, mais il vient, sassied avec Clément sur la terrasse, observe la vie qui continue. Et moi, par la fenêtre, je repense à tout ce chemin.
Un soir, alors que le soleil finissait de baigner les pommiers, Camille ma demandé : « Maman, tu es heureuse ? » Jai regardé Clément, notre maison, le jardin qui foisonne. Jai souri, toute simple, toute vraie, et jai murmuré : « Oui, je le suis. » Clément ma enlacée. Camille a filé sous les branches. La vie, la vraie, celle quon construit jour après jour, nest pas toujours tendre. Mais elle avait fini par moffrir ce que jattendais : un foyer où je peux refléter fièrement ce que je suis. Une femme libre, forte, aimée.
Je referme ce carnet, le cœur tranquille. Demain, tout continuera simplement, tranquillement, à la française.