Un dimanche pas comme les autres : l’histoire d’Océane, sa fille disparue et le papa du week-end — …

Où est ma fille ? Jai répété cette question, mes dents claquaient, pas sûr si cétait la peur ou le froid.

Javais laissé ma fille, Élodie, à un goûter danniversaire, dans la salle enfant du centre commercial à Créteil. Je connaissais à peine les parents de Juliette, la grande copine fêtée, mais jétais habituée à ces fêtes, à confier ma fille cela ne devait poser aucun souci. Sauf que ce dimanche, javais eu du retard : le bus mettait une éternité à arriver. Ce centre était mal placé, tout le monde venait en voiture, mais je nai jamais eu une voiture. Jai donc emmené Élodie en bus, puis suis rentrée : javais cours à donner, impossible dannuler. Et puis jai filé la chercher, un quart dheure de retard à peine, jai traversé le parking verglacé comme une folle, essoufflée à bout. Et maintenant, la maman de Juliette une brune aux yeux bleu clair, menue me fixait et répétait :

Mais cest son père qui la emmenée.

Le père dÉlodie ? Non, impossible. Il existe, bien sûr, mais il na jamais vu sa fille.

Je lavais connu un peu par hasard promenade sur les quais de la Seine avec une amie, elle sétait foulé la cheville, des garçons nous ont aidées. Comme dans un film : ils ont prétendu être à la Sorbonne, que lun de nos pères était général, lautre professeur. On était jeunes, idiots. Ensuite, enceinte, jai révélé que jétudiais léducation, que mon père était chauffeur de bus : il a posé des billets deuros pour lavortement puis sest volatilisé.

Mais je nai jamais regretté davoir gardé Élodie. Elle est mon acolyte, étonnamment mature. Elle joue tranquillement pendant mes cours particuliers ; ensuite, on prépare une soupe au lait ou un œuf mollet ; on boit du thé avec des Petits Beurres tartinés. On ne roule pas sur lor, le loyer nous ruine, mais ni elle ni moi ne nous en sommes jamais plaintes.

Comment avez-vous pu remettre ma fille à un inconnu ?

Ma voix tremblait, les larmes me montaient aux yeux.

Quelle inconnue ? sagaça la mère aux yeux clairs. Cest son père !

Jaurais pu lui expliquer, mais à quoi bon. Il fallait courir vers la sécurité, demander les caméras…

Quand ?

Dix minutes plus tôt…

Je me suis précipitée. Combien de fois ai-je répété à Élodie : ne pars jamais avec de gens que tu ne connais pas ! Ma peur me tétanisait, le monde devenait flou, je bousculais des inconnus sans mexcuser, fonçais partout. Au hasard, jai crié :

Élodie ! Éloodie !

Dans lagitation du food court, peu ont réagi, mais quelques têtes se sont tournées. Jétouffais, cherchant quelle direction choisir Peut-être quelle était encore là, quelque part

Maman !

Je ny ai pas cru tout de suite. Ma fille, la veste ouverte, la bouche et le menton pleins de glace fondue, traversait la foule vers moi. Je lai serrée si fort, comme si je pouvais meffondrer si je la lâchais. Jai cherché du regard le type qui laccompagnait. Un homme, cheveux courts, pull ridicule avec un bonhomme de neige, glace à la main. Il a lu sur mon visage que jallais exploser et, paniqué, sest mis à déballer :

Je suis désolé ! Jaurais dû attendre ici, mais jai voulu faire cesser les gamineries. Vous comprenez, ils se moquaient delle ils disaient quelle navait pas de papa, quil viendrait jamais, parce quelle était moche. Alors je suis allé vers elle, jai dit : Chérie, en attendant maman, viens, on sachète une glace. Je nimaginais pas que vous seriez affolée à ce point

Je tremblais. Faire confiance à un inconnu ? Impossible. Mais avait-on vraiment embêté Élodie ? Je la regardai : elle comprit tout. Elle renifla, releva la tête, fière.

Tant pis, maintenant jai un papa, moi aussi !

Lhomme leva les bras, embarrassé, je restais muette.

Il est tard on va rater le dernier bus, ai-je soufflé.

Attendez ! Il fit un pas timide. Je peux vous ramener en voiture ? Enfin, vu les circonstances Mais je vous assure, je ne suis pas dangereux. Je mappelle Guillaume, vraiment, je suis gentil ! Ma mère est là-bas, elle peut le confirmer.

Il montra une dame aux cheveux mauves plongée dans un livre à une table.

Si vous voulez, on va la voir, elle dira juste du bien de moi !

Jen doute pas, ai-je marmonné, toujours sur mes gardes. Merci, mais on rentre ensemble.

Maman Élodie ma tiré sur la manche. Laisse-le nous raccompagner, quils voient bien que j’ai un papa !

Devant la salle enfant, Juliette et sa mère étaient toujours là, avec une autre petite quÉlodie connaissait. Linsistance dans les yeux de ma fille Et je ne me sentais pas de traverser ce parking gelé sans force. Jai cédé.

Bon daccord.

Parfait, je préviens juste ma mère !

Maman à tout faire, ai-je pensé ironiquement. La dame me fit un signe amical, je me détournais vite ridicule, cette situation !

Sur la route, jévitais le regard de Guillaume, mais je notais sa délicatesse avec Élodie. Elle narrêtait pas de jaser, je ne lavais jamais vue si heureuse. Mais devant notre immeuble, Élodie redevint silencieuse.

On se reverra plus jamais ? demanda-t-elle, la voix basse, fixant Guillaume du coin de lœil.

Il minterrogea du regard, demandant permission. Jallais refuser. Mais, face à son visage bouleversé, je nai pas pu. Jai hoché la tête.

Si ta maman est daccord, je peux temmener au cinéma samedi, voir un dessin animé. Tu y es déjà allée ?

Vrai ? Oh non, jamais ! Maman, je peux y aller avec papa ?

Gênée, jai bredouillé :

Daccord, Élodie, mais deux conditions. Dabord : tu dois comprendre quon ne dit pas papa à un inconnu, dis monsieur Guillaume, compris ? Deuxième : jirai avec vous, car tu le sais, on ne suit jamais des personnes quon connaît à peine, même si elles semblent gentilles !

Jai dit pareil ! a ajouté Guillaume. Faut jamais partir, jai insisté.

Donc je peux ?

Oui, jai lâché.

Génial !

Je savais que jaurais dû mettre le holà à tout ça, mais il ny avait quelle dans mon monde. Si seulement je pouvais demander conseil ! Comme à ma mère Je ne lai jamais vraiment connue, morte quand javais cinq ans, lâge dÉlodie. Un gamin était tombé dans la Seine gelée, personne nosait y aller elle, si. Elle la sauvé mais elle est tombée malade, emportée en une semaine, avec son diabète, déjà fragile. Élodie aussi a le diabète, ce qui minquiète cest moi qui lui ai transmis tout ça.

Les jours suivants, jai rumine mille scénarios, mais là encore Guillaume ma surprise : au cinéma, il est venu avec sa mère.

Vous nallez pas croire que je suis taré je vous emmène, ma mère dira du bien de moi, il riait.

Oh, il est taré, le pauvre gamin, a précisé sa mère, avec un regard comblé damour.

Pendant quils faisaient la queue pour le pop-corn, elle sest approchée de moi.

Tu vois On peut se tutoyer ? Guillaume a grandi sans père aussi. Jai été mariée quatre fois, le dernier était merveilleux ! Guillaume, tout craché son beau-père. Mais le destin il na jamais pris son fils dans ses bras, mort dune crise cardiaque. Jétais enceinte à peine à terme, jen ai bavé. Les autres maris ils ont aidé, chacun à leur façon. Et tu sais, on est restés en bons termes le premier madore encore, le second aimait les hommes, et le troisième trop les femmes ! Mais remplacer un père Non. Il a donc tout de suite eu un coup de cœur pour Élodie il se reconnaît dans sa détresse face aux petits qui se moquent. Pauvre gamin, ce quil a tenté, que de bêtises pour prouver quil était un homme, un jour il a bien failli y passer

Intéressante, cette femme, toute frêle, entre Chanel et roman de poche, violette, vive. Je lai tout de suite appréciée.

Tu sais, rien de louche chez lui, il a juste lâme tendre, elle ma fait un clin dœil. Et je vois bien quil nest pas indifférent à toi

Jai rougi, déçue, cétait pile ce que je ne voulais pas. Mais javais tellement pitié dÉlodie

Après le film, jai voulu donner les billets à Guillaume, il a refusé net.

Quand jinvite une dame, je paie !

Jai détesté ça toujours indépendante, jamais dépendante de quiconque. Lidée quil craque pour moi ? Absurde, ny croit pas.

Arrivés à notre immeuble, Élodie de demander :

Papa, quest-ce quon fera après ?

Élodie ! je lai grondée.

Elle a plaqué ses mains sur sa bouche, malicieuse.

On pourrait visiter le musée dHistoire naturelle, a proposé Guillaume, faisant comme sil navait rien remarqué. Quen dis-tu ?

Super ! Maman, viendra-tu ?

Je vous laisse, ai-je répondu sèchement. Emmenez la grand-mère, elle adore les papillons !

Je suis sortie du véhicule la première, avide de mettre fin à tout ça. En méloignant, jentendis Guillaume murmurer à Élodie :

Quand ta maman ne regarde pas, tu peux mappeler papa.

Ainsi Élodie sest trouvée un papa du dimanche. Parfois jallais avec eux, parfois, si sa grand-mère venait, je laissais Élodie partir seule. Jai gardé ma méfiance envers Guillaume, alors que ma fille racontait à chaque retour combien il était fantastique, drôle, extraordinaire. Malgré moi, sa joie me contaminait, mais jai tenu bon : la vie nest pas un conte, un prince narrive pas à cheval. Sa mère en rajoutait chaque fois jai fini par me demander où était le piège ?

Mais peu à peu, il a su dénouer les nœuds. Sans insister, il laissait un chocolat sur létagère, me consultait avant chaque sortie, attrapait mon regard en voiture. Sa mère, surtout, était une chouette interlocutrice cest à elle que jaurais aimé demander conseil, sil navait pas été son fils.

Un soir, il a appelé à propos dun film Élodie a bondi sur lappel :

Cest Guillaume ?

Et sest assise près de moi, ravie.

Oui, bien sûr, Élodie serait ravie, ai-je répondu par réflexe.

Attendez Jinvite Élodie, mais surtout vous Je voudrais quon sorte, juste tous les deux

Dans le lointain, la voix de la grand-mère :

Eh bien enfin !

Maman, arrête découter ! Oh, Marie, je suis désolé Toujours à espionner.

Élodie, chuchotant :

Il tinvite au cinéma ?

Jai ri.

Jai des oreilles aussi, ici ! Vous savez, Guillaume

Ne me refuse pas, je ten supplie ! Un seul essai, je me conduirai en vrai chevalier !

Guillaume, parle des yeux, les yeux ! insistait la grand-mère. Dis-lui ce que tu mas dit : quelle a les yeux de sa mère

Je suis restée interdite en quoi ma mère ?

Guillaume sest fâché contre sa mère, puis ma dit :

Marie, je viens, je dois texpliquer. Ça va ?

En vrai, je naurais pas refuser des explications Je tournais en rond chez moi jusquà ce quil arrive, Élodie, instinctive, sétait mise à dessiner.

Jaurais dû te dire dès le début, commença-t-il. Je comptais le faire, mais tu me plaisais tant Je ne voulais pas que tu crois que cétait à cause de ta maman. Ta mère, je veux dire. Javais peur que tu me détestes. Elle est morte à cause de moi.

Son récit était décousu, fiévreux, les yeux pleins de détresse. Jétais secouée, comme lors de la disparition dÉlodie.

Tu me pardonnes ?

Je nai pas pu parler, jai murmuré :

Je dois réfléchir.

Maman, pardon à papa

Guillaume fit de grands yeux à Élodie, rappelant leur accord. Il me regarda encore, et jai répété :

Jai besoin de temps. Comprends.

Des milliers de questions me brûlaient, mais jétais incapable de parler. Quand la grand-mère a appelé, tout devint limpide ; elle ma tout expliqué.

Il ne savait pas pour laccident. Jai protégé son enfance. Puis jai fait une gaffe, et il a voulu te retrouver. Ce soir-là, il ne pensait quà proposer son aide, mais tout a pris un tour fou avec Élodie Il est tombé amoureux sur-le-champ ! Il ne savait comment taborder. Il ne faut pas lui en vouloir il a voulu prouver aux gamins quil pouvait être un homme, malgré labsence de père. Sur la glace, tous avaient peur, lui y est allé, et

Sa mère le défendait toujours Mais Élodie, elle, me poussait vraiment :

Maman, il est gentil ! Il taime, il me la dit ! Il peut vraiment être mon papa, le vrai, tu comprends ?

Je comprenais. Mais quelque chose me semblait de travers ?

Le mois passa, et je narrivais pas à lui parler. Je nai pas décroché, ignoré ses messages. Plus le temps passait, plus javais envie de le rappeler, mais cétait impossible.

Un soir, Élodie ma tirée du lit, en larmes, elle avait mal au ventre. Hier déjà, elle se plaignait, jai pensé à un yaourt périmé. Mais là, elle brûlait de fièvre, pas besoin du thermomètre.

Désemparée, jai appelé le SAMU, puis sans réfléchir Guillaume.

Il est arrivé avec les ambulanciers, en pyjama, échevelé, épuisé. Il nous a accompagnées à lhôpital, me rassurant autant quil pouvait, mais son propre accent tremblait.

Une péritonite, ça sopère bien On va sen sortir !

Jai pris sa main pour le calmer, ou me calmer moi-même. Dans la salle dattente, il faisait froid, aucun de nous navait pris de manteau. On sest réchauffés, gênés, peau à peau.

Cest lui qui questionna le chirurgien à la sortie du bloc. Moi, je nai pas bougé, paralysée. Si jamais Élodie

Mais elle allait bien. Les médecins ont été excellents, Élodie a lutté, même quand tout semblait perdu.

On dirait quun ange veille sur elle, a soufflé le docteur. Jai murmurée : Merci, maman.

Guillaume a remercié tout le monde, puis le médecin nous a renvoyés Élodie devait rester en soins, et nous devions nous reposer.

Sur le trajet de retour, jattendais quil propose de monter, mais il na rien dit. Alors jai glissé :

Le jour se lève. Viens, je fais du café.

Et jai su que javais envie quil reste. Toujours.

Élodie sest remise étonnamment vite les infirmières sen sont étonnées.

Parce que jai une maman et un papa, sexclamait-elle.

Personne, sauf Guillaume et moi, ne comprenait pourquoi ma fille rayonnait ainsiLe printemps arriva plus tôt que prévu, lavant les trottoirs et les visages, déposant sur les branches les premières promesses de renouveau. Dans lappartement, la lumière tournait autrement depuis quÉlodie remplissait lespace de ses éclats de rire, partagée entre mille dessins danimaux imaginaires et des questions sur les familles, les secrets et les souvenirs. Guillaume venait de plus en plus souvent, parfois avec sa mère, parfois seul, toujours attentif, jamais envahissant. Un jour, alors quils assemblaient un puzzle de la jungle, il me demanda doucement :

Si tu veux, on pourrait emmener Élodie voir le vrai fleuve, la Seine, la même que celle de ton enfance.

Elle releva la tête, les yeux brillants.

On ira tous les trois ?

Je me surpris à répondre immédiatement :

Oui, tous les trois.

Le samedi suivant, nous marchions le long des quais, Élodie sautillant entre Guillaume et moi, sa main dans la mienne, ses questions filant dans le vent. Arrivés au pont où ma mère avait bravé la glace, je marrêtai, retranchée dans mes souvenirs. Guillaume prit ma main, sans rien dire son geste simple effaça des années dattente et de doute.

Maman, est-ce que mamie regarde ?

Jai souri, le cœur serré. La brise portait des parfums de jeunesse et de courage je sentais mon passé consolé, réchauffé par les bras de ma fille et la présence silencieuse de cet homme qui tentait, maladroitement, dêtre celui quil navait pas eu, celui que jaurais voulu.

Je crois, oui, ai-je murmuré, elle veille sur nous tous.

Élodie tendit une main vers Guillaume et, sans hésiter, lappela doucement :

Papa, tas vu, le cygne fait comme si on était une vraie famille.

Guillaume éclata de rire, un rire de soulagement et de tendresse. Moi, je lâchai prise, pour la première fois depuis des années. Le soleil sélevait, dorant le fleuve et nos visages.

Rien nétait parfait, rien ne serait jamais entièrement réparé. Mais à cet instant, sur le pont, une fille trouvait son père, une femme retrouvait la lumière, et lhistoire recommençait plus forte, plus grande, plus vraie.

Et tandis quÉlodie lançait des miettes aux oiseaux, jai pensé : parfois, le bonheur nest rien de plus quun dimanche au bord de leau, une main serrée un peu trop fort, et la certitude que quelquun veille ici, maintenant, et pour longtemps.

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