Un gentleman de 67 ans m’a invitée à dîner. Après avoir fouillé dans mon passé, sa fille de 30 ans m’a posé une question indiscrète… Il est resté sans voix… et moi, je me suis enfuie sur-le-champ.

Geneviève Moreau est une femme que les années nont fait quembellir, lui donnant une élégance naturelle et une force tranquille.

Veuve depuis cinq ans, Geneviève a vu sa blessure cicatriser depuis longtemps. Son fils et sa fille sont partis faire leur vie, chacun dans sa famille, et la soixantaine sereine, elle la vit seule, dans son coquet et rassurant deux-pièces rue de la République. La solitude ne la pèse pas : elle se rend à la piscine, assiste à des expositions et a même appris à préparer des macarons parfaits, ces gourmandises qu’elle nadmirait jadis quen vitrine.

Mais, comme tout le monde le sait, lhumain nest pas fait pour être seul. Elle aimerait partager ses impressions sur lactualité, se plaindre gentiment de la météo ou simplement regarder une série, à deux sur le canapé, goûtant la chaleur dune présence.

Henri Vallon est apparu dans sa vie comme un personnage de vieux film français. Leur rencontre a lieu lors dun bal pour seniors organisé dans la mairie du quartier. Il linvita à valser sans jamais lui marcher sur le pied, prouesse digne dêtre notée et la soirée fut émaillée de compliments charmants, auxquels les joues de Geneviève, peu habituée à tant dattentions, ne purent que rosir.

Henri a soixante-sept ans. Il est élégant, cheveux argentés, impeccablement repassé sous sa chemise blanche, lair dun vrai monsieur dantan. Toute sa vie, il a été ingénieur, également veuf, et désormais hébergé chez sa fille et sa famille.

Tu es une femme rare, Geneviève, lui soufflait-il en la raccompagnant. On nen fait plus des comme toi.

Leur histoire prend un tour doux, discret : promenade en bord de Seine, café en terrasse, glaces partagées, longues conversations téléphoniques. Henri est attentionné, ne se plaint jamais de santé, ne demande jamais dargent un signe qui compte beaucoup pour Geneviève, question de respect.

Après un mois, linvitation tant attendue arrive : Henri convie Geneviève à dîner chez lui, pour rencontrer sa fille.

Ma fille, Charlotte, meurt denvie de te connaître, dit-il dun ton doux. Je narrête pas de parler de toi. Viens donc prendre le repas avec la famille.

Geneviève se prépare comme pour un grand soir : passage chez le coiffeur, robe élégante, parfum discret.

Lappartement dHenri est un spacieux trois-pièces dans un immeuble ancien du Marais, hauts plafonds, moulures, odeur de livres, atmosphère feutrée mais légèrement tendue.

La porte souvre sur Charlotte, sa fille, la trentaine bien tassée, le regard perçant dun commissaire de police et la bouche pincée dune personne rompue à la négociation.

Bonjour, lance-t-elle dun ton neutre sans sourire. Entrez. Papa cherche sa cravate depuis une éternité, il arrive.

Geneviève offre le gâteau quelle a préparé toute la matinée. Charlotte le saisit comme sil sagissait dun objet suspect, puis séclipse dans le salon.

La table est dressée avec soin : cristal, saladiers, plats fumants. Leffort est visible. Henri franchit le seuil tout rayonnant et file auprès des invités :

Prends donc place, Geneviève. Charlotte, sers donc une assiette à notre invitée !

Le repas sengage doucement : échanges sur le temps, le coût de la vie, les dernières expositions. Charlotte reste en retrait, mastiquant sa viande à petites bouchées, dévisageant Geneviève dun œil critique.

Geneviève se sent de plus en plus mal à laise, limpression dêtre un objet denchère subtile.

Quand le plat principal cède la place au thé, Charlotte pose calmement sa fourchette, sessuie la bouche et soutient le regard de Geneviève :

Dites-moi, madame Moreau, votre appartement, il est comment ?

Geneviève sursaute, sétouffe à moitié avec sa gorgée. La question, aussi brutale quinattendue, la déstabilise.

Pardon ? demande-t-elle, incrédule.

Votre appartement, reprend Charlotte sans sourire : en êtes-vous propriétaire ? Superficie ? Quartier ? Étage ?

Henri semble rapetisser sur son siège, les yeux rivés à sa tasse, comme absorbé par la contemplation du motif de la porcelaine.

Eh bien cest un deux-pièces, articule Geneviève avec embarras. Près de la République. Mais pourquoi cette question ? Quel rapport avec ce dîner ?

Charlotte sappuie contre le dossier, bras croisés sur la poitrine :

Cest très lié. Soyons adultes, Geneviève. Je dois savoir où mon père va vivre et dans quelles conditions.

Dans quelles conditions, exactement ? interroge Geneviève, déviant son regard de la fille au père, qui esquive encore toute participation à la discussion.

Les conditions dhébergement, précise Charlotte. Je vous confie mon père. Je veux quil soit bien, quil ait du calme, la clinique à côté, quon prenne soin de lui, quil mange sainement. Il a besoin de tranquillité.

Geneviève repose sa tasse sur la soucoupe, le bruit de la porcelaine résonne dans le silence, tel un gong lointain.

Vous me le confiez ? répète-t-elle, syllabe après syllabe. Et qui vous dit que je veux bien le prendre ?

Charlotte esquisse une grimace détonnement, ouvre grand les yeux :

Comment ça ? Vous êtes venue dîner. Papa parle sans arrêt de vous Vous formez un couple, non ? Cest donc logique demménager ensemble, non ?

Peut-être, concède prudemment Geneviève. Mais un mois, cest un peu tôt. Et rien ne dit que votre père doive venir chez moi.

Et comment fera-t-on sinon ? coupe Charlotte, énumérant sur ses doigts : nous avons trois pièces, je vis avec mon mari et nos deux ados. Papa nen peut plus du bruit, il a besoin de calme. Vous avez deux chambres, vous vivez seule. Franchement, cest parfait.

Elle parle dun ton indifférent, comme si elle organisait une garde de chat.

Je pensais que vous seriez ravie, insiste Charlotte devant le mutisme de Geneviève. Un homme sous votre toit, qui vous aide pour les petites tâches, qui vous tient compagnie. Quant à moi, ça mallègera : plus à cuisiner pour cinq, moins de lessive, moins de devoirs à surveiller.

Et puis, bon, papa ne coûte pas cher, et je ne toucherai pas à sa retraite. Il nest pas compliqué, il vous restera même davantage.

Geneviève pose son regard sur Henri :

Henri, pourquoi tu ne dis rien ? Tu es daccord pour quon te place chez moi, juste parce que Charlotte veut du calme chez elle ?

Henri lève des yeux pleins de lassitude et dabandon, et Geneviève sent la colère monter.

Geneviève, bredouille-t-il, Charlotte sinquiète, cest tout Chez nous cest bruyant, chez toi cest calme.

Au fond delle, tout bouillonne. Elle croyait à un début de romance, à de lintérêt sincère. Elle découvre un casting pour une garde-malade non rémunérée.

Eh bien, dit-elle en se levant, merci pour le dîner. Le plat était vraiment délicieux.

Où allez-vous ? sexclame Charlotte. On na pas encore fixé la date du déménagement ! Ce nest pas compliqué, il na pas tant daffaires sauf son fauteuil préféré.

Geneviève détaille cette femme pragmatique, qui distribue le destin de son père comme on se débarrasserait dun vieux fauteuil :

Charlotte, dit-elle, la voix dacier, je cherche un compagnon pour partager la vie, pas pour me charger de vos soucis domestiques. Je ne suis pas une maison de retraite.

Puis elle se tourne vers Henri :

Quant à toi, Henri, si tu laisses ta fille organiser ta vie, je nai rien à faire avec toi.

Mais Geneviève proteste Henri. Mais Charlotte le retient dune main ferme : Laisse, papa ! Cest dommage. Papa est en or, bonne retraite. Si ce nest pas vous, ce sera une autre. Il y a la file dattente de veuves !

Geneviève file dans lentrée, enfile son manteau, les mains tremblantes. Les boutons lui échappent dans sa précipitation. À travers la porte entre-ouverte, la voix monocorde de Charlotte lui parvient :

Je te lavais dit, elles sont toutes pareilles : elles veulent largent, les sorties mais jamais de souci, jamais de responsabilité. On appellera la voisine, tante Marie, elle rêve de toi, papa.

Geneviève traverse la cour, remonte la rue vers le métro, le cœur battant mais soulagé. Elle songe : Dieu merci, tout est clair maintenant. Mieux vaut lavoir découvert ce soir quaprès six mois, le cœur trop attaché

Comme la écrit Molière, la question du logement corrompt même les meilleurs sentiments. Les enfants veulent respirer, vivre pour eux, et finissent par expédier le parent chez quelquun de bien. Pratique, avantageux, efficace.

Malheureusement, beaucoup acceptent : la peur de la solitude est plus forte que tout.

Et vous, pensez-vous que Geneviève a eu raison de partir ? Aurait-elle dû plaindre Henri et accepter, même si la vraie coupable, cest sa fille ?

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