Journal intime, 17 mai
Aujourdhui, je repense à ce que jai vécu la semaine dernière. Jai du mal à remettre de lordre dans mes idées, tant tout cela me bouleverse encore.
Ma chienne, Capucine, était tout pour moi, ma fierté, ma compagne depuis toujours. Je me souviens du jour où je lai choisie à la ferme dà côté, toute menue, si vive. Cest moi qui lui ai appris à rapporter le bâton, à marcher au pied. Ensemble, on partait se promener dans les champs près dAngers, parfois dans la grande forêt de Boulogne. Le soir, elle dormait toujours contre ma porte. Elle faisait partie de ma vie, de mes habitudes.
Mais, avec le temps, tout sest brouillé. Jai compris que vendre ses chiots rapportait de largent. Au début, cela me paraissait sans conséquence, innocent. Mais Capucine a eu des portées de plus en plus rapprochées. Elle sest amaigrie, fatiguée, restait couchée, le souffle court. Le vétérinaire du coin ma bien dit quà ce rythme, elle ne tiendrait plus longtemps, quil fallait arrêter.
Je nai pas supporté ses avertissements. Jai préféré ignorer la réalité. Bientôt, Capucine na plus suscité chez moi que de lagacement. Elle nétait plus source de joie, elle devenait un obstacle, un problème à éliminer rapidement, comme jai toujours su le faire.
Ce matin-là, jai mis la laisse à Capucine, évitant son regard. Elle était heureuse, croyant à une simple balade. On sest enfoncés dans la forêt, loin de toute présence. Je me suis arrêté près dun vieux chêne, jai attaché la laisse autour du tronc. Sans un mot, je suis reparti, incapable de me retourner, tandis quelle me fixait, tout excitée, pensant à un jeu.
Les heures ont passé. Capucine ma attendu, tirant légèrement sur la laisse, puis elle sest mise à gémir, espérant mon retour. Au crépuscule, ses gémissements sont devenus des hurlements. Elle a tant tiré que la chaîne lui mordait douloureusement le cou. Autour delle, la forêt bruissait, lair se rafraîchissait, la nuit tombait. Personne ne venait.
Quand les tout derniers rayons de soleil effleuraient encore les feuilles, un loup gris est sorti lentement de lombre. Il avance à petits pas, méfiant, sarrêtant à trois mètres delle. Il lobservait, sans montrer les dents, sans aucun grognement. Juste un regard.
Capucine sest figée. Elle attendait la douleur, lattaque. Mais elle navait plus peur, car le pire lui semblait déjà arrivé.
Mais le loup na rien fait de ce que jimaginais. Il sest doucement approché, a contourné larbre, humant lair, observant la chaîne, la terre foulée. Puis il sest allongé non loin, gardant son regard fixé sur elle.
La nuit tomba, rapide et froide. Le bois murmure de mille bruits inconnus. Des fouines, peut-être une renarde, attirées par la faiblesse de Capucine, se risquaient à sapprocher. Mais à chaque fois, le loup se dressait, interposant sa silhouette massive, grondant à peine. Cela suffisait à faire reculer tous les intrus.
Le loup na jamais tenté de la blesser, ni même de sen approcher trop. Il est juste resté là, toute la nuit, sans bouger, comme un veilleur silencieux.
Capucine ne pleurait plus. Par moments, elle levait la tête pour vérifier si lombre était toujours là. À laube, elle voyait que le loup veillait encore.
Au petit matin, des promeneurs ont pénétré dans la forêt. Ils cherchaient des traces, peut-être des champignons, lorsque le cri de Capucine faible mais réel a attiré leur attention. En sapprochant, ils sont tombés sur une scène incroyable : une chienne attachée et, devant, un loup gris, majestueux, semblant la garder.
Les promeneurs se sont figés, fascinés et effrayés tout à la fois. Le loup les a regardés calmement, sans animosité. Puis il sest lentement retiré, disparaissant entre les arbres en silence.
Ils ont enfin libéré Capucine. Si elle a survécu à la nuit, ce fut uniquement parce quun animal sauvage a choisi, ce soir-là, de montrer plus dhumanité que certains hommes.
Parfois, ceux que lon croit les plus féroces portent en eux la bonté la plus pure.