Un fils dénonce sa mère : une histoire de famille bouleversée

Le fils a trahi sa mère

Geneviève Malherbe, soixante-huit ans, se tenait devant la porte entrouverte de sa propre chambre, tenant deux tasses de thé qui avaient déjà refroidi.

Derrière la porte, son fils Laurent, quarante-deux ans, murmurait. Il parlait à voix basse, comme on le fait lorsquon ne veut pas être entendu.

Maman, comprends-moi… Ce nest pas pour toujours. Cest une bonne maison, jai demandé. Chambre individuelle, trois repas par jour, infirmière présente nuit et jour.

Geneviève ne saisit pas tout de suite le sens de ses mots. Elle franchit le seuil, posa les tasses sur la table basse. Laurent était assis sur le canapé, le regard obstinément détourné.

De quoi parles-tu?

De la maison de retraite, maman. Tu ne mécoutes jamais.

Tu ne mas jamais parlé de maison de retraite.

Enfin il leva les yeux vers elle, un mélange de gêne et dentêtement quelle reconnaissait de son enfance, lorsquil cassait une vitre en jouant au ballon puis inventait de longues explications.

Si, je ten ai parlé. La dernière fois que je suis venu.

Laurent, la dernière fois tu nes resté quune vingtaine de minutes, tu mas apporté un sac doranges en disant que tu étais pressé. À quel moment mas-tu exposé cette histoire?

Il se leva, sapprocha de la fenêtre. Dehors, la cour que Geneviève connaissait par cœur: trois peupliers près de laire de jeux, un banc à la peinture écaillée, le chat Mistigri qui vivait près de lentrée. Elle eut soudain besoin de le savoir à sa place habituelle. Elle regarda: il nétait pas là.

Maman, je ten prie… Ce nest pas un drame. La résidence «Le Parc des Tilleuls», ce nest pas comme tu limagines. Les gens y vivent normalement, restent actifs. Pauline la visitée, elle a été rassurée.

Pauline. Ainsi, cétait déjà discuté avec elle.

Cest donc ça, marmonna-t-elle.

Quoi donc?

Ce nest pas toi qui en as eu lidée.

Laurent se retourna brusquement.

Cest injuste, maman. On a décidé ensemble. On pense que ce sera mieux pour toi. Tu es seule ici, cest compliqué. Ton hypertension, la voisine ma parlé… Là-bas, il y a des médecins, de la compagnie, des promenades.

Laurent, prononça-t-elle calmement, cest mon appartement.

Un long silence.

Maman…

Enfin, cétait mon appartement, rectifia-t-elle, se souvenant soudain de ce document, signé deux ans plus tôt. Laurent lui avait expliqué des histoires de fiscalité, affirmé que rien ne changerait, que ce nétait quune formalité, jurant sur tout. Elle avait signé parce quelle lui faisait confiance. Parce que cétait son fils.

Ne dis pas ça

Dire quoi?

Ce regard, maman

Geneviève baissa les yeux sur les tasses de thé froid. Elle avait préparé de la menthe, le préféré de Laurent. Elle sen souvenait.

Quand souhaitez-vous que je parte?

Ne dis pas ça, maman…

Jai posé la question, Laurent.

Il détourna à nouveau le regard vers la fenêtre.

Pauline pense que pour la rentrée ce serait bien. Nous on a besoin despace. Elle voudrait installer un bureau, elle travaille à la maison. Et puis, on prévoit de refaire la déco.

La rentrée, cétait dans trois mois.

Geneviève prit sa tasse et sortit lentement du salon. Dans la cuisine, elle laissa la tasse dans lévier et observa longuement le mur de briques de limmeuble den face. Ce paysage aussi, elle le connaissait parfaitement. Trente-huit ans à regarder par cette fenêtre. Au début avec son mari Philippe, décédé sept ans plus tôt. Puis seule. Là, elle avait fait ses confitures, nourri le petit Laurent, pleuré parfois la nuit sans bruit.

Laurent sortit de la chambre, il apparut sur le pas de la cuisine.

Maman, dis quelque chose…

Que veux-tu que je réponde?

Que tu comprends. Et que tu ne men veux pas.

Elle le regarda alors. Grand, beau, ressemblant à son père. Cela lui avait toujours plu, cette ressemblance. Elle en doutait à présent.

Je taime, Laurent, murmura-t-elle. Cela ne changera pas.

Il sembla y voir un acquiescement. Elle le vit se détendre, sourire, sapprocher et la serrer dans ses bras, bredouiller quil viendrait souvent. Elle nécoutait plus. Elle pensait juste que trois mois, cétait long. On peut faire tant de choses.

***

La vérité sortit de la bouche de Camille.

Camille avait treize ans, la fille de Laurent de son premier mariage. Cest elle qui appela sa grand-mère une semaine après cette conversation. Tard le soir, la voix encore marquée par les larmes.

Mamie, jai entendu papa et Pauline parler.

Camille, où es-tu?

Chez maman. Jétais chez papa ce week-end. Mamie Pauline disait que tu naccepterais jamais de partir de toi-même. Quil faudrait te forcer.

Geneviève resta muette.

Elle a aussi dit que lappartement est à leurs noms, que légalement tu ne peux rien faire. Papa na rien dit. Il sest tu, mamie

Chérie

Je ne veux pas quils te mettent là-bas. Toi, tu veux y aller?

Non, je ne veux pas.

Et alors?

Geneviève regarda le buffet où trônaient les photos: Philippe, jeune homme; Laurent, écolier; Camille, petite fille, un seau à la main dans le jardin.

Je vais réfléchir, Camille. Ne tinquiète pas.

Je peux venir te voir, où que tu sois?

Tu viens quand tu veux, ma puce.

Elle raccrocha et resta longtemps assise, sans bruit. Puis elle traversa lappartement comme on le fait avant un long départ, lentement, attentivement. Elle caressa lencadrement de porte où étaient gravés les tailles de Laurent enfant. Elle passa la main sur le rebord de la fenêtre du salon, que Philippe avait repeint en blanc de sa main. Elle ouvrit larmoire, regarda longuement ses vêtements.

Le lendemain matin, elle appela la mairie pour être conseillée sur le don dun bien immobilier. La réponse fut sèche: un don, cest définitif, quasiment irrévocable, à part en prouvant la tromperie ou la pression, ce qui était quasi impossible.

Geneviève remercia, raccrocha, puis fit chauffer une soupe.

***

Sa petite maison de campagne était sur la route de Rambouillet, à quarante kilomètres. Six cents mètres carrés de jardin, un chalet en bois que Philippe avait construit de ses mains, très fier. Le toit laissait passer la pluie, le poêle fumait quand il pleuvait fort, la clôture penchait déjà, senfonçant dans le sol. Depuis trois ans, plus personne ny allait, sauf Geneviève, qui chaque été entretenait le potager et récoltait les légumes.

Fin août, elle y arriva avec trois grosses valises et deux cartons. Elle avait pris lessentiel: vêtements, vaisselle, papiers, photos, livres, couvertures de laine, la petite télé de Philippe, la machine à coudre.

Le lendemain, Laurent appela.

Maman, quest-ce que tu fais? Tu es partie sans prévenir.

Pourquoi prévenir? La rentrée nest pas encore là.

Mais enfin, on aurait pu sorganiser!

On ne sest pas concertés, Laurent. Tu mas imposé votre décision. Jai pris la mienne. Voilà tout.

Mais tu ne pourras pas passer lhiver là-bas, ce nest pas chauffé correctement, leau vient du puits.

Il y a le poêle. Je sais men servir.

Ce nest pas sérieux.

Cest très sérieux, répliqua-t-elle, sentant quelque chose dimmobile grandir en elle. Et toi, ça va, Laurent?

Mais oui, maman, cest de toi dont je minquiète!

Alors tout va bien. Jai à faire. Appelle si besoin.

Elle coupa et alla inspecter le toit.

Il était en mauvais état. Une planche moisie à lextrémité, le vent sy engouffrait. Geneviève trouva dans labri du goudron et des clous, et colmata tant bien que mal le trou, assez pour ne pas être mouillée en dormant. Elle fit le tour du jardin, vérifia leau du puits. Elle était claire, froide, un goût de fer.

Le voisin, monsieur Benoît Dupuis, vivait là à lannée depuis sa retraite il y a cinq ans. Ils se connaissaient peu: des salutations, parfois un échange de semis.

Il se montra dès ce soir-là. Petit, sec, moustache bien taillée, chemise à carreaux.

Bonsoir, voisine. Vous êtes de retour, alors?

Je prévois dy passer lhiver.

Il jeta un regard au toit rafistolé.

Il faudra vérifier le poêle. La cheminée est sûrement bouchée, personne na chauffé lan dernier. Dangereux si vous ne faites rien.

Vous savez vous en occuper?

Jai entendu que vous vous agitiez sur le toit. Et puis, je surveillais un peu. Si vous voulez, je peux vérifier la cheminée.

Une heure plus tard, le poêle ronflait sans fumer, et monsieur Dupuis buvait son thé sur sa terrasse. Ce silence entre eux nétait ni gênant ni pesant, mais plein dun apaisement rare entre personnes qui nont rien à prouver.

Cela fait longtemps que vous vivez ici à plein temps? demanda-t-elle.

Cinq ans. Depuis le décès de ma femme, jai laissé lappartement à mes enfants et me suis installé ici. Je navais plus rien à faire à Paris.

Vous nêtes pas trop seul?

On shabitue. Et vous?

Elle expliqua brièvement. Il écouta sans couper, sans de ces phrases compassées qui parfois blessent plus quelles ne consolent.

Ça arrive, lâcha-t-il simplement. Les enfants croient comprendre. Puis ils découvrent

Mon fils est un bon garçon.

Je nen doute pas.

Mais elle, elle a plus demprise…

Alors vous aussi, vous allez devenir plus forte.

Elle esquissa un sourire.

À soixante-huit ans, passer lhiver ici, cest ça devenir forte?

Pourquoi pas? On reprendra le toit ensemble si besoin.

Il termina son thé, se leva.

Demain matin, si vous voulez, jinspecte la cheminée. Et il faudra changer quelques planches sur la terrasse. Jai du bois en surplus.

Je ne veux pas être un poids.

Vous verrez bien, répondit-il avant de rentrer chez lui.

***

Septembre fut rythmé par le travail, et ce fut un vrai secours. Geneviève se levait au lever du jour, allumait le poêle, faisait chauffer la bouillie, puis travaillait au potager. Tout devait être prêt avant lhiver: nettoyer, retourner la terre, rentrer le bois. Pour le bois, Benoît laida: il apporta une remorque de bouleau, lempila avec elle, en silence, dans une entente rassurante.

Laurent rappela mi-septembre.

Maman, tout va bien?

Oui.

Il fait froid maintenant…

Il fait bon, le poêle marche.

Il serait peut-être mieux que tu sois plus près de la ville, maman. Je peux taider à trouver. Jai vu des établissements très corrects.

Je suis bien ici, Laurent.

Maman

Et Camille? demanda-t-elle.

Silence.

Elle vit chez Sophie.

Sophie, sa première femme, la mère de Camille. Ils sétaient séparés il y a neuf ans, sans drame. Sophie avait toujours été bienveillante avec Geneviève.

Tu la vois souvent?

Jessaie Pauline naime pas trop.

Geneviève ne répondit pas. Dehors, le vent secouait les dernières feuilles du pommier.

Bon… appelle-moi si besoin.

Je tappellerai.

Mais elle savait quelle ne le ferait pas. Lui aussi, sans doute.

Octobre arriva avec la pluie et la boue. Les derniers voisins de la rue partirent, le hameau fut désert. Le matin, Geneviève sortait sur le perron écouter le silence: seuls des oiseaux et le bruit de la pluie. Non, ce nétait pas angoissant. Juste calme.

Parfois le soir elle pleurait, doucement, sans éclats, de fatigue ou en prenant la mesure de ce quelle avait perdu. Elle pensait à lappartement: probablement, les travaux avaient déjà commencé. Quelquun repeindrait les marques sur la porte, effacerait la blancheur de Philippe sur le rebord. Trente-huit ans de vie, ramenés à quelques cartons empilés dans langle dun petit chalet de banlieue.

Mais chaque matin, elle rallumait le feu, travaillait. Parce quil le fallait.

Benoît venait presque quotidiennement, outillé parfois, dautres fois simplement avec des légumes, un pot de confiture. Ils buvaient leur thé, discutaient jardin, enfants partis loin, souvenirs heureux de Zoé, sa femme disparue, et du potager mené seul, si lon respecte son propre rythme.

Vous navez pas peur, lhiver, dêtre si seul? demanda-t-elle.

Jen ai lhabitude. Plus à craindre.

Je ne suis pas sûre…

Essayez dabord.

Il ninsistait jamais, il proposait.

***

Novembre apporta lhiver plus tôt que prévu. La neige tomba dun coup, recouvrant la grande route, coupant le hameau de la ville. Elle ne sétait pas attendue à ce degré disolement: tangible, matériel.

La première semaine, elle appela Camille chaque soir.

Mamie, il fait chaud? Tu manges bien?

Il fait chaud, ma chérie. Et je mange à ma faim, et toi?

Ça va. Papa est venu dimanche. Pauline restait dans la voiture.

Peu importe…

Papa avait lair triste.

Cest son affaire, Camille.

Tu lui en veux?

Geneviève réfléchit.

Non. Je suis triste, cest différent. En vouloir, cest espérer quil souffrira ou comprendra. Être triste, cest seulement accepter.

Pause.

Tu es sage, mamie.

Seulement vieillie.

Ce nest pas pareil!

Geneviève rit, surprise de sentendre rire. Ça lui fit du bien.

Tu as raison, Camille. Ce nest pas pareil.

Janvier fut le plus dur. Un vrai froid de loup, le bois fondait vite, elle devait se lever la nuit pour remettre des bûches. Une fuite deau bloqua tout, il lui fallut trois jours à faire fondre de la neige sur la gazinière. Benoît laida à réparer la conduite, apporta même de quoi isoler et un fer à souder. Ils travaillaient, gelés, en silence.

Merci, vraiment, lui dit-elle en posant la bouilloire, une fois tout réparé. Je ne sais pas comment jaurais fait sans vous.

Vous vous en seriez sortie.

Pas dans cet état.

Peut-être pas. Mais vous auriez essayé. Cest là le plus important.

Vous nêtes pas lassé de maider?

Il la regarda, étonné.

Aider? Vous nêtes pas une étrangère. Nous sommes voisins.

Les voisins ne font pas toujours ça.

Pas tous, cest vrai.

En février, Camille débarqua sans prévenir, un samedi, avec un sac à dos, des oranges et un petit gâteau au chocolat.

Ta maman a accepté? demanda Geneviève, ny croyant pas trop en ouvrant.

Elle ma menée à larrêt. Elle demande de tes nouvelles.

Remercie-la. Entre, dépêche-toi, il fait froid.

Camille posa ses affaires, testa la chaleur du poêle.

On est bien ici, dit-elle.

Tu trouves?

Oui. Cest cosy, vraiment. Pas comme un hôtel, un vrai chez-soi.

Geneviève observa sa petite-fillePlus la même. Grande, sérieuse, les yeux noirs de Laurent.

Mamie, raconte-moi papy. Votre jeunesse ici…

Elles burent le thé en se racontant: la construction du chalet par Philippe, les premières nuits sous les couvertures, le premier potager, la peur du jardin dans le crépuscule du petit Laurent…

Il était peureux?

Non, il avait beaucoup dimagination. Il croyait voir des monstres.

Et après?

Il a grandi. Son imagination est restée, ses peurs ont changé.

Camille réfléchit.

Tu crois quil comprend ce quil ta fait, papa?

Je ne sais pas. Ça le regarde.

Ce nest pas juste.

La justice ne vient pas toujours.

Parfois autre chose arrive?

Oui, parfois plus précieux.

Quoi?

Geneviève regarda la neige, le silence, la forêt au loin.

La paix, Camille. Ici, ce thé, toi près de moi. Cest ça, le plus important.

Camille demeura songeuse, puis hocha la tête, grave.

***

Mars revint avec la fonte et lodeur unique de la terre humide et des pins. Un matin, sortant sur le perron, Geneviève réalisa quelle était bien. Paisiblement bien, sans condition. Que cétait peut-être cela, tenir bon. Pas gagner ou revenir en arrière. Juste tenir et se retrouver, un peu changée.

Benoît lappela par-dessus la clôture.

Geneviève, jai de jeunes plans, des tomates, des concombres. Ça vous intéresse?

Avec joie!

Je vous dépose ça ce soir. Et le panneau du portillon penche, il faudra voir.

Je men occuperai.

Si besoin, jai du bois.

Peut-être quà présent je peux men sortir seule.

Elle crut deviner un sourire sous sa moustache.

Je nen doute pas. Je propose, cest tout.

Avril fut actif: bêcher les plates-bandes, remettre du compost, vérifier la serre, réparer le treuil du puits. Elle travaillait beaucoup, dormait bien, mangeait avec appétit. Lappartement lui venait moins en tête: ce nétait plus une brûlure, juste une ancienne cicatrice.

Laurent rappela en avril. Sa voix avait changé, plus douce.

Maman, comment vas-tu?

Très bien. Avec le printemps, il y a du pain sur la planche.

Je pense à toi. Je voulais te le dire.

Geneviève hésita.

Merci, Laurent.

Tu ne veux pas revenir, même le temps dune journée?

Non.

Pourquoi?

Parce quici, je suis bien, lui répondit-elle, sans froideur. Ici, cest chez moi.

Daccord, maman. Vraiment, je ne veux plus timposer quoi que ce soit.

Il se tut.

Et Camille?

Elle est venue en février, elle revient bientôt, Sophie est daccord.

Cest bien…, souffla-t-il.

***

Lété à la campagne neut rien à voir avec ses souvenirs. Avant, elle ny venait quen visiteuse, vite lasse, regrettant le confort citadin. Désormais, cétait sa terre, son travail, sa récolte. Chaque légume, chaque pot de confiture, elle y mettait plus de cœur.

Camille passa tout lété avec elle. Sophie téléphona délicatement, demandant si cela ne posait pas problème.

Au contraire, répondit Geneviève. Elle maide énormément.

Elle me parle de vous, souvent, vous savez, confia Sophie. Je suis heureuse quelle vous ait.

Elle aussi mapporte beaucoup.

Camille apporta ses livres, une tablette, un carnet bourré dhistoires inventées. Elle travaillait sans rechigner, apprit à allumer le poêle, à tirer leau du puits. Le soir, elles buvaient des tisanes faites de plantes ramassées au bord du bois, bavardant ou rêvant, silencieuses.

Benoît prit tout de suite Camille sous son aile. Il lui apprit à reconnaître les oiseaux à loreille, à comprendre la météo en levant les yeux, à entretenir un puits. Camille lécoutait passionnément.

Il est gentil, commenta-t-elle. Cest un peu mon papy Kiki.

Cest notre voisin et ami, corrigea prudemment Geneviève.

Mais il fait penser à un grand-père.

Un peu, oui.

Regard en coin.

Mamie, tu es bien avec lui?

Oui. Nous sommes amis.

Vraiment quamis?

Camille! sexclama Geneviève, à la fois sérieuse et amusée.

Je demande, cest tout.

Être amis, cest déjà beaucoup.

Camille acquiesça, sans insister.

En juillet, Laurent demanda la permission de venir. Sa voix était tendue.

Viens si tu veux, répondit-elle. Quand?

Ce week-end.

Daccord. Camille sera là.

Je sais. Jaimerais… discuter.

Ce coup de fil ne linquiéta pas. Depuis longtemps, elle ne projetait plus rien sur Laurent, juste laissait venir ce qui devait arriver.

***

Laurent arriva un samedi, seul. Il gara la voiture devant le portillon, prit le temps dobserver: le jardin propre, les légumes bien rangés, les planches neuves, les rideaux aux fenêtres.

Camille courut vers son père, ils senlacèrent. Geneviève les regarda depuis le perron: même taille, même réserve, comme sils se connaissaient à peine.

Bonjour, maman, osa Laurent.

Bonjour. Jai fait le déjeuner.

On parla dabord de tout et de rien. Camille raconta le jardin, les oiseaux, monsieur Dupuis. Laurent écoutait, mangeait, hochait la tête. Geneviève le détailla: il avait maigri, des cernes sous les yeux.

Après le repas, Camille partit lire, Laurent resta, silencieux.

Maman, il faut que je tavoue quelque chose.

Vas-y.

Pauline souhaite que Camille entre en internat. Elle dit quelle gêne, que ce nest pas sa fille, quelle na pas à sen occuper. Jai essayé dargumenter mais… Pauline est persévérante.

Geneviève se tut.

Camille a surpris la conversation. Une semaine plus tôt. Depuis, elle reste chez Sophie. Je savais que ça te ferait du mal.

Je sais, dit Geneviève. Camille ma appelée.

Laurent la fixa.

Tu étais au courant?

Elle pleurait, la nuit, oui.

Laurent baissa la tête.

Maman, pardon.

Il dit ça tout bas. Et parce quil ny avait rien de théâtral, Geneviève sut quil était sincère.

Pourquoi demandes-tu pardon?

Pour tout: lappartement, avoir écouté Pauline, la maison de retraite, tavoir trahie.

Laurent…

Laisse-moi finir. Je croyais bien faire. Je me persuadais que la maison de retraite, cétait le mieux: soins, présence médicale… mais ce nétait pas vrai. Je voulais juste faire ce que Pauline attendait. Je nai pas su résister.

Pourquoi?

Elle a une telle emprise… Je me sens diminué à côté delle, tout ce que je veux est insignifiant. Mes enfants, ma mère un poids, selon elle. Seul compte son avis.

Geneviève contempla son fils: quarante-deux ans, mais parfois encore le petit garçon effrayé du crépuscule.

Tu laimes toujours?

Laurent réfléchit.

Je ne suis même plus sûr. Ou alors je lai aimé, un temps…

Quas-tu prévu?

Je la quitte. Je lui ai dit. Elle ne fut même pas surprise. Elle aussi en avait assez.

Tu as un logement?

Jai loué un petit appartement. Maman, je ne viens pas te demander de revenir. Je comprends que cest impossible. Je voulais…

Il hésita.

Simplement dire, compléta Geneviève.

Voilà. Et te demander… pardon.

Geneviève se leva, sapprocha de la fenêtre: Camille lisait dehors, pieds repliés sur le banc près du puits. Un soir dété doré de juillet.

Je tai déjà pardonné, souffla-t-elle sans se retourner. Depuis bien longtemps. Ça ne signifie pas que tout recommence comme avant. Mais tu restes mon fils. Rien ne lefface.

Elle sentit Laurent retenir son souffle.

Maman…

Oui?

Je peux venir?

Évidemment. Cette maison est aussi la tienne. Philippe la bâtie pour toi aussi.

Elle se retourna. Sur le visage de Laurent, une expression quelle navait pas vue depuis lenfance: celle dun enfant fiévreux dont la mère tient la main et tout paraît possible.

***

Camille ne repartit pas en ville avec son père.

Cest venu tout seul, sans calcul. Au moment de partir, Laurent vint dire au revoir à sa fille. Camille déclara vouloir rester, disant être bien chez mamie, avoir mille projets. Laurent interrogea Geneviève du regard.

Si Sophie est daccord, répondit-elle.

Sophie accepta. Camille resta.

Passèrent août et septembre. Camille entra à la petite école du village, à deux kilomètres. Geneviève laccompagna le matin de la rentrée, la vit sen aller sur le chemin, sac au dos, songeuse: la vie prend parfois des détours inattendus.

Geneviève et Laurent sappelaient désormais toutes les semaines. Les appels étaient plus simples, plus vrais. Il parlait travail, emménagement, cuisine. Elle conseillait, il écoutait.

Tu nas pas le mal du pays?

Pas du tout, Laurent.

Même pas un peu?

Non. Je ne laurais pas cru moi-même.

Ça me rassure, maman.

Merci.

Benoît suggéra un jour quelle devienne tutrice légale de Camille.

Jy pense, répondit Geneviève. Je vais en discuter avec Laurent et Sophie, Camille le souhaite aussi.

Elle sépanouit ici.

Tu lui trouves des qualités?

Curieuse, intelligente. Il faut des repères simples à ces enfants-là, sinon, ils cherchent à se définir selon le regard des autres.

Geneviève le regarda.

Tu vois bien, Camille.

Jai appris à observer, autrefois.

Et moi?

Il resta silencieux.

Vous êtes devenue une autre, depuis lautomne. Plus libre. Pas libérée du monde, mais à laise avec vous-même. Ce nest pas rien.

Cest juste, se contenta-t-elle de répondre.

Ils se turent, tandis que derrière la clôture, Benoît surveillait ses semis dhiver sur la parcelle voisine quil avait louée, par goût du travail bien fait.

Tu nas jamais limpression davoir fui la vraie vie en restant ici? osa-t-elle.

Jai cru au début. Puis jai compris que cétait ça, ma vraie vie. Tout ça. Le reste, cest juste différent.

Elle acquiesça.

***

Octobre apporta de nouveau le froid. Allumer le poêle était désormais une habitude. Camille rentra de lécole, sinstalla à la table de la cuisine pour ses devoirs pendant que Geneviève préparait la soupe.

On doit écrire un portrait dune personne quon respecte, mamie.

Tu vas choisir qui?

Toi. Je peux?

Tu peux… mais ne minvente pas des choses.

Je ne mentirai pas. Jécrirai que tu es venue ici presque sans rien, que tu as tenu bon, sans devenir amère ou plaintive.

Geneviève tourna la soupe.

Jai eu de la peine, tu sais. Simplement en silence.

Cest honnête, répondit Camille. Se plaindre tout bas, cest de la pudeur.

Geneviève la regarda, amusée:

Tu as lu ça?

Non, cest venu tout seul.

Mets-le dans ta rédaction, alors. Cest bien dit.

Camille sourit, replongea sur son cahier.

La nuit tombait dehors. Au loin, des oiseaux volaient vers lobscurité. La soupe frémissait doucement. Sur létagère du coin, des photos: Philippe jeune, Laurent petit garçon, Camille en bottes sur la plage.

On toqua à la porte du jardin. Benoît entra, tenant un bocal de chou fermenté.

La choucroute est prête, Geneviève. Je vous en apporte.

Justement, la soupe est sur le feu, venez donc dîner.

Avec plaisir.

Camille leva la tête de son cahier.

Papy Kiki?

Lui-même, sourit Geneviève.

Camille sauta de sa chaise, alla ouvrir:

Papy Kiki, on tinvite à dîner, la soupe est prête!

Geneviève entendit son rire dans le vestibule, la voix de Camille, enthousiaste, qui racontait sa rédaction. La voix égale de Benoît.

Geneviève goûta la soupe, ajouta un peu de sel. Cétait sa cuisine, sa maison, son abri. Un chalet simple, où la toiture fut un souci jusquà leur réparation, où le bois craquait parfois sous le vent. Mais chez elle.

Laurent devait venir dans quelques semaines, ils sétaient dits quil fallait parler à trois du futur de Camille. Celle-ci attendait tranquillement ce rendez-vous, sereine.

Geneviève, elle, ne cherchait plus à deviner lavenir. Elle vivait, chaque jour, cela suffisait.

Benoît entra, posa la choucroute sur la table.

Ça sent bon ici.

Tenez, installez-vous.

Camille apportait déjà les assiettes. Elle les posa soigneusement, chacun sa place.

Ils sassirent, trois à table.

Dehors, la nuit avait envahi les champs. Sur les vitres, leur reflet, trouble, lointain.

Dis, mamie, papa va vraiment venir?

Il a promis.

Tant mieux. Je veux lui montrer notre vie ici. Il ne connaît que lhiver, pas lété.

Lété était tout autre, répondit simplement Geneviève.

Plus beau, alors?

Geneviève les regarda tous deux, la table, le pot de choucroute.

Oui, Camille. Beaucoup plus beau.

Alors, quil vienne voir, ajouta Camille.

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