Un chaton transi, à la petite bouille étrange constellée de croûtes, apparut un matin devant lépicerie du village, comme sil avait surgi du brouillard ou sétait faufilé dun autre rêve. Minuscule boule de poils, à peine visible sous la pluie fine, elle sagitait dune patte sur lautre, tremblant sous la grisaille, son museau marqué de tâches, le regard étroit et farouche, la fourrure des oreilles et du cou parsemée de trous. Personne ne savait comment elle était arrivée là ; probablement tombée dun nuage troué, ou déposée par une corneille insomniaque. Cétait tristement irréel.
Parfois, les employés de lépicerie ouvraient la porte à ladorable créature, la laissaient se réchauffer, glissant un filet de gouttes antiparasitaires derrière la nuque mais rien ne semblait vraiment y faire. Avec une étrange ponctualité, le chaton revenait à la porte chaque matin, réclamant, de sa voix rauque et fragile, bras et caresses ou peut-être rêvait-elle dêtre recueillie par des mains invisibles.
Le froid mordait de plus en plus ; à -5°C, la petite tremblait déjà comme une feuille jaune. Les nuits dhiver, à -15 ou -20, auraient été une éternité de gel pour elle. La caissière, se souvenant quon avait confié un chaton à cette même boutique lété passé, pensa soudain à moi, et parla de notre existence au rêve.
Quand je suis arrivée, suivie de létrange balancement dune brise venue des champs, la chatte tournoyait entre mes jambes, sapprochait de la caisse de transport comme si elle comprenait : là se dessinait son unique chance de sextraire de la nuit. Elle se dressait sur ses pattes arrière, tapotait mon manteau de sa queue, tentant de conquérir, par mille efforts naïfs, une invitation.
Les photos ne mentaient pas : ma demoiselle, qui sappellerait bientôt Capucine, souffrait indéniablement de gale. La maladie, heureusement à un stade initial, se traita vite. Quelques gouttes de Stronghold, le remède magique, agirent en quelques jours.
Dans la chaleur onirique de sa famille daccueil, Capucine se mit très vite à ronronner, comme le moteur dune vieille deux-chevaux, et à réclamer tendrement, sans répit, les bras et les câlins. Les deux premiers jours glissèrent comme dans le brouillard : elle ne faisait qualterner entre bols de croquettes et longues siestes enroulée près du radiateur.
Le nom sest imposé comme une évidence Capucine. Sa silhouette toute ronde, maladroite mais d’une douceur irrésistible, rappelait le bulbe dune fleur quon aurait laissé sécher dans la fente dun mur. Après quelques traitements, nous avons vu souvrir deux grands yeux pétillants sur un visage tout à fait charmant.
La fourrure na pas encore tout à fait regagné les extrémités de ses oreilles ni le bout de ses pattes, mais le rêve fait son travail. Capucine, qui a déjà un rendez-vous prévu pour sa stérilisation, glisse lentement du monde des songes vers la réalité dune vie saine, entourée daffection et de douceur, dans une maison où le froid ne perce plus.