Le fils qui “dénonce” sa mère
Françoise Dubois, 68 ans, attendait à la porte entrouverte de sa chambre, deux tasses de thé refroidies dans les mains.
De lautre côté, son fils, Sylvain, 42 ans, téléphonait à voix basse, à la façon de ceux qui espèrent surtout ne pas être entendus.
Maman, comprends-moi… Cest temporaire, hein, cest pas pour toujours. Je me suis renseigné, ils ont des très bonnes installations. Une chambre rien que pour toi, trois repas par jour, une infirmière 24/24
Françoise n’avait pas tout de suite saisi. Elle fit deux pas vers le salon et posa les tasses sur la table basse où Sylvain, vautré dans le canapé, évitait soigneusement de croiser son regard.
De quoi tu parles ?
De la résidence, maman. Je t’ai déjà expliqué, mais tu n’écoutais pas.
Tu ne mas jamais parlé de résidence, Sylvain.
Cette fois, il leva les yeux, un mélange de culpabilité et dentêtement qui rappelait à Françoise le petit garçon qui, autrefois, inventait des mensonges après avoir cassé la fenêtre du voisin avec un ballon.
Si… La dernière fois que je suis venu.
Sylvain, la dernière fois tu as débarqué avec un filet doranges, tu es resté vingt minutes, tu étais pressé. Tu as eu le temps de me parler du “Bel Automne” entre lascenseur et la porte ?
Il se leva, fixa la place du village à travers la fenêtre. Françoise la connaissait par cœur: les trois platanes près du toboggan, le banc dont la peinture sécaillait, la chatte Minette qui hantait lentrée. Soudain, cela lui parut essentiel que Minette soit à son poste aujourdhui. Elle verifica. Minette était absente.
Maman, arrête dexagérer. La résidence « Les Cyprès » na rien à voir avec une maison de retraite, ce nest pas ce que tu imagines. Les gens y vivent bien, ils ont de la compagnie, des sorties Cest ce que dit Aurélie.
Aurélie. Donc tout ça, cétait visiblement un projet familial.
Daccord… soupira Françoise.
Quest-ce qui test daccord?
Ça veut dire que ce nest pas seulement ton idée.
Sylvain se retourna, piqué.
Maman, cest injuste. On a pris cette décision à deux. Toi, ici, toute seule, cest dur. Tas encore fait un malaise, la voisine ma dit. Là-bas, il y a toujours un médecin pas loin, des gens pour discuter, se balader…
Sylvain, elle le coupa calmement, cest quand même chez moi ici.
Un silence sinstalla.
Maman
Enfin, cétait chez moi, rectifia-t-elle en se souvenant soudain de ce papier quelle avait signé deux ans auparavant. À lépoque, Sylvain avait expliqué que cétait pour des raisons fiscales, une formalité, que rien ne changerait, quil jurait sur la tête de sa fille. Elle lui avait fait confiance. Cétait son fils.
Allez, maman, ne fais pas ta tête des mauvais jours
Quelle tête?
Celle que tu fais là
Françoise baissa les yeux sur le thé. Elle avait préparé de la verveine, sa préférée à lui. Elle noubliait jamais ses goûts.
Bon, alors, vous voulez que je libère les lieux quand?
Mais enfin, maman
Jai posé une question, Sylvain.
Il se dandina près de la fenêtre.
Aurélie pense que le premier septembre, ce serait bien Il nous faut de la place, tu comprends? Elle travaille à la maison, il lui faut un bureau. Et puis on va faire quelques travaux.
Premier septembre. Il restait trois mois.
Françoise ramassa sa tasse et quitta doucement la pièce. Elle alla jusquà la cuisine, posa le thé dans lévier et resta longtemps à contempler le mur en briques de limmeuble den face. Ce décor lui était familier: trente-huit ans de confiture maison, de lessives, de petits-déjeuners pressés, tout cela, dans cette cuisine. Ici, elle avait câliné Sylvain petit, ici elle avait pleuré son mari Luc il y a sept ans, dans le silence de la nuit.
Sylvain sortit du salon, sarrêta sur le seuil.
Maman, tu ne dis rien?
Tu veux entendre quoi ?
Que tu comprends. Que tu ne men veux pas.
Elle le regarda. Il était grand, bel homme, et même encore un peu le portrait craché de Luc. Cela lavait toujours rassurée. Aujourdhui, elle nen était plus si sûre.
Je taime, Sylvain, murmura-t-elle, et ça, ça ne changera pas.
Il prit cela pour un accord. Elle le vit soupirer et sourire, il la serra dans ses bras, dit un mot gentil, promit de venir souvent. Elle nécoutait plus. Trois mois, cest long quand même, on peut faire beaucoup en trois mois.
***
Cest par Louise quelle apprit la vérité.
Louise, treize ans, la fille de Sylvain et de son premier mariage, téléphona une semaine après ce fameux dialogue. Il était tard et la voix de Louise trahissait des larmes récentes.
Mamie Jai entendu papa et Aurélie parler. Jai compris quils veulent tobliger à partir.
Tu es où, ma chérie?
Chez maman. Jétais chez papa ce week-end Aurélie a dit que tu ne partirais pas volontairement, quil faudrait te « secouer ». Elle croit quavec la paperasse ils sont tranquilles, que tu ne pourras rien faire. Papa na rien dit, il sest tu, mamie.
Louise
Je veux pas quils tenvoient là-bas. Toi, tu veux y aller?
Non, dit Françoise.
Alors, tu vas faire quoi ?
Françoise fixa la bibliothèque, les photos: Luc dans sa jeunesse, Sylvain en CP, Louise, à trois ans, avec son petit seau sur la plage.
Je vais réfléchir, Louise. Ne tinquiète pas.
Mamie Je pourrai te rendre visite, peu importe où tu seras?
Bien sûr, ma puce.
Elle raccrocha et resta songeuse. Puis elle se leva, parcourut lappartement dun pas lent, comme on visite un lieu avant un grand départ. Caressa le chambranle du couloir où on avait tracé les tailles de Sylvain année après année, frôla le rebord de la fenêtre repeint autrefois par Luc. Elle ouvrit la penderie, sattarda sur ses vêtements.
Le lendemain matin, elle téléphona à la mairie pour se renseigner sur le « don ». Le ton fut sec: acte irrévocable, difficile de contester à moins de prouver une pression ou une tromperie. Autrement dit, un parcours du combattant.
Françoise remercia, raccrocha, et alla faire une soupe.
***
Le petit pavillon se trouvait à quarante kilomètres de Rennes. Six ares, une cabane en bois bricolée par Luc dans sa jeunesse, fruit de son orgueil. Le toit fuyait, la cheminée ne tirait plus bien, la clôture saffaissait. Cela faisait trois ans quelle ny allait plus, hormis lété, pour le potager.
À la fin août, elle y débarqua avec trois gros sacs et deux cartons. Des vêtements, un peu de vaisselle, les papiers, des photos, des livres, des couvertures de laine. La petite télé de Luc, la machine à coudre.
Sylvain appela le lendemain.
Maman? Quest-ce que cest que ça, tu es partie? Tu nous avais rien dit!
Pourquoi prévenir? Je croyais que le contrat, cétait pour septembre.
Maman, franchement
On navait rien convenu, Sylvain. Tu mas informée. Moi, jai décidé. Tout va bien.
Mais tu ne vas pas passer lhiver là-bas! Il ny a pas de chauffage, ni eau courante.
Il y a un poêle. Je sais men servir, tu sais.
Ce nest pas sérieux.
Si, cest très sérieux, répondit-elle sèchement, en sentant un bloc à lintérieur, une sorte de courage, qui commençait à pointer. Dis-moi, comment vont les choses chez toi ?
Moi? Cest toi qui minquiètes, maman.
Donc tout va bien. Je tembrasse, Sylvain. Jai du boulot.
Elle termina lappel et alla inspecter la toiture.
La toiture, justement, cétait une catastrophe. Un coin de la véranda laissait passer lair. Elle trouva une bâche, des clous, fit ce quelle put, ni artisanale ni très jolie, mais efficace.
Son voisin, Monsieur Bernard Leblanc, la soixantaine, vivait-là à lannée depuis sa retraite. Ils nétaient quen voisins: un salut, quelques échanges de légumes.
Il se pointa donc ce soir-là, petit, sec, moustache taillée, chemise à carreaux.
Bonsoir voisine, alors, vous vous installez?
Je vais essayer dy rester lhiver, dit-elle.
Il hocha la tête en jetant un œil sur la bâche bringuebalante.
Il faudra voir la cheminée. Elle est sûrement encrassée, personne na dû chauffer lan dernier. Danger.
Vous vous y connaissez?
Jai entendu quand vous bricoliez tout à lheure. Et puis, je surveillais un peu, histoire de.
Françoise lui jeta un regard étonné.
Merci beaucoup. Jignorais.
De rien. Je peux jeter un œil si vous voulez, cest vite fait.
Une heure après, le poêle ronflait bien. Bernard sirotait un café sur la terrasse, et le silence était doux, naturel, proche de celui des vieux amis.
Vous êtes là depuis longtemps, Bernard?
Cinq ans, depuis que je suis tout seul. Les enfants ont pris lappart, moi, jai préféré la campagne. La ville mennuyait.
Vous navez pas limpression dêtre isolé? Trop seul?
On shabitue. Et vous?
Elle raconta brièvement les grandes lignes. Il ne montra ni pitié excessive ni jugement.
Cest pas rare, conclut-il. Les enfants croient bien faire, puis ils sont surpris.
Sylvain nest pas méchant. Cest juste Elle, elle est plus forte.
Eh bien, vous allez devenir plus forte que tout ça, voilà tout.
Elle haussa les sourcils.
À soixante-huit ans, me renforcer sur un toit percé, quelle aventure.
On réparera tout cela. Je vous filerai un coup de main.
Le lendemain, il vérifia de nouveau la cheminée, changea deux planches de la véranda. Il avait du bois en stock.
Bernard, je ne veux pas être un fardeau.
Vous le déciderez vous-même, voisine.
***
Septembre fut un marathon. Travailler, cétait la planche de salut. Réveillée à laube: chauffer la maison, préparer le petit-déjeuner, filer au jardin. Il fallait finir avant le froid. Bernard apporta une brassée de bouleaux et aida à les ranger. Ils travaillaient côte à côte, parlant peu, et cétait agréable.
Sylvain passa un coup de fil, mi-septembre.
Ça va, maman?
Oui, ça va.
Mais il fait froid!
Je chauffe, tinquiète.
Tu es sûre que tu ne veux pas dun studio en ville, tout près? Il y a des trucs formidables, tu sais.
Moi aussi, je vis bien ici.
Daccord, maman Et Louise?
Elle va bien. Elle vit chez sa mère.
Jessaie daller la voir, dit-il. Mais Aurélie aime pas trop quand je reste longtemps.
Françoise ne répondit pas. Derrière la vitre, le vent secouait les derniers pommiers.
Surtout, maman, appelle si tu as besoin de quoi que ce soit, hein.
Oui bien sûr.
Evidemment, elle nappellerait pas. Et lui, il savait.
Octobre arriva mouillé. Le chemin devint impraticable. Les voisins repartaient, lambiance était village fantôme. Seul le bruissement de la pluie et le souffle du vent rompaient le silence matinal. Ce nétait pas angoissant, juste calme.
Le soir, parfois, elle pleurait un peu, simplement dépuisement ou de nostalgie. Elle pensait à lappartement où Sylvain et Aurélie devaient désormais repeindre et effacer les traces: la mesure au mur, la peinture de Luc sur la fenêtre, trente-huit ans réduits à trois cartons dans une cabane.
Mais le matin, la routine reprenait. Allumer le poêle, travailler. Parce quil le fallait.
Bernard venait presque tous les jours, parfois il apportait des outils, parfois du chou de son jardin ou une confiture maison. Ils buvaient le thé, échangeaient sur tout et rien. Il racontait ses enfants lointains, sa femme décédée, la vie dautrefois, le potager, la solitude choisie.
Et lhiver, jamais peur? demanda-t-elle un soir. Vraiment seul?
Habitué. La peur finit par sarrêter. Vous verrez.
Je ne suis pas très sûre.
Faut juste essayer.
Cétait sa philosophie: avancer pas à pas, sans trop discourir.
***
Lhiver tomba sur le coin en novembre: la neige tout de suite, pas dhésitation. La route coupée, plus vraiment de bus. Françoise fut soudain vraiment coupée du monde, ce qui létonna elle-même.
La première semaine, elle appela Louise chaque soir.
Mamie, tu as chaud? Tu manges bien ?
Chaud, ma belle. Je mange. Et toi ?
Ça va. Papa est venu ce dimanche. Aurélie attendait dans la voiture.
Est-ce bien grave?
Il avait lair triste.
Cest son affaire, Louise.
Tu lui en veux?
Françoise réfléchit.
Non. Je suis triste. Cest différent. La tristesse, tu prends, tu encaisses, cest tout.
Cest pas pareil, non?
Non. Lun, tu attends des excuses, lautre, tu fais ton deuil.
Un silence attendri.
Tu es sage, mamie.
Je suis surtout vieille!
Ce nest pas la même chose.
Françoise rit. Cette chaleur inattendue la toucha.
Tu as raison, mon petit chou.
Janvier fut le pire. Grand froid, fendage de bûches tous les deux jours, et parfois se lever la nuit pour maintenir le feu. Une canalisation sauta, elle dut faire fondre de la neige. Bernard, bien sûr, vint avec une lampe à souder et répara tout.
Je ne saurais jamais comment vous remercier, Bernard.
Vous vous seriez débrouillée.
Pas sûr.
Peut-être pas. Mais vous auriez essayé. Ça compte.
Ça ne vous embête pas de venir sans cesse à la rescousse?
Il la regarda, lair surpris.
Mais vous nêtes pas une étrangère. On est voisins.
On fait de drôles de voisins.
Cest vrai, mais tous les voisins ne sont pas pareils.
En février, Louise débarqua à limproviste avec un sac à dos et un gâteau au chocolat.
Ta maman est daccord? sétonna Françoise.
Bien sûr, elle me dépose même à larrêt du bus. Elle dit quelle sinquiète pour toi.
Alors, entre vite, il fait froid.
Louise admira la chaleur du poêle.
Cest chez toi, ici. Un vrai chez-soi, pas une maison de location. Je veux tout savoir sur papi Luc et toi, à cette époque.
Elles sinstallent au coin de la fenêtre, tasses de thé en main. Françoise raconta les premières nuits glaciales en manteau, les semis de pommes de terre, le petit Sylvain qui nosait pas saventurer seul dehors.
Il avait peur?
Il avait de limagination. Ça donne souvent peur, limagination.
Louise réfléchit.
Tu crois quil sait, papa, ce quil ta fait?
Je nen sais rien, Louise. Cest sa question, pas la mienne.
Mais cest injuste.
Cest la vie. Ce qui compte, cest ailleurs.
Où ?
Françoise contempla la neige, le champ, les sapins.
Ici. Ce moment, ce thé, toi à côté. Ça suffit.
Louise réfléchit, accepte sans forcément tout comprendre.
***
Mars amena le dégel et cette odeur unique de terre mouillée, de pinède. Un matin, Françoise sortit sur le perron: pour la première fois, elle se sentit bien, tout simplement. Peut-être que cétait ça: tenir le coup, devenir soi, autrement.
Bernard lappela par-dessus la haie.
Françoise, jai des plants de tomates et de concombres. Ça vous tente?
Avec plaisir ! Merci !
Je vous les apporte ce soir. Et la barrière est à revoir, la neige a tout tordu.
Je men occupe!
Vous y arriverez très bien sans moi!
Cette fois, il sourit franchement sous ses moustaches.
Je propose, cest tout.
Avril fut un vrai marathon: retourner la terre, installer la serre, bricoler le puits. Françoise remarqua quelle pensait de moins en moins à son appartement. Elle navait ni oublié ni pardonné, mais ça ne faisait plus mal à chaque instant. Cétait devenu une cicatrice.
Sylvain rappela en avril. Il avait une voix différente.
Ça va, maman?
Oui. Beaucoup de jardin, cest le printemps.
Tant mieux. Je pense à toi.
Silence.
Viendras-tu nous voir, au moins un jour?
Non, jen ai pas envie. Je suis bien ici, maintenant, tu sais.
Daccord Louise va parfois chez toi?
Elle est venue en février! Elle reviendra, Violette la laisse faire.
Parfait, dit-il doucement.
***
Lété à la campagne, cétait autre chose. Avant, elle sen lassait vite; à présent, chaque chose portait sa marque. Chaque courgette, chaque pot de confiture. Cétait sa récolte, son effort.
Louise débarqua pour lété. Violette, la mère, appela dabord: pas de problème pour Françoise.
Mais bien sûr, quelle vienne ! Je suis ravie.
Elle dit du bien de vous, vous savez, bredouilla Violette.
Et moi aussi, je suis ravie de lavoir, répondit Françoise.
Louise arriva chargée: livres, tablette, carnet dhistoires. Elle aidait au jardin, apprit à allumer le feu, à puiser leau. Le soir, sur la terrasse, elles buvaient des tisanes et papotaient, longuement… parfois sans un mot.
Bernard ladopta aussi: il lui expliqua comment reconnaître les oiseaux, lui racontait sa vie de cultivateur. Louise, attentive, posait mille questions.
Il est gentil, papi Bernard, glissa-t-elle.
Cest notre voisin, précisa Françoise.
Ça pourrait être mon autre papi, non?
Dune certaine manière oui.
Louise la scruta, suspectant un secret.
Tu laimes bien?
Oui, on est amis.
Juste amis?
Louise ! sexclama Françoise en riant, un peu piquée. Surtout amis, et cest déjà beaucoup.
Louise sourit, sage.
En juillet, Sylvain annonça sa visite. Il était tendu, nerveux.
Tu viens quand tu veux, dit Françoise. Louise est là, de toute façon.
Je voulais te voir, maman, parce que Il faut quon parle.
Très bien, viens.
Elle n’y réfléchit pas longtemps. Elle nattendait plus rien de lui, depuis des mois.
Il arriva un samedi, seul. Il regarda longtemps le potager bien entretenu, les rideaux neufs, le bois de la véranda, et les fleurs sur la table.
Louise sauta dans ses bras. Françoise observa, pensant à Luc. Père et fille, raides comme deux étrangers.
Salut, maman, dit Sylvain.
Prends place, le repas est prêt.
Dabord, ils parlèrent de tout et rien: lécole, le jardin, Bernard. Sylvain avait maigri, des cernes creusaient son visage.
Quand Louise partit lire, Sylvain resta à table, tordant sa cuillère.
Maman, faut faut que je te dise
Vas-y, dit-elle simplement.
Aurélie veut mettre Louise en pension. Elle a dit que ce nétait pas sa fille, quelle gêne, quelle na pas signé pour ça. Jai essayé dexpliquer, mais elle nécoute pas. Louise a surpris la discussion, elle a pleuré. Je lai ramenée chez Violette.
Je sais, dit Françoise. Louise ma appelée.
Sylvain la fixa.
Elle ta tout dit?
Oui. Une nuit, elle a pleuré au téléphone.
Maman, pardonne-moi.
Il baissa la tête, sincère.
Pardonner quoi?
Tout. Lappart. La résidence. Tavoir suivie, ignorée, trahie.
Sylvain.
Non, maman, laisse-moi finir. Jai cru bien faire, que cétait mieux comme ça. Mais cest faux. Je voulais ce que voulait Aurélie. Jai pas eu le courage de la contredire.
Pourquoi?
Je ne sais pas. Elle a cette force, elle fait croire quon se trompe toujours. Que ma mère, ma fille, cest un poids.
Françoise apercevait le petit garçon quil avait été.
Tu laimes, Aurélie ?
Long silence.
Je crois que non. Ou plus, je sais pas.
Que vas-tu faire?
Je la quitte. Cest fait. Jai pris un studio. Je ne te demande pas de revenir en ville, maman. Je veux juste te dire tout ça.
Il semblait chercher la suite.
Simplement dire, acheva Françoise.
Oui. Et demander si tu me pardonnes.
Françoise se leva, regarda Louise lisant près du puits, lumière dorée du soir, été à son comble.
Je tai déjà pardonné, dit-elle calmement. Ça ne veut pas dire retour, ni oubli. Mais tu restes mon fils, cest tout.
Il resta là, muet, soulagé, comme lenfant malade quelle veillait autrefois.
***
Louise termina lété à la campagne. Elle demanda à rester pour faire la rentrée dans le petit collège du village. Violette donna son accord ravi.
Françoise la vit partir, sac sur le dos, premier septembre, sur le chemin de terre. La vie réserve parfois de ces virages.
Avec Sylvain, le dialogue reprit, modeste mais sincère. Il lui demandait des recettes, parfois, pour la cuisine…
Tu nas jamais le mal du pays, maman?
Non.
Tu es sûre?
Complètement. Même moi, je ny aurais pas cru.
Alors tant mieux.
Un jour, Bernard senquit dune éventuelle tutelle pour Louise.
Je vais en parler à Sylvain et Violette. Louise veut vraiment rester.
Cest sain. Elle se construit ici.
Vous laimez bien, pas vrai?
Elle a besoin dancrage, répondit-il. Et vous aussi.
Ils se comprirent sans un mot de plus.
Vous aussi, vous avez changé, Françoise.
Ah? Comment donc?
Plus libre. À lintérieur, hein. Difficile à dire.
Peut-être bien, répondit-elle.
Dehors, le champ de Bernard verdoie, nouvelle parcelle quil a semée simplement pour voir.
Vous ne vous sentez pas à lécart, Bernard? Ici, cest calme.
Jai pensé ça, au début Et puis cest aussi ça, la vraie vie.
Françoise hocha la tête.
***
Octobre ramena le froid. Allumer le poêle, naturellement, comme une vieille habitude. Louise rentrait de lécole, faisait son travail à la table de la cuisine, pendant que Françoise surveillait la soupe.
Mamie, on doit écrire une rédaction sur quelquun quon admire.
Et tu vas choisir qui ?
Toi. Tu veux bien?
Bof du moment que tu ninventes pas.
Non, je dirai la vérité.
Ah? Et cest quoi, la vérité?
Louise sarrêta, stylo levé.
Que tu es venue ici presque sans rien, que tu nas pas sombré, que tu nes pas devenue méchante. Et que tu ne te plains jamais, franchement.
Françoise touilla la soupe.
Je me plains, parfois. Secrètement.
Cest honnête. Se plaindre à voix basse, cest pas de la faiblesse, cest de la politesse.
Françoise lui lança un regard amusé.
Tu as lu ça où?
Nulle part. Je lai pensé.
Mets-le dans ta copie, alors. Cest bien vu.
Louise sourit et reprit son travail.
Dehors, la nuit sinstallait doucement. Par la fenêtre, la silhouette de Bernard avec une bassine.
Françoise, jamène de la choucroute maison. Vous en voulez?
Super, Bernard. Elle sera parfaite avec mon pot-au-feu !
Jarrive!
Louise courut ouvrir en criant :
Papi Bernard, reste manger! Il y a assez pour trois !
Françoise entendit son rire dans lentrée, les voix qui secouaient la soirée de leur chaleur.
Elle goûta la soupe : pas mal du tout. Ici, tout était à elle. Sa casserole, son poêle, son coin. Ils auraient une petite discussion bientôt, Sylvain, Violette, elle, et Louise. Mais elle nen avait cure ce soir.
Bernard posa le grand bocal sur la table.
Ça sent bon ici, voisine !
À table !
Louise dressait les assiettes, découpait le pain, toute fière.
Ils sinstallèrent.
Dehors, la nuit noire, la lumière de la cuisine se reflétait sur la vitre: trois silhouettes autour dune casserole qui fume, un peu floues, un peu imparfaites. Mais vivantes.
Mamie, demanda Louise, papa, il vient toujours le week-end prochain?
Il a dit oui.
Parfait. Je veux lui montrer comment cest, ici. Il na jamais vu lété, juste lhiver.
Pourtant, lété, cétait mieux.
Mieux comment?
Françoise regarda Bernard, Louise, la choucroute, la table.
Mieux. Vraiment mieux, Louise.
Eh bien, il verra, conclut-elle en se resservant.