Un chaton transi, à la frimousse peu gracieuse, errait devant lépicerie du village, comme tombé là du ciel ou abandonné à la hâte. Toute petite, celle-ci trottinait dans lhumidité, repliant ses pattes sous elle, tremblante de froid et dinquiétude. Un long « miaou » plaintif glissait dans la brume matinale, mais aucun passant ne semblait sen émouvoir : le museau couvert de croûtes, les yeux allongés, le pelage râpé autour du cou et des oreilles. Doù venait-elle ? Mystère sans fin typique des nuits étranges.
Les vendeuses du magasin lui ouvraient les bras, la laissaient retrouver un peu de chaleur et déposaient avec espoir des gouttes anti-parasitaires sur sa peau. Hélas, la magie opérait à peine. Pourtant, chaque matin tel un rituel onirique, la boule de poils revenait fidèle à léchoppe, insistant pour se lover dans des bras humains.
Les vents glacés de décembre sannonçaient. Déjà, la petite tremblait dans la froideur de -5°, et -15 ou -20° lauraient condamnée, comme une héroïne malchanceuse des songes. Une commerçante se souvint soudainement quen été, nous avions recueilli un autre minet, délicatement déposé devant cette même porte, et fit alors appel à nous dans le brouillard du soir.
À notre arrivée, la fillette poilue dansait autour de nos chaussures et de la caisse de transport, semblant deviner que ce bal étrange serait peut-être son dernier coup de chance. Sur ses pattes arrière, elle sétirait, enveloppant nos poignets de sa queue fine, offrant tout ce qui lui restait pour séduire.
Dès le premier coup dœil, sur les photos floues du rêve, il était évident quelle souffrait de la gale. Heureusement, la maladie ne rongeait pas encore tout son être et cédait, docile, aux soins. Quelques gouttes sur la nuque « Stronghold » ou « Inspecteur » et déjà, la guérison se profilait.
Dès son arrivée dans lappartement daccueil, la chatte se mit à ronronner comme une vieille 2CV et sabandonna aux caresses, intarissable. Deux journées durant, elle ne fit qualterner repas et siestes, comme si le temps sétait dissous dans ses songes.
Son nom sest imposé comme une évidence : Pommette. La petite, il faut lavouer, évoquait une pomme de terre borgne, cabossée, étrangement attendrissante dans son costume décorce froissée. Mais ce sort ne dura guère : après deux soins magiques, elle devint une demoiselle aux grands yeux, soudain ravissante dans sa modestie.
Les poils sur les oreilles et les pattes mettraient encore du temps à repousser, mais la patience appartient au monde vaporeux des rêves. Pommette était déjà inscrite pour la stérilisation, glissant peu à peu vers sa métamorphose en jeune chatte élégante, douce et pleine de charme, prête à séveiller un matin dans un monde moins solitaire ou peut-être dans un rêve encore plus étrange.