Un jour marquant de ma carrière d’enseignante : dans ma classe était inscrit un petit garçon, Nicolas, né avec de nombreuses pathologies – retard de développement, problèmes cardiaques et, en plus, une fente labiale et palatine.

Une fois, pendant ma pratique denseignante dans une maternelle à Lyon, jai vécu une histoire aussi étrange quun rêve. Il y avait dans mon groupe un petit garçon, Éloi. Il était venu au monde accompagné de mille soucis : un retard de développement, un cœur fragile, et pour couronner le tout, une fente palatine qui laissait son sourire fendu comme une lune.

Jusquà ses quatre ans, ses paroles flottaient dans lair comme un discours en morse venu dun autre univers. À six ans, après des heures passées avec des orthophonistes, sa voix devint presque compréhensible. Il parlait dans le nez, la gorge serrée, mais on pouvait enfin deviner le sens derrière les sons.

Le temps glissait comme du sable, et arriva la fête du 8 mars, une brume de mimosas dans lair, la dernière année avant le grand envol de la maternelle. Nous avons décidé de confier à Éloi un extrait de poème, un geste audacieux, car il se cachait derrière sa voix et ses cicatrices. Mais comment élever un enfant en serre sans jamais lexposer à la lumière ? Nous savions quil devait oser, pour croire en lui, expérimenter le tumulte et prouver, même dans un rêve, quil était comme les autres.

Dailleurs, il le désirait ardemment : quand un camarade récitait, Éloi murmurait derrière, ses lèvres papillonnant silencieusement.

On lui confia le passage dun poème dédié aux mamans. Sa mère, Camille, sillumina comme la place Bellecour au petit matin ; cétait pour elle un cadeau inespéré. Éloi non plus nosait croire quon puisse lui faire confiance, lui lenfant des marges.

Alors, chaque soir, inlassablement, leur salon devenait une scène de théâtre : ils répétaient devant leur miroir, en duo, en solo, en écho, devant les cousines et même la chatte Minette. Ils bégayaient, chuchotaient, criaient parfois, courant après les mots comme on court après des papillons invisibles.

Arriva le jour de la fête, entouré dun brouillard de rubans et de confettis. Éloi, en costume bleu, un nœud papillon maladroit sur le cou, savança sur la scène. Un frisson traversa la salle. Il ouvrit la bouche, courageux, et commença. Mais les mots lui échappaientpeur ou fatigue ?et il trébucha sur une phrase compliquée.

Le passage disait :

Depuis lescalier, répondit Victor :
Ma maman est pilote ! Et alors ?
Tandis quÉloi, tendu, cherchant le mot, lance :
Ma maman est… cli-ma-ti-seur !

Un fou rire nerveux traversa la salle. Éloi rougit, baissa la tête, enfouit les mains dans ses poches, et sendurcit, mais continua fièrement.

Et chez Alice et chez Claire,
Les mamans sont…

Climatisatrices ! cria soudain une voix moqueuse depuis le dernier rang.

Cette fois, le rire fut général, roulant comme une vague dans la pièce. Éloi fit volte-face, les yeux humides, et disparut derrière le rideau. Je le retrouvai accoudé contre un mur froid, essuyant ses larmes sur la manche de sa chemise. Je magenouillai près de lui, murmurant à son oreille rouge quon peut rater un mot, mais pas lamour dune maman. Je lui proposai de réessayer, cette fois avec le bon mot : “policière”. Je promis de rester à ses côtés, main dans la main, guidant sa voix comme Ariane mène Thésée.

Après un moment de silence, Éloi accepta. Je le confiai à la gentille Atsem, Sylvie, qui lui lava le visage, puis je retournai dans la salle. Le cœur cognant, je pris la parole devant les parents.

Éloi a six ans, dis-je, en retenant mes larmes. Il a vécu davantage dans les hôpitaux que dans les parcs. Il a subi plus dopérations que fêté danniversaires. Il a fallu toute une enfance pour prononcer les mots que tant dautres jettent sans y penser. Aujourdhui, il veut réciter son poème, mais seulement pour sa maman. Sil vous plaît, écoutons-le, aidons-le à franchir ce seuil ensemble.

La salle se tut. Je menai Éloi sur scène, il résistait, la tête basse, minuscule silhouette aux lèvres renfrognées.

Courage, Éloi ! sécria Camille, sa maman.

Vas-y, Éloi ! reprit la même voix du fond, cette fois douce.

Je maccroupis à sa hauteur, serrai sa petite main, et susurrai :

Pour maman.

Éloi respira, sélança :

Depuis lescalier, répondit Victor :
Ma maman est pilote ! Et alors ?
Mais chez Éloi, par exemple,
Ma maman est… po-li-cière !
Et chez Alice et chez Claire,
Les deux mamans : in-gé-nieures !

Son regard défia la salle, fulgurant. Un tonnerre dapplaudissements secoua les murs ; on aurait cru que le ciel de Lyon sétait déchiré en deux. Les parents, les enfants, même la directrice, se levèrent pour lui. Impossible de poursuivre le poème, locéan de bravos len empêcha.

Ce soir-là, la responsable de musique mattira à part, toute tremblante.

Il faudrait te donner une fessée, murmura-t-elle, tu as failli tout gâcher ! Mais… les vainqueurs, on ne les juge pas. Avec Éloi, tu as gagné. Essuie tes larmes et retourne auprès des enfants.

Pourquoi ce souvenir revient-il me hanter, treize ans plus tard, comme dans un rêve étrange ? Parce que récemment, jai croisé la maman dÉloi sur le marché Saint-Antoine. Elle ma reconnue le temps nexistait plus, tout était flou comme dans la brume du matin. Elle ma raconté quÉloi venait dentrer à la faculté, reçu sur concours, premier essai, tout réussi. Et dans quelle filière ? Lettres modernes !

Elle a ajouté, les yeux brillants, ces mots de la part de son fils : « Sans ce jour-là, je serais resté prisonnier de mes blessures. »

Et dans ce rêve, la moralité simpose : cest la ténacité, la force invisible, mais surtout la solidarité et la bienveillance des autres, qui font quun enfant traverse le miroir de ses propres limites. Soyons donc patients et bons les uns envers les autres, dans cette étrange fête quest la vie.

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