Le restaurant où Jérôme m’avait invité pour notre deuxième rendez-vous respirait l’opulence ostentatoire : une lumière tamisée, des serveurs glissant entre les tables avec la discrétion de fantômes, tout semblait conçu pour impressionner. Lui-même se fondait parfaitement dans ce décor costume haut de gamme, montre voyante, ce sourire suffisant dun homme habitué à être laxe de son petit univers.
Commande ce que tu veux, lâcha-t-il avec désinvolture, sans jeter un seul regard au menu. Je déteste les femmes qui simposent des limites.
La phrase sonnait comme une réplique sortie dun conte sur un prince généreux, mais jai ressenti une pointe de malaise. Peut-être était-ce son regard évaluateur, ou lempressement avec lequel il évoquait ses ex-petites amies qui, selon ses dires, ne voyaient en lui quun « portefeuille ».
Jai choisi une salade de magret de canard et un verre de Riesling. Jérôme, lui, ne sest pas privé : filet de bœuf, tartare, une belle bouteille de Bordeaux. Il parlait business, se plaignait de la superficialité ambiante, disserta sur les valeurs et la proximité spirituelle. Je lécoutais, opinant de temps à autre, mais limpression était étrange comme si jétais à un examen, prête à être confrontée à une question piège à tout moment.
Un acteur à lui seul
Quand le serveur a posé la petite pochette noire contenant laddition sur la table, Jérôme na pas perdu le fil : en continuant de discourir sur la déchéance morale, il a plongé lentement la main dans la doublure de sa veste, puis dans lautre, tapota ses poches de pantalon. Son visage a changé, affichant un embarras exagéré.
Mince souffla-t-il, droit dans les yeux. On dirait que jai laissé mon portefeuille soit au bureau, soit dans lautre voiture.
Il ouvrait les bras, mimant limpuissance, mais aucune trace dangoisse dans son attitude. Il na pas demandé au serveur dattendre, na pas sorti son téléphone pour un virement, il ne faisait que me regarder.
Quelle situation ridicule, poursuivit-il en se penchant sur le dossier de sa chaise. Tu pourrais marranger le coup ? Tu payes cette fois, je te rembourse ou je tinvite la prochaine, avec un petit bonus.
À ce moment précis, tout devint limpide : ce nétait ni un oubli ni un hasard. Devant moi sexécutait un test soigneusement planifié, dont il mavait dailleurs parlé pendant la soirée.
J’avais entendu des histoires pareilles sur Internet, dans des séries bon marché mais jamais je naurais pensé en faire lexpérience en compagnie dun homme adulte qui paraissait « réussi ».
Sa logique était grossière : si la femme paie sans broncher, elle est « gentille », docile, prête à sauver. Si elle refuse, elle est vénale, chasseuse de fortune. À cet instant, Jérôme nétait plus un businessman, juste un manipulateur en quête de confirmation.
Il semblait certain de sa victoire. Selon sa vision des choses, une relation avec un « beau parti » comme lui devait me pousser à dégainer ma carte bancaire sans hésitation.
Ma réponse calculée
Calme, jai ouvert mon sac. Jérôme a paru se détendre pensant que son stratagème avait réussi.
Aucun souci, dis-je doucement en appelant le serveur.
Pourriez-vous diviser laddition sil vous plaît ? Jai dit distinctement. Je paie ma part, et le monsieur règlera pour son steak, son vin et son dessert.
Son sourire sest effacé.
De quoi tu parles ? chuchota-t-il, penché vers moi. Je nai pas mon portefeuille.
Je comprends, approuvai-je en approchant mon téléphone du terminal. Mais nous nous connaissons à peine. Payer pour soi, cest normal. Quant à régler les choix dun homme qui ma invitée dans un restaurant chic et a pris les plats les plus coûteux, désolée, ce nest pas mon problème. Tu es adulte, tu trouveras une solution.
Le serveur figea, jetant à Jérôme puis à moi des regards gênés. Jérôme rougissait, le vernis de son assurance tombant progressivement.
Tu es sérieuse ? marmonna-t-il. Tout ça pour de largent ? Je tai dit que je taurais remboursé. Cétait juste pour te tester.
Eh bien, tu viens de finir ton test, répondis-je en me levant. Je suis quelquun qui ne se laisse pas manipuler.
Javançais déjà vers la sortie, mais sentais quil manquait une dernière touche. Il était là, seul, avec une addition impayée, dépité, sans « portefeuille ».
Je suis retournée à la table, sorti quelques billets froissés et une poignée de pièces celles qui traînent dordinaire au fond dun sac.
Ah oui, ajoutai-je. Si ton portefeuille est dans lautre voiture, pas de taxi non plus ?
Jai posé largent près de son verre de vin hors de prix.
Voilà de quoi prendre le métro. Naie crainte, tu rentreras. Considère cela comme ma contribution à ta petite « recherche » de la psychologie féminine.
Quelques clients alentours ont tourné la tête. Jérôme avait lair davoir pris une gifle.
Je suis sortie dehors.
Cette soirée ne maura coûté quune salade et un verre de vin un faible prix pour percer à jour une personne, et gagner des années de tranquillité. Jespère quil en a tiré une leçon, même si ce genre dhomme ne change généralement pas.
Et vous, à ma place, auriez-vous tenté de sauver le « distrait » ou auriez-vous choisi une position ferme et honnête ?