Un ouvrier en plein travail par -35°C entend un faible couinement près d’un vieux wagon abandonné : ce qu’il découvre bouleverse toute sa vision du monde

René Dubois, que tout le monde appelait affectueusement « Dudu » dans les alentours, rentrait chez lui après une longue nuit de travail. Il sen voulait davoir oublié son thermos de café sur la table de la cuisine : janvier noffrait pas de cadeaux en Bourgogne, et ce matin-là, le thermomètre flirtait sans honte avec les 35°C. Encore trois bons kilomètres à travers champs enneigés, histoire de maudire un peu plus la vie et ses aléas.

Il avançait sur son chemin habituel une sente qui traversait un petit bois de pins puis longeait un vieux chantier abandonné, vestige dun projet municipal oublié. Personne ne passait jamais par là. Soudain, un bruit ténu lui parvint : un gémissement efflanqué, timide, qui se perdait presque dans le sifflement du vent.

Il sarrêta, fronça les sourcils : « Bah, je deviens fou ou quoi » Il poursuivit, mais le gémissement réapparut, plaintif et suraigu.

Nom dun petit bonhomme… marmonna-t-il, en quittant le chemin, intrigué malgré lui.

Arrivé devant une vieille cabane de chantier, envahie par la neige et la rouille, René eut limpression de recevoir un uppercut dans le sternum. Là, creusée à même la poudreuse, gisait une chienne squelettique, le regard battu. Elle protégeait deux minuscules chiots, serrés tout contre elle sous la tempête.

René croisa son regard et sentit sa gorge se nouer. La chienne ne tentait ni de fuir, ni de grogner. Elle le fixait, silencieuse et suppliante : « Aide-les, je ten prie. »

Oh la pauvre souffla-t-il en sagenouillant, la voix qui frisait le ridicule du pathos.

Manifestement, la chienne avait connu des jours meilleurs. Désormais, seuls quelques poils malheureux couvraient sa peau, ses côtes formaient une carte de France, et sa queue nétait quun souvenir. Pourtant, elle restait, opiniâtre, auprès de ses petits.

Doucement, René tendit la main. Elle la renifla, couina faiblement, mais resta en place confiance totale. Il en fut plus remué quaprès un épisode de Plus Belle la Vie.

Quest-ce que tu fiches ici, ma grande ? Tes pas dici, toi ? demanda-t-il en caressant lombre de sa tête.

La neige trahissait un séjour déjà trop long. Elle avait creusé son abri, gratté, protégé ses petits autant quelle pouvait, avec tout le courage et lénergie dune mère qui na plus rien. Sans doute attendait-elle un miracle ou au moins un croissant chaud.

René enleva sa vieille veste de laine élimée, enveloppa précautionneusement un chiot, puis lautre. Les petits couinaient encore, donc tout nétait pas perdu.

Et toi, maman ? murmura-t-il.

Prudence, la chienne, sembla comprendre le sens de la question. Elle se leva, chancelante, fit deux pas en titubant, espérant autant que lui.

On rentre, tu veux ? La maison nest pas loin, on va faire chauffer la soupe.

Le chemin du retour se transforma en expédition polaire : les chiots contre son torse, Prudence titubante près de lui, le froid planté dans chaque os. Tous les cent mètres, il sarrêtait, attendait, caressait sa tête, et répétait :

Accroche-toi, ma belle, on y est presque

Devant la porte, la chienne seffondra dans la neige, lessivée. Elle venait de donner tout ce quil lui restait pour sauver ses chiots. Désormais, à René de prendre le relais.

Tu ne vas pas me lâcher comme ça ! lança-t-il dun ton bourru, la hissant dans ses bras.

Quand il installa Prudence près de la cheminée, elle le fixa dun regard si reconnaissant quil sentit ses genoux mollir.

Prudence. Moi je tappelle Prudence. Tes bébés On verra ça.

Trois jours durant, René ne mit pas les pieds à lusine, « malade » en vérité, cétait son cœur qui avait pris un coup. Prudence boudait la nourriture, se contentant de lait tiède. René connaissait les risques : son estomac ne tiendrait rien. Il la nourrissait à la petite cuillère, toutes les heures, la rassurant doucement :

Allez encore une bouchée, ma vieille. Pour eux. Faut tenir !

Et elle acceptait, parce quelle avait choisi : ce drôle dhumain, lui, ne la trahirait plus.

Au quatrième matin, miracle bourguignon : elle sapprocha, delle-même, de la gamelle, et picora. Les chiots jasèrent enfin si fort que René leva les bras au ciel.

Ah les gaillards, vous êtes là, cest bon signe !

Il les baptisa Tartine et Ptit Chabichou. Tartine, le plus costaud et turbulent, Ptit Chabichou, calme et observateur. Ils prirent du poil de la bête plus vite que René reprenait du ventre.

Au début, les voisins le charriaient gentiment au bistrot :

Tas craqué, Dudu ? Trois chiens, cest la SPA maintenant chez toi ?!

René se contentait de sourire. Il navait pas envie de leur expliquer que cette drôle de famille lavait sauvé. Depuis que Margaux lavait quitté pour les nuages, il ny avait plus rien que le silence et le vide. Désormais, la maison bruissait de jappements et de vie.

Prudence savéra futée comme pas deux : elle comprenait tout, anticipait ses envies, venait le réveiller le matin, lattendre le soir à la grille. Elle noubliait pas, elle non plus, son sauveur.

Tous les matins, elle posait sa patte sur sa main et le regardait, sérieuse, trop sérieuse pour un chien, style : « Merci. »

Allons bon, ten fais pas, ma belle, soufflait René, la voix tremblante. Cest moi qui te dois tout.

Tartine et Ptit Chabichou étaient deux tornades, semant leur pagaille dans le jardin, croquant les pantoufles, courant après les corneilles. Prudence veillait, sévère mais le cœur tendre.

Lété, lorsque son frère Paul débarqua de Dijon, il secoua la tête devant la tribu canine :

Tu pourrais placer un des chiots, non ? Trois cabots à nourrir, faut avoir gagné au Loto, non ?

René ne répondit dabord rien. Puis, un sourire malin aux lèvres :

Taurais séparé les mômes de maman, toi ?

Paul haussa les épaules, vaincu.

Lautomne apporta son petit lot de surprises. Un matin, alors quil taillait ses rosiers, René entendit Prudence aboyer dalerte. Un homme en doudoune dernier cri et un garçon dune dizaine dannées, debout devant la grille.

Bonjour, désolé de déranger commença lhomme, embarrassé. Mon fils dit que cest notre chienne. On la perdue cet hiver

Prudence recula, apeurée. René comprit tout de suite.

Gaufrette ! Gaufrette, viens ! appela le gamin.

Prudence navança pas dun poil. Elle tremblait.

Non, monsieur, dit calmement René. Ici, elle sappelle Prudence.

Mais enfin ! On a des papiers !

Des papiers pour quoi ? Pour la chienne que vous avez abandonnée enceinte, en janvier, par moins quarante ? Celle qui a failli mourir avec ses petits sur ce terrain vague ?

Rouge pivoine, lhomme bredouilla. Le gamin éclata en sanglots. René fut intraitable :

Rentrez bien, et ne revenez pas.

Lorsque le portail claqua, Prudence lui attrapa les mains de la truffe, amena Tartine et Ptit Chabichou, désormais majestueux. Ils sassirent tous ensemble, famille recomposée pour de bon.

Allez, lançait René en les enlaçant, on fait quoi ? On change le monde ?

René comprit alors : il pensait les avoir sauvés, mais cétait eux qui lavaient ramené à la vie, à la lumière.

Désormais, chaque aube commençait au rythme des jappements amicaux et chaque nuit sachevait par des ronflements paisibles à ses pieds. La maison, à nouveau, débordait daffection entière, sincère, canine.

Et parfois, voyant Prudence endormie entre ses deux gaillards, René se disait quil avait bien fait de tendre loreille ce matin-là au bout du monde.

Parce que parfois, en France comme ailleurs, sauver quelquun, cest aussi se sauver soi-même.

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