Un parent nocturne et le prix de la tranquillité

Parent de nuit et le prix de la tranquillité

Il ne recommence pas murmura doucement Marianne en regardant lévier rempli deau savonneuse.

Lhorloge de la cuisine affichait une implacable 1h15. Tout limmeuble dormait. Dans la chambre voisine, la petite Élodie respirait paisiblement. Dans leur chambre, Paul devait déjà sabandonner au sommeil. La lumière sous labat-jour diffus projetait sur la table un cercle jaune où trônait, esseulée, une tasse de tisane à la camomille, refroidie depuis longtemps.

La sonnette déchira le silence comme une lame. Longuement, obsédante, sintercalaient de brèves pauses, le temps de murmurer en vain : « Pitié, pas encore ce soir »

De la chambre, la voix éteinte mais trop lucide de Paul franchit le couloir :

Cest encore lui ?

Marianne essuya ses mains à son peignoir, étouffant ce bâillement quelle aurait aimé transformer en un manifeste, du genre « Dormez, laissez-moi le monde ! », puis elle se dirigea vers la porte. Sur le trajet se mêlaient lagacement, une pointe de honte dêtre agacée, et la lassitude, lourde et moite comme une couette détrempée.

Dans le judas, elle reconnut la silhouette familière. Large dépaules, vêtu de cette vieille veste en cuir à casquette jetée sur larrière du crâne. Cétait Louis Delattre, son beau-père, que tout Paris nommait affectueusement Monsieur Delattre. Il attendait, penché, serrant contre lui une grosse boîte en carton.

À ses pieds, un sachet du Franprix, avec ce logo vert Marianne savait déjà : les biscuits. Toujours les mêmes.

Elle ouvrit.

Ma petite Marianne ! sillumina Louis, comme si le soleil avait percé le crépuscule. Vous ne dormez pas ? Tant mieux ! Je vous dérange dix minutes, pas plus.

Bonjour Monsieur Delattre, tenta-elle de sourire. Il est un peu tard, vous savez.

Oh, la nuit est jeune ! balaya-t-il gaiement. Et moi aussi, tant que mes jambes me portent. Tu ne vas pas laisser ton vieux beau-père à la porte ? Jai ramené un trésor.

Il souleva la boîte. Sur son couvercle, une vieille étiquette blanchie annonçait « Film 8 mm ». Dans un coin, quelquun avait écrit au bic : «1978. Nouvel An. À la maison.» Lodeur de poussière, de vieux placards, embaumait une époque à laquelle Marianne navait eu accès que par les albums photo.

Je lai retrouvée, imagine ! triompha Louis, sengouffrant déjà, sans même attendre linvitation. Chez le voisin, sur le haut de larmoire. Je lui ai dit : cest la mienne ! Il na pas voulu me croire, mais il a reconnu lécriture. Celle de Lucette, tu te souviens ?

Le nom de Lucette, disparue dix ans auparavant, résonna comme un souffle fantôme dans le couloir.

Paul apparut, plissant les yeux face à la lumière. T-shirt élimé, jogging.

Papa il toussa. Il est une heure du mat, là

Justement ! sanima Louis. La meilleure heure pour les souvenirs. Toi, à ton âge, tu dansais à cette heure là !

Marianne sentait que cette bonne humeur résonnait désagréablement dans son crâne. Mais elle pensait : « Il est seul. Là-bas, chez lui, il fait noir. Il doit avoir peur »

Venez à la cuisine, proposa-t-elle, abdiquant dans un soupir rentré. Mais doucement, Élodie dort.

Évidemment, promit Louis, ôtant sa veste en la faisant crépiter. Comme une souris, promis.

Une souris qui braille comme un clairon, pensa-t-elle.

***

Dans la cuisine, Louis sinstallait toujours sur la chaise près du radiateur « Mon dos déteste les courants dair » expliquait-il. Automatiquement, Marianne posa devant lui une tasse, servi le thé dans un état second, comme au service de nuit.

Paul, toujours somnolent, sinstalla face à son père et jeta un œil sur la boîte.

Quest-ce que cest ? demanda-t-il.

Notre cinéma familial, déclama Louis. De la pellicule ! Tu y es, petit ainsi que ta maman. Et la tante Cathy, souvenez-vous de son nez

Il éclata de rire.

Marianne se laissa tomber sur le côté, soutenant sa tête dune main. Lhorloge égrenait les minutes : 1h27, 1h28 À mesure que Louis se lançait, il semblait animer sa propre veillée nocturne.

Je me souviens lorsquon ouvrait la porte contait-il. Déjà après minuit, et qui arrive ? Charles et sa femme. Grand froid, la neige, mais on ouvrait ! Notre maison était toujours ouverte Ce soir-là, Lucette avait cette formule étrange il fouilla sa mémoire. «Il y a des nuits où il faut laisser la porte ouverte à ceux qui en ont vraiment besoin.»

Marianne hocha la tête. Ces mots saccrochaient comme des bardanes.

Papa, Paul se frotta les yeux. On va la regarder cette pellicule un jour ?

Justement ! se raviva Louis. Mais je nai plus lappareil Je pensais que vous en aviez peut-être un ?

Dans un deux-pièces à Montreuil, un projecteur 8mm ? ironisa Marianne. Il est coincé entre la harpe et la presse Gutenberg

Mais Louis nentendait jamais lironie.

On sarrangera, déclara-t-il, optimiste. Il existe des boutiques pour numériser tout ça. Et puis toi, Paul, tu es linformaticien ! En attendant, je vous raconte

Il raconta. Lachat du premier appareil photo, les fous rires des pique-niques, les batailles de neige à la campagne. Les mots coulaient comme le thé dune théière intarissable. Dans sa voix, il ny avait pas trace de la nuit, comme sil vivait littéralement à contretemps.

Marianne, la tête lourde, écoutait dun demi-cerveau. Son refrain intérieur martelait : « Demain, levée à sept heures, Élodie à lécole, dossier à finir, mes paupières tombent »

***

Un petit bruit la fit sursauter.

La porte de la cuisine laissa apparaître un petit fantôme en pyjama rose étoilé. Élodie frottait ses yeux ébouriffés.

Maman souffla-t-elle en trébuchant sur le seuil.

Quest-ce que tu fais debout, ma chérie ? Marianne se précipita pour la prendre dans ses bras.

Je veux boire marmonna Élodie. Et jai encore rêvé de papy.

Le visage de Louis sillumina :

Tu vois, dit-il, bombant le torse. Même les enfants sentent les liens.

Élodie le dévisagea dans la pénombre, entre éveil et sommeil.

Tu viens toutes les nuits dans mes rêves, dit-elle très sérieusement. Tu frappes tout le temps, mais je ne peux pas fermer la porte, parce que la poignée est brûlante.

Marianne sentit une boule glacée lui étreindre le ventre. Paul fronça les sourcils.

Mais quest-ce que cest que ces cauchemars ? demanda-t-il à voix basse.

Ce ne sont pas des cauchemars, assura Louis. Cest lâme dun enfant qui cherche son grand-père
Ou le calme, pensa Marianne. Mais elle dit simplement :

Viens, ma puce, on retourne au lit. Papy continuera à « venir » euh plus tard.

Même la nuit ? précisa lenfant.

Le regard de Louis, sincèrement décontenancé, croisa celui de Marianne.

Il pourra venir le jour aussi, Élodie, dit-elle doucement. Cest peut-être même mieux.

Élodie hoqueta et enfouit sa tête dans le cou de sa mère.

En la recouchant, Marianne songea : « Toujours pareil ses dix minutes deviennent une heure de palabres biscuits, thé tiède, fatigue et routine fracassée ».

Dans le couloir, la pendule s’approchait de deux heures. Marianne inspira à fond. Sa patience, comme un réveil, entreprit de compter les dernières minutes

***

Encore à une heure du matin, maugréa Marianne une semaine auparavant au téléphone. Aucune gêne, aucun respect ! On se croirait à lHôtel du Fiston, service 24h sur 24.

Olivia, son amie de la fac, ricana.

Marianne Lefevre, déclama-t-elle avec un air tragique, je présente mes condoléances. Tu es la proie dun esprit nocturne, version senior.

Très drôle, soupira Marianne. Mais jen peux plus. À chaque fois je narrive pas à dormir, janticipe toujours « Et si ça recommence encore ». Et ça recommence ! Une heure, 1h30, 2h moins le quart Toujours « juste dix minutes ».

Considère-le comme un défi ! fit Olivia en gloussant. Mode survie nocturne, enchaîne les tasses de thé et écoute le monologue. Bonus : des gâteaux secs.

Marianne esquissa un sourire.

Cest toujours les mêmes ! confia-t-elle. Des biscuits à lavoine, dans un paquet vert. Je ne peux plus les voir

Cest devenu son symbole, conclut Olivia. Offres-lui un réveil spécial « invités ».

Quoi ?

Toi, appelle-le à ton tour à une heure du mat.

Tu es cruelle, rit Marianne.

Pardon, je plaisante. Mais tu devrais poser des limites. Sinon, il pensera que ça ne vous gêne pas. Vous ouvrez systématiquement

Cest mon beau-père, Olivia, souffla Marianne. Il est seul. Sa femme est partie Paul est fils unique. Comment lui dire : « Ne venez plus la nuit, Monsieur Delattre » ? Il a le cœur fragile, la tension, les souvenirs

Tu as un cœur, une tension et un enfant aussi, objecta Olivia. Les limites, cest pas égoïste. Cest prendre soin de soi. Et parfois, ça fait du bien aux autres aussi.

Marianne se tut. Lidée de « limites » grattait désagréablement. Elle croyait quêtre une belle-fille aimante, cétait endurer.

***

Le premier passage nocturne de Louis avait suivi de six mois la perte de Lucette.

À lépoque, Marianne croyait que ce serait « une fois ». Partager la tristesse une nuit trop silencieuse, lévacuer parce que le jour manque dintimité.

Allongés dans lobscurité, le sommeil déjà tout proche, la sonnette claqua comme un revers.

Mais qui vient à cette heure-ci ? sursauta Marianne.

On sonna, insistant, désespéré. Paul ramassa un pantalon en vitesse :

Peut-être un souci ?

À louverture, cétait Louis froissé, sans veste, vieux pull, casquette oubliée. Les yeux brillants.

Désolé balbutia-t-il en sinvitant avant même quon linvite. Je ne pouvais plus chez moi. Trop vide.

Il sentait le tabac, lair froid. Dans la main, il serrait ce fameux paquet de biscuits à lavoine.

Papa, quest-ce quil se passe ? Tu fais un malaise ?

Non, éluda Louis. Mais ses yeux étaient hagards. Je voulais juste vous voir.

Le nœud dans la gorge de Marianne fondit. Elle revit les obsèques de Lucette, Louis tordant son chapeau entre les mains. Son regard, perdu comme un enfant devenu orphelin.

Ils installèrent leur invité en cuisine, lui firent du thé. Mais Louis ne raconta pas danecdotes ce matin-là ; il demeura assis, murmurant quelques phrases isolées :

Elle aimait tant prendre le thé, la nuit

Ses mains tremblaient en brisant le biscuit.

Jen ai racheté aujourdhui Y avait cette marque, tu sais Cest devant ce rayon quon sest connus. Jai tendu la main, elle aussi ! On a attrapé la même boîte. Elle ma dit : « Prenez, moi, je privilégie la ligne ! » Jai décidé direct de lépouser.

Ce soir-là, Marianne néprouva pas dagacement mais de la peine.

Venez, Monsieur Delattre, tant que vous voulez, lui promit-elle en le raccompagnant à laube. On est là.

Ce fut pris au mot. Louis venait quand il en avait besoin. Mais ce besoin surgissait quasi toujours après minuit.

Après le premier passage, il y eut un deuxième, une semaine plus tard. Puis un troisième. Marianne ne sut plus quand il y avait eu plus de deux nuits de suite sans visite.

***

Quand Marianne en parla à Paul, il haussa simplement les épaules.

Tu sais, il a toujours vécu en décalé, répondit-il. Toujours à lire tard, à refaire le monde la nuit. Même quand jétais petit, je le trouvais à la cuisine à une heure improbable.

Mais là, il nest plus chez lui, il est chez nous, objecta Marianne.

Pour lui, notre maison, cest encore la continuité, tenta Paul. Il doit se sentir seul, parfois effrayé la nuit.

Moi aussi, jai peur, avoua Marianne. Parce que je ne dors pas. Parce quÉlodie se réveille. Parce que je me jette sur chaque sonnerie comme sur un incendie.

Paul se tut, penaud. Entre lui et son père rôdait un non-dit il oscillait entre irritation et compassion. Largument « Cest mon père » formait une barrière entre Marianne et toute discussion franche.

Une nuit, Marianne craqua : elle refusa daller ouvrir.

Elle resta au lit, feignant de dormir. Paul se leva, la porte grinça. Bruits confus, chuchotements.

Une demi-heure plus tard, elle perçut un murmure insolite. La curiosité vainquit sa lassitude : elle glissa jusquà la cuisine.

Louis était seul, penché sur une pile de photos sous la lumière tamisée. La table était tournée comme une petite scène.

Voilà, Lucette, regarde marmonnait-il. Cette robe, tu te souviens, tu craignais que je ne taime plus si tu prenais du poids. Jai été idiot Jaurais dû te dire que tu restais
Il tourmenta la photo.

Paul était minuscule Ce vieux téléviseur, on sy retrouvait, tu vois Et Charles, débarquant à une heure du matin, quon na pas laissé repartir avant trois heures ! Tu disais : « Quils entrent tant quils peuvent. On fermera la porte quaprès notre mort ».

Il soliloquait, mais ce nétait pas que de la mémoire cétait une supplique. « Pourvu quon ne me ferme pas les portes »

Marianne resta, serrée dans lembrasure. Louis nétait pas un monstre. Juste un grand enfant égaré dans la nuit.

Cela n’effaçait pas la rancœur. Mais elle y mêla une dose de pitié, ce qui compliquait tout.

***

Un soir, Marianne décida de dédramatiser.

Il faisait chaud, la fenêtre entrouverte. On sonna, pile à temps. Plutôt que son éternel peignoir, Marianne enfila un kimono éclatant offert par Olivia et une visière pour dormir, façon vedette.

Ah, la star, commenta Paul.

Ce soir, cest la « Nuit chez Monsieur Delattre », samusa-t-elle.

Elle ouvrit, façon actrice :

Bonjour ! Bienvenue à notre séance nocturne privée. À laffiche : insomnie, thé tiède, biscuits chroniques !

Louis éclata dun tel rire

Formidable, la jeunesse ! Avec humour, au moins ! Je croyais que vous couchiez les poules ici !

Dans la cuisine, elle tapa sur le réveil posé pour surveiller la cuisson :

On peut lancer la tradition « minuit à litalienne » : thé, biscuits, mandoline. Le souci : le réveil sonne toujours à six heures.

Mais justement ! Louis sexclama. Ce sont les meilleures conversations Tu te souviens, Paul ? Les trains de nuit Le thé dans des verres, la promiscuité ! Les nuits parlent vrai.

Puis, il lâcha :

Dans la vie, il y a des portes à laisser ouvertes. On ne sait jamais qui besoin dentrer
Ce mot colla à Marianne, glacé. Il était à la fois émouvant et menaçant.

« Et nous ? Nous sommes aussi des gens, dedans », pensa-t-elle. Mais en soupira seulement :

Et puis, il y a des fenêtres à fermer, pour ne pas attraper froid.

Louis ne capta pas la pique. Et reparti de plus belle, aveugle à la fatigue et à la colère silencieuse de sa belle-fille.

***

Un jour, elle décida de ne pas ouvrir.

Élodie, fiévreuse, venait de sombrer. Marianne venait de sasseoir. Et pile ! la sonnette.

Pas maintenant souffla-t-elle.

Paul était à lhôpital, elle, seule avec lenfant. Elle resta figée. Nouvelle sonnerie. Encore. Puis le silence.

Elle compta jusquà cent, deux cents. Le cœur martelait ses tempes. « Tu vois, tu nas pas ouvert Et le monde na pas tremblé. »

Le matin, ouvrant la porte pour sortir la poubelle, elle vit devant le seuil le sachet vert. Les biscuits, un peu flétris par lhumidité de la nuit. À côté, une petite encre enfantine : « Dors bien. Je nai pas sonné davantage. Louis ».

Juste ça. Sans reproche, sans plainte. Juste ce paquet.

Marianne ressentit un mélange de honte, de colère envers elle-même : « Pourquoi dois-je me sentir mauvaise, juste parce que je veux dormir ? »

***

Après un passage nocturne, la maison ressemblait à une serviette dégoulinante.

Élodie tomba malade deux fois elle était sortie pieds nus sur le carrelage pendant un sketch de Louis. Fièvre, toux, nuit impossible. Le lendemain, Marianne avait des cernes de panda. Au travail, elle navançait quà grand renfort de cafés.

Le soir, en déposant la casserole sur le feu, elle fixa Paul, puis craqua.

Je nen peux plus, souffla-t-elle sans lever les yeux.

Quoi ? Paul posait le thé.

Je ne vis pas au rythme de ses nuits. On nest pas un salon de thé, ni dévoués à son insomniaque. On a un enfant, jai un boulot. Jai limpression de squatter mon propre appartement.

Paul ouvrit la bouche pour balancer le classique « Cest mon père », mais Marianne larrêta dun geste.

Non, sil te plaît. Jentends toujours : « Mais cest papa », « il est seul », « il souffre ». Et moi, je suis qui ? Je suis une femme, une mère, jai un corps, des nerfs, des limites ! Et on dirait que ça ne compte pas.

Paul baissa les yeux.

Je voudrais quon lui parle ce soir, enchaîna Marianne, lèvres tremblantes. À trois. Sérieusement, sans « Dix minutes ». Je veux simplement une vraie nuit, sans sursauter.

Tu veux lui interdire de venir ? sinquiéta Paul.

Non. Juste quil vienne le jour. Ou avant vingt-et-une heures. Je nai pas lintention de le chasser. Juste de fermer la porte à une heure du matin. Point.

Paul expira longuement.

Il risque de mal le prendre, murmura-t-il.

Je suis déjà blessée, moi, murmura Marianne. Depuis un an, javalais tout, comme si cétait normal

Disant ces mots, elle se sentit soulagée. Il acquiesça.

Ce soir, on essaye. Je te soutiendrai.

***

Quand elle vit la boîte de film dans les mains de Louis ce soir-là, tout sassembla.

« Fêtes familiales 1979 », disait la boîte. Louis, la veste sur une chaise, posa le trésor solennellement.

Regardez-moi ça, répétait-il, une vie entière

On peut parler dabord ? demanda doucement Marianne, le temps que Paul prépare le thé.

De quoi donc, à cette heure-ci ? chercha Louis à plaisanter.

Justement de vos nuits, des nôtres, répondit Marianne, sérieuse.

Louis perdit son sourire.

Jécoute, dit-il.

Vous venez souvent tard. Toujours après minuit. Pour vous, la nuit, ce sont les souvenirs. Pour nous, cest le sommeil. Paul travaille, moi aussi. Élodie a école. On est épuisés à chaque fois.

Louis sembla frappé.

Je vous dérange ? Sa voix séteignit.

Paul intervint :

Papa, tu ne nous déranges pas au fond. Mais la nuit, cest vraiment difficile. Surtout pour Marianne. Et Élodie.

Marianne opina.

Je redoute la sonnerie après vingt-deux heures, avoua-t-elle. Ça me file la frousse. Jarrive plus à me détendre. Et Élodie, elle jeta un œil à la chambre, dit que tu viens chaque nuit, cogner à la porte, que la poignée brûle

Louis regarda la boîte, fixant ses doigts tremblants.

Je croyais juste il cherchait ses mots. Avant, on ne refermait jamais la porte à une visite. Lucette disait : « Si quelquun ose la nuit, cest quil en a vraiment besoin ».

Et nous, on a vraiment besoin de dormir, répondit Marianne avec douceur. Ce nest pas par manque damour, au contraire.

Le silence tomba.

Louis fixait ses mains. Puis il chuchota :

Donc vous ne voulez plus que je vienne ?

Si ! sempressa Marianne. Mais pas la nuit. Venez en journée, en début de soirée, appelez avant. On aura votre thé favori.

Paul ajouta :

Papa, on sera contents de tavoir à table. Mais pas quand on tombe de sommeil.

Louis resta muet, puis souffla :

Je ne pensais pas Je me disais, si je ne dors pas, les autres non plus

Marianne sentit son cœur se relâcher. Il nétait pas un « méchant ». Son temps sétait arrêté, le soir où il avait perdu Lucette.

Faisons ainsi, proposa-t-elle. Cette pellicule, je veux la découvrir. Mais samedi après-midi, tous ensemble. Comme un jour de fête, thé, biscuits, ambiance Nouvel An 1979.

Louis considéra la boîte, Marianne.

Et si jamais je craque la nuit

Appelez-nous si cest grave, répondit calmement Marianne. Pas juste pour le thé. Sil y a un souci, on est là. Mais sinon, on décale à la clarté.

Paul hocha la tête.

Papa, je veux profiter de toi à jeun de sommeil. Là, je suis à peine lucide.

Louis eut un sourire triste.

Sacré vieux que je fais Dix minutes par nuit, et en fait, je vous les ai volées toute lannée.

Ces dix minutes ont rempli bien plus, souffla Marianne gentiment.

Il acquiesça.

Entendu. On testera le projecteur samedi. Je vous laisse.

Je vous raccompagne, proposa Marianne.

Dans le couloir il mit un temps fou à enfiler sa veste, comme pour retarder la séparation.

Petite Marianne si jamais un soir je sonne à nouveau tard

Je penserai que vous avez un souci. Et je minquiéterai. Mais je nouvrirai plus systématiquement. Je suis humaine.

Il hocha la tête. Dans son regard, comme un respect neuf.

***

Le samedi promis par Marianne arriva.

Sur la table trônait un antique projecteur, déniché chez un vieil ami de Paul, comme un précieux vestige. Le salon avait lallure dun ciné-club improvisé : rideaux tirés, torchon blanc sur le mur, épinglé.

Louis sétait posté, à la façon dun enfant, près de lappareil. Il serrait la boîte comme un coffre. Élodie sinstallait sur les genoux de sa mère, tenant un gros lapin en peluche. Paul galérait avec les câbles.

Le rayon lumineux traversa la pénombre, et des figures tremblantes prirent vie sur le mur.

Une jeune femme en robe de coton, irradiant de sourire. Près delle, Louis, sans un cheveu gris, gros blagueur à accolade. Entre eux, petit Paul, potelé et confiant.

Sur lécran : réveillon, mandarines, rillettes, guirlandes. À un moment, la caméra zoome sur un panneau inscrit : « Ici, la porte est toujours ouverte. Même la nuit. Les nôtres surtout ».

Cette phrase transperça Marianne.

Louis pleura. Discrètement, dun sanglot qui bousculait ses épaules.

Marianne sentit Élodie salourdir, sendormant, rassurée par la chaleur.

Le projecteur bourdonnait, les images défilaient Lucette essuyant des assiettes, Louis lembrassant sur la joue, Paul tournant autour du sapin.

Marianne comprit alors. Les visites de Louis nétaient pas juste des habitudes, mais la tentative désespérée de recoller aux jours heureux, ceux où la porte restait ouverte sans piétiner le repos des vivants.

***

Fin du film, la pièce retrouva sa nuit feutrée. Élodie, lovée, soupirait dans son cou.

Louis sessuya les yeux.

Pardonnez-moi, lâcha-t-il soudain. Je pensais bien faire en venant la nuit. Je me sentais moins seul, alors.

Marianne répondit doucement :

Vous nêtes pas seul. Même sans vos descentes nocturnes. On va ouvrir les portes de jour, maintenant.

Quelques jours plus tard, Marianne alla chez Monoprix. Elle prit non seulement les biscuits à lavoine, mais soffrit un joli thermos argenté, décor montagnes « Garde le chaud huit heures », promettait létiquette.

Chez elle, elle emballa soigneusement le thermos avec le paquet de gâteaux et y accrocha un petit trousseau avec une clé.

Sur un carton, elle écrivit : « M. Delattre, chez nous vous êtes toujours le bienvenu. Surtout le matin. Le thermos est pour garder la chaleur ; la clé pour entrer quand nous sommes prêts. Appelez juste avant de passer. On vous aime. Marianne, Paul, Élodie ».

Elle appela son beau-père en pleine journée, une première.

Bonjour Monsieur Delattre, dit-elle. Demain, venez pour un thé. Un vrai, le matin. Quand cela vous arrange mais avant midi.

Il éclata dun rire soulagé :

Vous minvitez donc pour de bon ?

Jessaie dinventer une nouvelle coutume, sourit Marianne. Sans nuits blanches.

Le lendemain, Louis arriva à dix heures pile. Il avait appelé avant : « Je pars, soyez prêts ». Sur le pallier, chemise fraîche, il tenait un bouquet de marguerites.

Tiens, pour toi Marianne, balbutia-t-il, gêné. Pour ta patience.

Sous le bras, il portait un ours en peluche coiffé dun bonnet de nuit.

Et ça, cest pour Élodie. Son veilleur de rêves. Comme ça, grand-père ne viendra plus frapper, mais raconter des histoires, la nuit !

Marianne sourit, sincèrement, sans effort.

Entrez, invita-t-elle. Le thé est servi.

Le soleil taillait des damiers sur la table. Le thé fumait, les biscuits croustillaient. Élodie, réveillée, câlinait son ours. Paul racontait son dernier projet à son père, qui répondait par une blague sur les trains de nuit.

Cétait le même Louis, avec les mêmes histoires. Mais cétait un autre temps. Le matin remplaçait la nuit. Linvité venait avec le soleil, pas à limproviste.

Le soir, mettant Élodie au lit, Marianne lentendit :

Maman, cette nuit, papi nest pas venu dans mes rêves.

Et alors ? demanda Marianne.

Cest bien, réfléchit la petite. Jai juste dormi. Et ce matin, il était vraiment là.

Dans le noir, Marianne sourit.

Que ça dure, souffla-t-elle.

La nuit, à 1h15, silence. Pas de sonnerie. Marianne, pour la première fois depuis si longtemps, se réveilla reposée. Son sommeil lui appartenait enfin.

Elle comprit quon pouvait définir ses limites, pas avec des cris, pas avec la honte, mais avec des mots. Et le monde nen était pas moins beau. Son beau-père navait pas disparu. Il ne venait simplement plus frapper au cœur de la nuit.

Et cétait une petite victoire pour chacun, au creux de cet appartement parisien.

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