Un Homme Difficile

Lourd, tu es lourd, Paul !

Mon Dieu, Paul ! Quel homme difficile tu fais ! C’est tellement compliqué avec toi ! Pourquoi ne peux-tu pas simplement faire comme je demande, hein ?

La jeune femme, qui grondait son mari, était dune beauté singulière. Mieux encore, elle était sublime. De longues jambes, des yeux bleu nuit saisissants, et des courbes dont l’harmonie faisait tourner toutes les têtes sur leur passage dans les allées du parc bordant lhôtel.

Son mari, en revanche, était plutôt laid. Presque une tête plus petit quelle, il rappelait un petit tonnelet : de longs bras, des jambes courtes, et sa calvitie naissante accentuait sa différence. La seule beauté chez lui était sans doute ses yeux : vifs, dune intelligence acérée, qui semblaient lire en vous comme dans un livre ouvert. Ensemble, ils formaient un couple étrange. Une reine capricieuse accompagnée dun homme qui la comprenait totalement.

Ils ressemblaient vaguement à Héphaïstos et Aphrodite, à cette différence près que lui, au lieu dun marteau de forgeron, tenait le plus souvent leur enfant dans les bras.

La fillette, Élodie, était le parfait portrait de son père, au point quil aurait été impensable de douter de leur lien. Elle navait hérité de sa mère que la couleur des yeux et une somptueuse crinière cuivrée, des boucles tellement épaisses et indomptables que sa mère avait renoncé à vouloir les discipliner. À cinq ans, Élodie filait ainsi comme une tornade rousse à travers lhôtel, surveillant du coin de lœil son père qui courait derrière elle.

Christine, si tu veux vraiment faire cette visite, vas-y. Mais Élodie est trop petite pour ce genre de sorties : cest loin, il fait une chaleur à mourir, elle supportera mal le trajet, elle finira par pleurer, et cela va ruiner ton plaisir. Tu le sais bien !

Et toi, tu sers à quoi ? Paul ! Je suis venue en vacances avec mon mari ! À lhôtel, déjà, je ne peux pas faire un pas sans être suivie, ça test égal, tout ça ? Ça ne te touche même pas ?

La voix de Christine montait dans les aigus. Élodie se serra contre son père, enfouissant son nez dans son cou.

Voyons, chérie ! Je suis terriblement jaloux ! répondit Paul en souriant à peine tandis quil caressait la tête de leur fille. On invente autre chose, tu veux ? On fait du bateau, ou de la plongée Qu’est-ce qui te plairait ?

Je veux voir les pyramides ! rétorqua Christine en détournant la tête. Si vous ne voulez pas, tant pis, jirai seule.

La scène était magistralement orchestrée ; Paul ne put que lever les épaules quand sa femme partit bouder au bord de la piscine, oubliant mari et enfant.

Ce genre dattitude de Christine ne le surprenait plus, depuis le temps. Leur vie ressemblait à celle de bien des couples de leur entourage : lui, homme daffaires occupé et fortuné ; elle, jeune et belle, se laissant aimer.

Comment Paul s’était-il retrouvé dans la catégorie des « maris en vogue », il nen avait jamais vraiment compris la raison. Les femmes et lui, ça navait jamais été simple, et son physique nen était pas la cause principale. Il avait toujours mieux communiqué avec ses collègues ou partenaires daffaires quavec des femmes qui nétaient rien pour lui. Doué en galanterie, drôle, il passait inaperçu… sauf quand il tombait amoureux : alors, tout devenait compliqué, jusquà ce quil renonce à trouver lâme sœur. Il vivait pour son travail et les visites à sa mère, qui habitait une maison aux alentours de Lyon, persuadé quil resterait célibataire.

Rares étaient les aventures « de santé », comme disait sa mère, François, qui venaient égayer sa solitude.

Jusqu’à ce quInès, la mère de Paul, décide quil était grand temps pour son fils denfanter.

Paul ! Cela suffit, tu ne te marieras jamais si je ne men mêle pas ! Il nous faut une entremetteuse !

Quoi ?! répliqua Paul, qui faillit sétouffer avec son thé à la confiture de framboise, assis sous la véranda de la grande maison familiale.

Tu as taché ta veste, tiens conclut Inès en lobservant. Paul, tu es un homme merveilleux. Intelligent, accompli, mais à part moi, qui en profite ? Personne ! Cest malheureux ! Tu as réussi là où dautres ne font quespérer, mais tu nes pas heureux. Je le vois, tu sais ! Tu regardes les enfants de ta cousine Claire avec des yeux tristes Je rêve que tu portes toi-même ton enfant, que tu comprennes ce quest le vrai bonheur. Tout ça ici, ce nest rien La maison tombera un jour, seuls restent nos souvenirs. Le vrai bonheur, cest la vie, celle qui vibre dans un enfant. Tu comprends, mon fils ?

Oui, maman Mais pourquoi une entremetteuse ?

Parce que tu ny arriveras pas tout seul ! Désolée, mais jai échoué à tapprendre à parler aux femmes hors du travail. Je vais réparer mon erreur : pas le choix. Vu que je ne maîtrise pas la chose, il faut faire confiance à quelquun. Prends ce papier, écris.

Écrire quoi ?

Décris-moi la femme que tu voudrais, allez ! Comment sont ses yeux ?

Le soir venu, Paul se prêta au jeu, las de lutter, répondant à contrecœur à chacune des questions, se découvrant lui-même à travers les mots de sa mère. Il fut surpris en relisant la fiche finale.

Des femmes comme ça, ça nexiste pas

Nous verrons bien ! trancha Inès en lui prenant le papier.

Et elle le lui trouva, ce portrait-robot. Christine était le rêve devenu réalité, du moins en surface. Mais ce qui se cachait derrière son apparence, Paul dut lappréhender au fil du mariage

Il comprit vite que leur alliance nétait quun contrat prudent. À vrai dire, il découvrit que cétait courant, autour deux. Christine nétait pas du genre à rester à la maison cuisiner pour Monsieur. Elle nétait jamais vraiment là, plutôt occupée par sa propre personne. Dans la grande maison que Paul acheta après le mariage, ils dormaient dans des chambres séparées : à cause du soit-disant ronflement infernal de Paul. Ronflait-il vraiment ? Il nen avait jamais eu la conviction. Peu importait. Il était prêt à tout sacrifier pour celle quil aimait.

Avoir un enfant ne la tentait pas non plus, mais, consciente que la maternité faisait partie du contrat, elle réclama un délai de deux ans.

Je suis jeune, je veux profiter, voyager, voir du pays tu moffriras ça, mon cœur ?

Paul accepta. Ils voyagèrent, virent des amis, sorganisèrent, parvinrent à se tolérer.

La naissance dÉlodie imposa une trêve momentanée. Paul était comblé, pressé de rentrer chez lui chaque soir pour retrouver sa fille. Un seul problème lattristait : Christine était bien piètre mère.

Je ne veux pas allaiter ! Pas question ensuite de subir la chirurgie pour réparer ma poitrine ! Débrouille-toi, prends une nourrice, ou donne-lui du lait en poudre. Combien denfants sont élevés ainsi, tu las bien été, ta mère me la confié ! Et tu es très bien ! Je ne vois vraiment pas le souci.

Paul ni la mère de Christine, Nathalie, ne purent la convaincre. Élodie, elle, tétait joyeusement son biberon, Paul recrutait une nounou.

Je vais devenir folle ! Passer mes journées enfermée à écouter hurler un bébé, tu ten fous, toi, tu pars au travail entouré de monde, tu veux ma dépression ?

Quand Nathalie apprit que son gendre cherchait une nounou, elle sy opposa fermement.

Mais pourquoi faire ? Je peux moccuper de ma petite-fille, moi ! Inutile dintroduire une inconnue chez vous !

Paul accepta avec soulagement. Ce fut la première vraie dispute avec Christine.

Ma mère, ici ? Elle va me donner des leçons de vie ? Tu ne veux pas vraiment maider, Paul ! Avec toi, tout est compliqué ! Tu ne maimes plus !

Mais si, je taime, mais jaime ma fille aussi. Toi, tu lignores ! Il lui faut au moins une personne outre moi qui laime.

Cétait vrai. Christine sintéressait peu à Élodie. Son investissement se limitait à lui offrir les plus beaux jouets, les plus jolis vêtements, et une chambre denfant élégamment décorée, quelle montrait à ses amies comme un musée.

En réalité, Élodie dormait presque depuis le début dans la chambre de Paul. Son lit à elle, sa commode, son coffre à jouets, tout était là.

Jaime mon enfant, à ma façon ! seffondra Christine pour la première fois. Paul nessaya même pas de la consoler.

Ta mère reste, elle soccupera dÉlodie en mon absence. Si tu changes davis, on verra. Pour linstant, cest ainsi.

Après réflexion, Christine conclut quun compromis valait mieux que de nouveaux éclats, et sa mère nétait pas une mauvaise solution pour préserver sa liberté.
Nathalie emménagea, devenant pour Élodie la deuxième planète après son père. Elle connaissait bien sa mère, s’installait avec elle de temps à autre sur ses genoux devant les copines, mais le plus souvent, cest son père ou sa grand-mère quelle cherchait du regard. Avec eux, elle ne doutait jamais dêtre aimée.

Ainsi se déroulait la vie. Élodie grandissait. Après la danse, une école maternelle privée, et de nombreux voyages familiaux lenfant était déjà habituée aux vols, aux hôtels, puisquelle était toujours avec son père, qui ne la craignait jamais.

Ce voyage aurait été banal si, soudain, Élodie n’avait pas eu de la fièvre et ne sétait plainte de maux de tête.

Eh ben voilà, les vacances gâchées ! sexaspéra Christine en arpentant la chambre, attendant le médecin appelé par Paul.
Tu parles de quoi, là, Christine ? Notre fille est malade !

Un simple rhume denfant ! Taurais pas dû lui donner de la glace, je te lavais dit ! Toi, tu cèdes à tout ce quelle demande ! Et après, ça tétonne On fait quoi, maintenant ?

On attend le médecin.

Le ton de Paul fut tel que Christine se tut, étonnée par sa fermeté.

Le praticien ne diagnostiqua rien de grave.

Cest une fatigue, du repos, du sommeil, et tout ira mieux.

Paul acquiesça, mais à peine le médecin sorti, il trancha :

On rentre.

Mais pourquoi ? Tu as entendu le médecin, ce nest rien !

Son avis nest pas parole dévangile. Je naime pas voir Élodie souffrir comme ça, à cinq ans, elle ne devrait pas avoir si mal à la tête. On rentre, cest non négociable. Prépare les valises.

Le bilan à la clinique de Lyon donna raison à Paul. Leur vie bascula, sarrêta net, le temps dencaisser la nouvelle.

Une clinique, puis une autre, puis une troisième Élodie nallait pas vraiment mieux, mais la maladie non plus nempirait, ce qui était en soi rassurant. Paul délaissa son travail pour vivre le plus possible auprès de sa fille, ne quittant lhôpital que pour se changer. Christine restait elle aussi à son chevet, mais les médecins comprenaient vite que cette belle femme, toujours le sourire aux lèvres, nétait quune décoration. Elle ne savait rien de la maladie de sa fille, hochant la tête, enfouissant ses larmes, sans répondre. Alors ces derniers se tournaient vers Paul.

La vérité était bien moins reluisante.

Christine ne sinquiétait pas vraiment. Elle voyait bien que médecins et soignants faisaient tout le nécessaire ; sa présence ou non ny changerait rien. Ce qui lui manquait, cétait sa liberté.
Elle nen pouvait plus des odeurs dhôpital, même si les cliniques choisies par Paul étaient les meilleures de France.

Le vase déborda le jour où Christine comprit que Paul mettait en vente la maison familiale.

Paul, pourquoi ? Tu nas plus dargent ?

Non.

Une réponse aussi calme, aussi ferme, la laissa sans voix.

Pourtant, on a toujours vécu aisément

Cest fini. Notre fille a besoin de soins, dune opération lourde, et cest cher. Personne ici ne la tentera en France. On ira, le cas échéant, à Genève ou à Bruxelles. Il faut de largent, donc la maison, lentreprise, tout y passera. Je ferais tout pour guérir Élodie.

Et moi ? Je deviens quoi, alors ? gémit Christine en pleurant. Elle comprit ce qui allait suivre.

Toi ? Tu souffres, je le vois Je te rends ta liberté. Je te laisse lappartement à Lyon, un compte, la voiture. Vis comme tu veux, mais promets-moi de voir Élodie au moins deux fois par semaine à lhôpital, puis de venir avec nous à létranger pour lopération. Quelle que tu sois, tu restes sa mère. Elle a besoin de toi, égoïste ! Sois au moins présente, fais semblant si tu es incapable déprouver de la vraie compassion ! Je ten supplie. Fais-le, sil te reste un soupçon dhumanité !

Pour la première fois, Paul laissa exploser sa colère, sans rien retenir, ni pour lui ni pour elle. Il avait peur, terriblement peur. Tout ce à quoi tenait sa vie était dans cette chambre au fond du couloir. Sa fille. Il comprit soudain : ce qui le reliait encore à Christine, ce nétait plus lamour, seulement leur enfant.

Assez ! Va te rafraîchir, ne fais pas peur à Élodie ! Elle doit rester calme, compris ? Tu auras tout ce que tu veux, mais dorénavant, rends-toi utile. Agis, Christine. Ne me force pas à répéter.

Que s’était-il passé pour que ce petit homme un peu ridicule, vers qui Christine sétait toujours penchée de haut, lui paraisse soudain immense et solide comme un roc ? Elle naurait pas su répondre. Elle ressentit simplement que Paul se dressait devant louragan en écrasant toute tempête.

Elle tourna les talons sans un mot, pressée de se recoiffer, sans voir Paul pousser la porte de la chambre où, sur loreiller, la petite tête rousse bougea légèrement.

Papa

Nathalie, assise auprès de sa petite-fille, se leva, serra entre ses doigts le livre quelle lisait à Élodie, et invita Paul à sortir.

Paul, si tu veux bien me laisser rester

Vous plaisantez, Nathalie ? Vous navez pas besoin de demander, répondit-il en la prenant dans ses bras. Merci. Sans vous, je naurais pas tenu.

Jai honte, Paul Cest de ma faute, tout ça. Christine a toujours su briller, dire ce quil fallait, faire ce quon attend delle. Mais maintenant, je ne la reconnais plus. Suis-je aveugle ? Où ai-je failli ? Comment ai-je pu la rater ?
Personne ne sait, Nathalie Moi aussi, je me reproche bien des choses. Comment ne pas commettre la même erreur avec Élodie ? Comment ne pas la perdre ?

Lessentiel, cest dêtre là, Paul dit Nathalie en essuyant ses larmes. Allez, ne nous désolons pas ! Il ne faut pas quÉlodie nous voie ainsi. Si on cède, elle va nous faire danser ! Va lui chercher une glace. Elle na presque pas mangé aujourdhui, ça lui remontera un peu le moral, et Et Paul, ne sois pas trop dur, laisse du temps à Christine. Attendons de voir, daccord ? Je veux espérer, encore

Quelques mois plus tard, Élodie serait opérée. Inès abandonnerait son travail pour partir aider Paul et sa petite-fille.

Au terme de six mois supplémentaires, Élodie reviendrait à la maison avec son père et ses deux grands-mères. Christine resterait en Europe.

Deux ans de rééducation Lespoir tiendrait bon, parfois fulgurant, parfois à peine sensible, mais il ne séteindrait quau jour où le grand professeur enleverait ses lunettes, se frotterait le nez, puis sourire à Paul :

Vous y êtes arrivés

Et la vie sarrêterait encore une seconde, hésiterait, puis repartirait sur une nouvelle trajectoire, confiante cette fois.

Christine referait surface dans la vie de sa fille pour ses quinze ans. Toujours aussi belle, élégante et presque inchangée, elle embrasserait Nathalie, saluerait Paul, puis traverserait la foule pour aller là où les camarades dÉlodie criaient en chœur joyeux anniversaire.

Ma fille

Les mêmes yeux bleus, plissés dironie, fixaient Christine.

Maman

Christine bafouilla quelques explications, chercha à justifier son absence, mais Élodie larrêta dun geste :

Du calme. On verra plus tard. Ce nest pas le moment.

Mais je voudrais

Je sais. Ça attendra. Pas maintenant.

Élodie, je ten prie

Daccord. Suis-moi.

Élodie fit signe aux invités, emmena sa mère dans le bureau de Paul, tirant la lourde tenture, grimpant sur le rebord de la fenêtre :

Vas-y, je técoute.

Mon Dieu, comme tu ressembles à ton père

Je suis si lourde, hein maman ?

Non, ce nest pas ça que je voulais dire

Mais moi, oui. Je suis comme lui. Tu sais, lhomme que tu jugeais indigne, que tu as fait souffrir puis quitté, ma éduquée sans jamais dire un mot contre toi. Pas une fois ! Il na jamais ramené une autre femme à la maison pour ne pas me perturber. Il na dailleurs même pas divorcé. Il na eu de cesse de me répéter que javais une mère, même si, en vérité, tu nétais jamais là. Tu veux que je te dise, maman ?

Quoi ? demanda Christine à mi-voix, pétrifiée devant ladolescente, plus adulte quelle-même.

Ce père « lourd » ma appris une chose essentielle : savoir pardonner. Ne pas rester dans la rancœur. Ça, cest difficile ; je ne sais pas trop où jen suis. Mais je suis la fille de Paul, et comme lui, je vais au bout de ce que je commence. Je ne suis pas certaine dy parvenir, mais voilà. Je ne me souviens pas bien de toi et je nai pas vraiment envie de renouer. Jai mon père, jai mes grands-mères. Tout ce dont javais besoin, je lai reçu deux. Tu ne manques à rien dans ma vie, comprends-tu ? Je ne vois pas pourquoi je te consacrerais mon temps. Mais, pour papa, je vais tenter lexpérience et voir où cela mène. Je te donne une chance de devenir une vraie mère, maman.

Quétais-je avant ?

Ce que tu voulais. Jolie poupée, couverture brillante, monstre sans cœur Cest dur ? Tu voulais quoi, maman ? Javais beau être une enfant, je me souviens bien de mêtre endormie à lhôpital, la main de papa ou de mamie dans la mienne, pas la tienne. Je me souviens des cheveux rasés pour lopération, de mamie Nathalie en larmes, de mamie Inès qui ma offert une horrible casquette rose. On riait si fort que je narrivais même pas à aller jusquaux toilettes. Toi, tu nétais pas là Je me rappelle mon entrée au CP, un an après les autres, la difficulté, les devoirs faits par mes grands-mères parce que papa travaillait trop Mamie Nathalie ma cousu un vrai tutu et acheté une couronne de cygne, alors quon savait que je ne danserais jamais sur scène. Je dansais à la maison, applaudie comme à lOpéra. Mamie Inès m’a offert une mallette de peinture et nous dessinions ensemble jusquà laube. Voilà, regarde, ce tableau, cest mon cadeau danniversaire pour papa, il a eu le premier prix d’une expo. Et toi, tu nétais pas là

Ma chérie. Pourtant, aujourdhui, je suis là

Pour quoi faire ? Pourquoi es-tu revenue ?

Pour être près de toi

Pourquoi je narrive pas à te croire ? souffla Élodie, traçant des arabesques sur la vitre. Paul, debout sous la fenêtre, lobservait. Elle fit un signe de la main, puis se retourna vers Christine. Tu ne sais pas ? Moi non plus. Je ny penserai pas maintenant. Fais tes preuves. Si tu arrives à donner un peu de sens à tout ça, alors peut-être, je songerai à te pardonner. En attendant, installe-toi. Le gâteau sera servi dans une heure. Je file rejoindre mes amis. Excuse-moi.

Du rebord de fenêtre, elle sauta, remit en place le rideau, puis, sarrêtant sur le seuil, se retourna une dernière fois.

Alors, maman, tu trouves que je suis lourde ?

Christine la contempla, de peur de rompre le fragile espoir qui grandissait en elle.

Tant mieux, alors ! Ça prouve que je ressemble à papa, et cest la plus belle chose quon pouvait me dire. Merci ! On verra bien À bientôt !

Un éclat roux de boucles rebondit dans le couloir et disparut. Christine sapprocha de la vitre, y posa sa main, juste là où Élodie avait laissé la trace de ses doigts.

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