Un homme difficile à vivre

*Journal intime :*

Oh, Seigneur, Julien ! Quest-ce que tu es compliqué ! Avec toi, tout est toujours si difficile ! Pourquoi tu ne peux pas simplement faire ce que je demande, hein ?

Il faut que je lavoue ici, avant que je ne perde patience : moi, Delphine, 28 ans, femme remarquée (et même enviée, disons-le), longue jambe, grands yeux bleu nuit, et une silhouette dont même les serveurs du bar La Coupole font tomber leurs plateaux, je suis mariée à Julien. Mon époux est tout le contraire de la beauté classique : petit, trapu, bras longs disgracieux, jambes courtes et le crâne déjà clairsemé. Ses yeux, intelligents, perçants, un bleu acier, sont le seul détail où je me perds encore parfois.

Quel drôle de couple nous devons former, à voir de lextérieur : la belle exigeante et le mari qui comprend tout. On nous comparerait à Héphaïstos et Aphrodite, sauf quau lieu du marteau, Julien a toujours dans les bras notre fille.

Camille, cinq ans, est le portrait craché de son père. Elle na hérité de moi que la teinte de mes yeux et cette crinière rousse qui séchappe en bouclettes indisciplinées. Je nessaie même plus de dompter sa chevelure, alors elle traverse lhôtel une petite fusée orange toujours suivie de Julien, dépassé mais attendri.

Delphine, si tu tiens tant à cette excursion, vas-y Mais Camille, à mon avis, est trop petite. Il fait trop chaud, le trajet est long, elle va pleurer, te gâcher la sortie. Tu sais bien

Et toi, tu sers à quoi ? On est venus à Nice ensemble, non ? Jen peux plus quon me fasse des avances à la piscine ! Ça te touche pas, toi ? Tu ten fiches ?

Ma voix a tremblé, agacée, alors que Camille se raccrochait à Julien, bien collée à son cou.

Voyons, mon amour, je suis fou de jalousie, tu le sais bien ! a-t-il soufflé en caressant la tête de Camille. On fait autre chose, si tu veux ? Sortie en voilier, plongée ? Quest-ce qui te ferait plaisir ?

Moi, je veux voir les calanques ! ai-je tranché en me détournant. Puisque cest comme ça Je pars seule !

Je joue ma scène. Julien hausse les épaules, détaché. Il a lhabitude. Comme la plupart de nos amis, notre couple fonctionne sur ce modèle : lui, un entrepreneur à succès, toujours absorbé par les affaires, et moi, la jeune épouse entretenue, organisant mes journées au gré de mes envies.

Comment Julien sest-il retrouvé « mari à la mode » ? Je crois quil na jamais compris. Il na jamais eu beaucoup de succès amoureux, la faute à son malaise à lidée de séduire autrement quen affaires ; galant, drôle, irréprochable mais tomber amoureux, alors là, cétait panique à bord. Ses tentatives foirant toujours, il avait fini par dédier sa vie à sa société, aux dîners du dimanche chez sa mère, aimée et un brin étouffante, dans sa maison du côté dAngers.

Mais voilà quun soir dautomne, Inès ma belle-mère sindigne :
Julien ! Tu ne vas pas finir vieux garçon ! Il nous faut une marieuse !

Il sétouffe, le thé, la confiture sur le nouveau pull
Inès ne lâche rien. On fait la liste, le portrait-robot de la femme parfaite : yeux, taille, caractère Elle note tout.

Le destin lui a donné raison : elle ma trouvé, moi, Delphine. Lextérieur collait. Pour le « dedans » ce fut plus complexe.

La maison à Versailles, immense, deux chambres séparées (« Je dors très mal avec ton ronflement », ai-je tranché dès la nuit de noces. Vrai ou pas, il a accepté) ; je tenais à ma liberté, pas question de menfermer dans un rôle de ménagère.

Avoir un enfant ? Je résistais, arguant que je voulais voyager, voir le monde. Il a accepté. On a parcouru des pays, fait la tournée des rooftops parisiens.
Quand Camille est née, Julien touchait au bonheur. Lui rentrait vite à la maison pour être avec la petite, moi je découvrais la lassitude des nuits hâchées.

Je nallaiterai pas ! risquer de repasser sur le billard ? Très peu pour moi. Trouve une nourrice, ou on passe au lait en poudre. Toi aussi, tu as été nourri au biberon, non ? Tout va bien !

Ni Inès, ni Julien nont pu me convaincre. Julien engage alors une nounou.
Je vais devenir folle ici ! Toi dehors, moi coincée avec la petite Sérieux, tu veux que je plonge dans la dépression ?

Sa mère, Marie, entre en scène :
Je peux être là. Pourquoi embaucher une étrangère ?
Ravie, Julien acquiesce. Première dispute.

Mais la vie sest organisée. Camille courait entre la chambre de son père et celle de sa grand-mère, choyée autrement que par la vitrine de jouets sophistiqués et la déco dune chambre denfant impeccablement Instagrammable.

Le temps passait. Ballet, école Montessori à Boulogne, weekends à Dinard. Camille suivait, habituée aux hôtels, choyée par ce père à qui elle ne pesait jamais.

Cest au cours dun séjour à Marseille que tout a basculé. Camille tombe malade. Fièvre, migraine.

Super, les vacances ! râlé-je en attendant le médecin.
Tu plaisantes ? gronde Julien. Notre fille est mal, cest tout ce qui compte.

Une simple angine ! Tavais quà pas la laisser manger autant de glaces ! Tu es trop faible avec elle Maintenant, quelle solution ?

Le médecin, finalement, rassure. Julien, toutefois, ordonne le retour à Paris.
On rentre. Je veux quon fasse des examens.
Tu exagères !
Non. Cest décidé.

À lhôpital Necker, les diagnostics senchaînent. Les semaines passent. Julien sinstalle quasiment à lhôpital, ne rentrant quen coup de vent. Moi, je déteste cet univers stérile, ces odeurs, ces allées et venues de blouses blanches.

Puis la nouvelle tombe : pour soigner Camille, il faut tout, tout vendre.
Mais pourquoi, Julien ? On na plus dargent, cest ça ?
Oui. Les soins de Camille coûtent cher. Si, pour la sauver, il faut vendre la maison, le cabinet, alors je le fais.
Et moi ?

Il a soufflé, sérieux :
Je te rends ta liberté. Prends lappartement à Paris, la voiture, ce quil faut vivre. Je ne toblige quà une chose : va voir Camille, deux fois par semaine, accompagne-nous à Genève pour son opération. Comme tu es sa mère. Il y a une part de toi quelle réclame, même si je doute que tu le comprennes. Fais au moins semblant.

Julien perd patience, pour la première fois. Il nest plus lhomme maladroit que jai si longtemps snobé. Il simpose : roc protecteur, habité dun amour inébranlable pour sa fille.

Camille, elle, traverse ces années portée par ce clan de femmes : Marie et Inès abandonnent travail et loisirs pour laccompagner jour et nuit.
La rémission sera longue, deux ans de soins, despoir fragile, de peur archaïque, mais lenfant guérit.
Julien, brisé par les sacrifices, nabandonne jamais. Moi, je finis par minstaller à Lyon, loin de ce trio.

Le temps passe. Quinze ans. Jassiste à lanniversaire de Camille, dans notre ancienne maison de Versailles, redevenue vivante, décorée de toiles colorées peintes par Camille elle-même.
Elle me croise à peine, échange un baiser sur la joue et mentraîne, loin des invités surexcités, dans le bureau de Julien.

Alors, on parle ?
Seigneur, tu lui ressembles
Je sais. Difficile, moi aussi ?
Pas ce que je voulais dire
Cest pas grave. Tu sais quoi ? Celui que tu trouvais « lourd », jamais il na dit un traître mot contre toi. Il na fait entrer aucune femme à la maison, il na jamais divorcé. Tu nétais pas là, mais il disait toujours : « Ta mère taime, même si elle ne peut pas être près de toi. » Tu comprends ce que ça veut dire, maman ?

Je suis incapable de répondre. Cette jeune fille, austère et farouche mon bébé devenu grande me parle avec une assurance qui meffraie.

Papa ma appris une chose : pardonner. Je ne sais pas si jy arriverai. Je nai besoin de rien de toi : jai eu papa, mes grands-mères. Tu nas jamais compté. Mais, pour lui, je veux bien essayer de te donner une chance. Peut-être quon verra si jai envie de te pardonner. Tu as tout à prouver.

Avant, jétais quoi alors?
Ce que tu veux : une poupée, une vitrine, un fantôme Cest la vérité. Jétais petite, mais je me souviens. Les nuits à lhôpital, bercée par mamie Marie, main dans la main avec papa. Tu nétais pas là. Mon premier tutu, cousu par mamie, ma première toile, peinte avec lautre mamie tout ça, cest ma vie. Tu ny étais pas.

Mais aujourdhui, je suis revenue…

Pourquoi ?
Pour être là

Jeffleure la vitre. Dehors, Julien lève les yeux vers nous.
Je ne te crois pas. Pas encore. Prouve-le. Si un jour je pense que tu comptes, peut-être que je te pardonnerai. Pour linstant, installe-toi, le gâteau sera servi dans une heure. Jai des invités à retrouver.

Camille quitte la pièce, un éclair roux fuse vers le salon.

Alors, maman, difficile comme papa ?

Je reste là, la main posée là où elle a tracé sur le carreau ses arabesques. Pour la première fois, je prie, en silence, dêtre à la hauteur de leur amour à tous les deux.

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