Dans ma carrière déducatrice, il y a eu une histoire qui ma profondément marquée. Dans ma section, il y avait un petit garçon, Paul Delacour. Dès la naissance, il a dû affronter de nombreuses épreuves : un retard de développement, des soucis cardiaques, et en plus une fente labio-palatine qui déformait sa bouche.
Jusquà ses quatre ans, il était presque impossible de deviner ce quil essayait de dire. Après des années de séances avec des orthophonistes, sa parole sest éclaircie peu à peu, bien quil parlait toujours du nez et avec ce timbre guttural si particulier. Mais au moins, désormais, son entourage comprenait ce quil voulait exprimer.
Arriva alors la fête des mères, la dernière année à la maternelle. Cette fois, nous avons décidé de confier à Paul un passage dun poème en hommage aux mamans. Il en avait vraiment envie, mais il était terriblement gêné par ses difficultés délocution et la cicatrice qui barrait sa lèvre. Nous savions que nous le mettions devant un défi immense, au risque de le mettre dans une situation stressante. Mais on ne grandit pas dans un cocon, il fallait lui montrer quil en était capable, quil était tout aussi légitime que les autres.
Cest dailleurs Paul lui-même qui montrait combien il le souhaitait : il répétait en cachette derrière les autres quand ils récitaient leurs poèmes, mimant leurs paroles, remuant ses lèvres.
Nous lui avons attribué un passage évoquant les mamans de ses camarades. Sa mère, Mathilde, fut folle de joie. Elle nosait plus espérer un tel moment. Paul ny croyait pas non plus, il pensait ne pas être à la hauteur.
Ils ont travaillé tous les jours, inlassablement : devant le miroir, lun face à lautre, voix basse ou voix haute, devant la famille, à tour de rôle. Chaque répétition était une petite victoire.
Et voici enfin le grand jour. Paul, étriqué dans un petit costume avec son nœud papillon, est appelé. Il tremble, mais il ne recule pas. Il me glisse : « Je le fais pour maman, rien que pour elle, cest pour ça que jai appris. »
Il savance, bien droit malgré sa nervosité, et commence à réciter. Sa voix est claire, leffort immense. Mais, arrivé à un mot compliqué, il hésite. Il se rappelle :
« Depuis lescalier, répond Victor : Maman est pilote ? Et alors ? La maman de Paul, par exemple, elle est… »
Égaré dans sa mémoire, il cherche le mot difficile.
« Elle est… con-di-tio-neu-se ! »
Quelques rires fusent. Paul rougit, baisse la tête, met les mains dans les poches, bout dindignation, mais ne sarrête pas :
« Quant à Simon et Claire, leurs mamans »
Là, une voix espiègle du fond de la salle crie :
« Conditionneuses ! »
Et là, toute la salle éclate de rire. Paul fuit la scène en larmes. Je le retrouve près de lescalier, tourné vers le mur, essuyant ses yeux du revers de sa manche. Je me penche vers sa petite oreille rouge et lui murmure que ce spectateur na pas eu de cœur, que ce nétait quune plaisanterie idiote. Je lui demande sil veut réessayer, pour sa maman et pour moi, avec le mot « policière » cette fois, et que je laiderai si besoin. Il souffle, secoue la tête, hésite. Puis, il dit en tremblant quil veut réessayer, mais quil a peur. Je lui promets que je serai à ses côtés, que je lui tiendrai la main, que je laiderai dès le moindre doute.
Il accepte. Je lenvoie vers lATSEM qui sempresse de lui laver le visage, puis je retourne dans la salle des fêtes. Quand le numéro suivant sachève, je demande la parole, les jambes flageolantes. Je me souviendrai toujours de ces mots jetés à la salle, tant dannées plus tard.
« Paul a six ans. Il a passé la majeure partie de sa courte vie à lhôpital ou en centre de soins. Il a eu plus dopérations que de bougies sur son gâteau danniversaire. Il y a à peine un an, il ne pouvait quasiment pas parler ; aujourdhui, il sest entraîné pour vous tous, pour réciter ce poème, pour sa maman avant tout. Il en meurt denvie, mais il nose pas. Aidez-le. Pour lui, cest une montagne à gravir. »
La salle garda le silence. Je ramenai Paul, qui traînait un peu les pieds, le regard cloué au sol. Tout petit, trapu, avec sa lèvre inférieure avancée, les joues encore brillantes de larmes, il se planta face à lassemblée, têtu, muet, mais debout.
Sa mère lança :
« Allez, Paul ! »
La voix espiègle du fond de la salle reprit :
« Vas-y, Paul ! »
Je maccroupis à côté de lui et lui pris la main.
« Vas-y, Paul, pour ta maman », je murmurai.
Il prit une grande inspiration et recommença depuis le début. Arrivé à « Depuis lescalier, répond Victor : Maman est pilote ? Et alors ! », ses joues sempourprèrent, mais il poursuivit, déterminé :
« Eh bien, la maman de Paul, elle est po-li-ci-ère ! Quant à Simon et à Claire, leurs mamans sont in-gé-nieures ! »
Il lança un regard de défi à la salle.
Jamais la petite salle navait entendu pareil tonnerre dapplaudissements. Tous, parents, enfants, éducatrices, même les agents dentretien, applaudirent. Certains, debout. Paul nen crut pas ses oreilles, impossible pour lui de poursuivre tant le vacarme était joyeux.
Mais ce nétait plus nécessaire : il avait tout prouvé.
Après la fête, la prof de musique mentraîna à lécart.
« Tu mériterais une bonne engueulade, gronda-t-elle,
pour avoir failli gâcher la fête mais, on ne juge pas les vainqueurs. Aujourdhui, cest toi et Paul les grands gagnants. Essuie tes larmes, retourne auprès des enfants. »
Pourquoi je repense à cette scène, treize ans plus tard ? Parce que hier, jai croisé Mathilde, la mère de Paul, dans la rue. Elle ma reconnue tout de suite. Elle ma appris que Paul est entré cette année à luniversité, sur une bourse, et quil a réussi tous ses examens avec mention du premier coup. Devine en quelle section ? Philologie française. Et voilà ce quil ma fait dire par sa maman : « Si cet épisode navait pas eu lieu, je serais resté un invalide. »
Quest-ce qui compte le plus dans cette histoire ? Lobstination, le courage Le plus important, cest quavec du soutien, de lamour et de la bienveillance, Paul est devenu un jeune homme épanoui. Tout cela, grâce à ceux qui lont entouré. Soyons patients et bienveillants les uns envers les autres.