Cher journal,
Javais fini par accepter lidée que jallais mourir seul transi de froid, affamé, trahi, abandonné par tous lorsque soudain, jai ressenti, tout près de moi, une minuscule présence, chaude comme un cocon au cœur de décembre.
On mavait chassé. Jeté dehors comme un vieux journal, après dix ans vécus sous le même toit.
La faute en revenait, paraît-il, à une recommandation du médecin : il se pourrait que le nourrisson ait une allergie aux poils de chat. Ce « il se pourrait » flou et lâche a scellé mon sort.
Bien sûr, personne ne voulait dun chat adulte, pas même un jour de décembre à Lyon. Mon ancien maître, sans remords ni réflexion, ma transporté jusquà la cour voisine. Dans la neige, par un froid mordant. En sachant très bien que je ne retrouverai jamais la maison, et que, sil en croyait les bulletins météo, je ne tiendrais pas jusquau matin.
Calcul glacial, logique froide.
Mais le destin sest rappelé à moi. Jétais prêt à me laisser glisser vers la nuit, quand soudain, tout contre moi, jai senti quelque chose de vivant. Un souffle tiède sous ma patte.
Je me suis forcé à bouger. Jai tourné la tête et je suis resté figé.
Deux petits corps pelotonnés, les yeux grands ouverts, blottis lun contre lautre. Ils me dévisageaient, pleins de confiance et despérance.
« Il ne manquait plus que ça » ai-je songé, las. « Même mourir en paix, on ne me le laisse pas. Quelle punition ? »
Des chatons. Eux aussi abandonnés. Deux tout petits, précipités dehors dans ce froid de canard, dans la même indifférence cruelle. Pour quelle raison? Mystère. Mais la réalité était là : si je cédais, eux navaient aucune chance. Ils se figeraient, côte à côte avec mon corps glacé.
Jai commencé à faire bouger mes pattes raides de froid. Je les ai recueillis sous mon ventre, les ai réchauffés, puis, dun vieux réflexe maternel, je les ai léchés, comme pour conférer un brin de vie à mes deux protégés. Ils cherchaient mes caresses, recroquevillés contre moi, comme si jétais la vie elle-même.
« Décidément » ai-je soupiré intérieurement.
Lestomac noué de faim, jimaginais le supplice des deux oursons près de moi. Alors, jai titubé jusquaux poubelles, où flottait un vague parfum de restes.
Jy ai déniché, non sans peine, deux bouts de steak pané encore durs de froid et quelques abats de volaille. Jai rapporté le tout aux chatons, quils se rassasient, puis jai grignoté ce qui restait. Repus, mes minuscules compagnons se sont pelotonnés sous mon ventre, ronronnant, et se sont endormis, le nez serré contre moi.
Et je me suis endormi à mon tour, fauché par la fatigue.
Un cri ma réveillé :
Maman ! Papa ! Regardez, une chatte avec des petits !
Jai failli sourire. Évidemment, une « chatte »
Mais la fillette na pas passé son chemin.
Dix minutes plus tard, elle était de retour, un sachet à la main qui sentait la nourriture, et sous le bras, un plaid épais mais usé. En un clin dœil, la bande nétait plus sur le sol nu mais couchée sur le doux tissu.
Une heure plus tard, la fillette est revenue avec son père. Lui portait une petite niche bricolée avec des morceaux de meuble. Une feuille était scotchée sur la porte : « Ne PAS toucher. NE PAS CHASSER. On sen occupe. Appartement 22 ».
Le soir, les voisins ont défilé, apportant croquettes, restes, boîtes de petit pot. Comme une onde de bonté qui trouva place dans toute la cage descalier.
Le lendemain, le père et la fillette sont venus à nouveau voir la « maman chat » et ses chatons. Les petits, le ventre rond, ne sont même pas arrivés jusquà moi : épuisés, ils se sont endormis sur le chemin.
En soirée, quand la famille est repassée, les petits se sont précipités, frétillant de joie, vers la fillette.
Jobservais la scène depuis la niche, sans mavancer. Jy avais cru, mais il y a eu trahison. Je ne voulais plus faire confiance.
Maman, dit la fillette, tu nas pas pensé à nourrir la maman des chatons Elle doit avoir faim, elle aussi
Allons, répondit la femme, un chat adulte sait se débrouiller.
Quelle maman, sétonna le père, cest un mâle, et pas une chatte.
Tu rigoles ? protesta la femme, regarde-le, il soccupe deux, les lèche Cest forcément une maman !
Regarde de plus près, fit le père en souriant. Pas la gueule dune mère ni les attributs dune chatte allaitante
La femme sagenouilla, examina mon ventre, et meffleura du bout des doigts. Jeus un mouvement de recul, tout en la toisant.
Oh mon dieu souffla-t-elle. Cest bien un chat mâle
« Eh oui, bravo », ricanai-je intérieurement.
Alors tout ce temps, dans ce froid atroce, tu les as sauvés, réchauffés, nourris ? Tu leur as tout donné ?
Je ne bronchai pas. À quoi bon ses mots ? Ma seule préoccupation, cétait de sauver les petits, avant de disparaître, sans histoires.
Mais le destin insista.
La femme ne partit pas. Elle pleurait, silencieuse.
Regarde, maman chuchota la fillette, serrant les chatons. On voit bien quil vient dun foyer. Peut-être on la jeté il ny a pas longtemps
Oui, ajouta le père. Quelquun a trouvé quil était en trop. Et lui, au lieu de se laisser mourir, est devenu leur maman. Il a repoussé sa mort, pour leur chance à eux.
Tu fais ça exprès, hein ? fit la femme, la voix chevrotante. Tu veux que je me mette à pleurer ?
Juste la réalité, répondit lhomme, calme.
Elle sapprocha de moi, menserra doucement et me serra contre elle.
Je me suis tendu, prêt à bondir mais un miaulement ma échappé, puis un ronronnement. Je nai pas su pourquoi.
Je croyais : ils vont me nourrir, marranger, puis me remettre dehors. Mais
Me voilà dans leur salle de bains. Lavé au shampoing quelle offense ! Je criais, mais la maman et la fillette me calmaient doucement.
Après, une serviette bien chaude. Un canapé moelleux. De la nourriture parfumée. Et mes petits qui venaient, comme toujours, se ranger sous mon ventre avant de sombrer dans le sommeil.
Un vrai héros, murmurait la femme en me caressant le dos. Bien peu dhumains en seraient capables
« Elle essaie de sattirer mes bonnes grâces », bâillai-je. « Bon, je lui grifferai les bras au réveil. »
Mais, à la place, le ronron monta. La gamine éclata de rire.
« Après tout Peut-être que je ne la grifferai pas. Ils semblent honnêtes. »
Je repris mes petits, les couvris de ma langue. La femme se remit à pleurer.
« Les femmes » me moquai-je. « Dabord elles lavent, puis elles pleurent. Sans doute le poids de leur conscience. »
Je me suis endormi dun sommeil profond, entouré de mes chatons. Sans savoir que ma méfiance était fondée : cétait bien la mère, au fond, qui avait interdit dabord daccueillir la petite famille de chats errants. Cest pour cela que la niche fut construite dehors, par le père et sa fille.
Mais, ce soir-là, tous les trois moi et les petits dormions serrés en boule, indissociables.
La famille resta debout à nous regarder, silencieuse, émue par ce vieux chat de gouttière, meilleur que tant dêtres humains.
Mais tu vois, on na pas détourné les yeux ? souffla la fillette.
Le père et la mère acquiescèrent en silence.
Peut-être bien que cétait leur plus beau geste, ces derniers tempsCe soir-là, il neigeait encore dehors, mais il faisait chaud, terriblement chaud, au creux du plaid, sous la lumière du soir. Jai senti les pattes des chatons dans mon pelage, le souffle tiède de la fillette accroupie tout près, ses bras entourant tout notre monde, son sourire collé à son visage.
Je me suis surpris à penser quon ne sait jamais vraiment à quelle histoire on appartient. Peut-être nétais-je pas venu protéger ces chatons, mais attendre, encore une fois, quon me protège, moi. Peut-être quau bout du compte, même le plus abîmé des cœurs trouve un toit et un sens, quand il cesse de demander « Pourquoi moi ? » et commence, simplement, à aimer autrement.
Ma famille ne ressemblait à aucune autre, mais, pelotonnés ensemble dans un coin de la salle de bains, nous avons réchauffé lhiver à nous seuls. Par la fenêtre, la neige tombait sans bruit. Dedans, retentissaient les éclats de rire, le frôlement des mains, le plus doux des ronrons un hymne fragile, têtu, à tout ce que le monde refuse de jeter.
Et cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, je nai plus eu peur du matin.