Journal intime, 14 novembre
Ce matin, la messe se déroulait dans le plus grand calme, sans agitation. Tout était si familier : les mêmes murmures de prières, les visages connus surtout des dames âgées, une dizaine au plus. Voilà vingt-trois ans que je célèbre chaque semaine, et depuis longtemps, je nespère plus que léglise Saint-Éloi se remplisse un jour de fidèles en semaine.
Je terminais presque la liturgie lorsque jai entendu le battant grinçant de la porte dentrée.
Jai levé les yeux et me suis figé.
Là, dans la nef, avançait posément une chatte.
Grise, toute en fourrure, avec une tache blanche sur la poitrine, la queue dressée fièrement. Elle marchait avec une assurance tranquille, comme si elle savait parfaitement où elle allait.
Les paroissiennes se sont mises à chuchoter, lune sest signée, une autre a levé les bras au ciel, mais la chatte a traversé leurs murmures sans un regard, indifférente, et sest installée en rond, juste devant lautel.
Elle sest enroulée, a posé la tête sur ses pattes, immobile. Seuls ses yeux dorés restaient ouverts ils regardaient intensément, sans ciller.
Jai senti mon cœur se serrer.
Je lai reconnue.
Mon Dieu, comment est-elle donc arrivée ici ?
Mes mains se sont mises à trembler. Jai fermé les yeux une seconde pour me concentrer, mais aussitôt, limage de Madame Geneviève Leroux sest imposée à mon esprit.
Douce vieille dame aux yeux fatigués et bons. Elle vivait seule, dans son petit appartement HLM à Montrouge. Elle venait à Saint-Éloi chaque dimanche lentement, appuyée sur sa canne, mais toujours présente.
Et elle nourrissait toujours les chats devant son immeuble.
Ce sont des créatures de Dieu aussi, mon père, ma-t-elle dit un jour quand jétais venu lui apporter la communion. On na pas le droit de les délaisser.
Et Minette, cétait sa préférée. La chatte grise à poils longs quelle avait recueillie toute petite, trouvée entre deux poubelles, et sauvée. Minette ne la quittait jamais, fidèle compagne de solitude.
La dernière fois que jai vu Madame Geneviève il y a trois semaines, peut-être Minette était perchée sur le rebord de la fenêtre, les yeux posés sur sa maîtresse, lair de comprendre bien des choses.
Mon père avait-elle murmuré, si jamais il marrivait quelque chose, ne laissez pas Minette. Elle est très maline.
Javais acquiescé, serré sa main en silence.
Et voilà maintenant Minette, allongée devant lautel.
Tout était limpide. Et, en moi, tout devint froid.
La fin de la messe sest déroulée dans un brouillard.
Les prières sortaient de ma bouche presque machinalement mon esprit nétait plus là. Il fallait partir. Tout de suite.
Les dames sattardaient, allumaient des cierges, bavardaient à voix basse. Certaines lançaient encore des regards à la chatte, immobile près de lautel.
Mon père, ce chat tenta une vieille dame, mais je nai pu que faire un geste vague :
Plus tard Après.
Je sortis de la chasuble, passant à la soutane ordinaire mes doigts tremblaient tant que les boutons me résistèrent.
Seigneur, faites que je me trompe.
Mais je savais. Dans chaque fibre de mon corps, je savais que je ne me trompais pas.
Minette releva la tête lorsque je mapprochai. Elle me fixa longuement, lâcha un miaulement doux.
Unique.
Comme pour dire : tu as compris ? Très bien.
Viens, ai-je soufflé, main tendue.
La chatte sétira comme après une sieste, et se dirigea vers la sortie. Je la suivis.
Dehors, le ciel était grisâtre. Le vent faisait tournoyer les feuilles mortes sur le bitume. Lappartement de Madame Geneviève nétait quà un quart dheure à pied.
Je marchais dun pas hâtif. Minette ne traînait pas : ses pattes trottinaient, la queue dansait.
Pourvu quil ne soit pas trop tard.
Mais déjà, cette chatte couchée à lautel me disait que tout était accompli.
Sur le trajet, je me rappelais Geneviève : son fauteuil près de la fenêtre, le plaid posé sur ses genoux, son sourire en me voyant arriver. Sa main qui se signait en recevant lEucharistie.
Vous savez, mon père, avait-elle confié lors de notre dernier entretien, je nai pas peur. Jai eu une belle vie. Jai aimé mon mari, jai élevé ma fille. Jai des petits-enfants, même sils sont loin, on se voit rarement. Mais Dieu ma toujours gardée. Toujours.
Et Il vous gardera encore, avais-je dit.
Elle avait soupiré doucement :
Je le sais. Mais tout de même, cest tellement silencieux ici Même avec Minette. La maison est si vide.
Sur le moment, je navais pas vraiment mesuré la portée de ses mots. Javais tenté dêtre compatissant, lavais écoutée, consolée. Je navais pas compris que cétait peut-être un adieu.
Voilà le bâtiment gris, décati, le digicode en panne depuis des lunes. Troisième étage, pas dascenseur.
Je grimpai les marches, maccrochant à la rampe. Mon cœur battait vite, dimpatience ou dangoisse, je ne saurais dire.
Minette filait devant, sarrêta devant la porte à la peinture écaillée, le numéro 37 à demi effacé.
Elle sassit, immobile.
Je frappai.
Une fois. Deux fois. Trois fois.
Rien.
Jappuyai sur la sonnette, ce vieux bouton grinçant dont lécho résonna dans tout lappartement.
Personne.
Madame Geneviève ! lançai-je. Cest le père Laurent !
Silence.
Je collai loreille à la porte. Peut-être nentend-elle pas ? Avec lâge
Pourtant, le silence derrière était trop lourd.
Je maccroupis, cherchant le regard de Minette. Elle fixait la porte sans bouger.
Les mains tremblantes, je sortis mon téléphone. Jappelai lagent de police du quartier, monsieur Pierre Martin, déjà venu à léglise lors dun incident, lan passé.
Allô, Pierre ? Cest le père Laurent de Saint-Éloi Jai besoin daide, cest urgent. Une dame âgée nouvre pas, jai peur que Il faut ouvrir la porte.
La voix de Pierre était égale :
Adresse ?
Rue des Lilas, numéro douze, troisième étage, porte trente-sept.
Jarrive.
Je rangeai le téléphone, massis contre le mur du palier.
Minette sapprocha, se frotta contre ma soutane, ronronnant tout bas.
Je la caressai doucement.
Ma précieuse, tu as bien fait Tu es venue me chercher.
La chatte sallongea à côté de moi.
Nous sommes restés ainsi, côte à côte, dans lescalier.
Tout ce temps, je pensais : si peu de visites chez cette femme si discrète. Ai-je manqué de vigilance, nai-je pas vu sa fatigue, sa solitude ? Elle attendait, peut-être.
Pardon, Geneviève. Je ten supplie.
Pierre est arrivé après quinze minutes.
Il monta lescalier, souffle court homme massif, visage fatigué.
Père Laurent ? Que se passe-t-il ?
Madame Geneviève nouvre pas. Jai peur que ma voix sest brisée.
Pierre acquiesça. Il connaissait ce genre de mission.
Restez là.
Il frappa fort, à la façon des policiers en service.
Madame Geneviève Leroux ! Police ! Ouvrez !
Pas un bruit.
Pierre sortit un petit pied-de-biche, lenclencha délicatement entre la porte et lencadrement, sappuya de tout son poids.
Un craquement. Le bois céda sous la pression.
Dans lappartement sétendait une odeur de médicaments, de renfermé et une étrange paix.
Je fermai brièvement les yeux, me signai et entrai derrière Pierre.
Tout était familier le manteau marron de Geneviève au portemanteau, usé aux manches. Les pantoufles alignées près de la porte, comme au garde-à-vous.
Après lentrée, le couloir. La chambre sur la droite.
Pierre ouvrit la porte et sarrêta sur le seuil.
Je regardai au-dessus de son épaule.
Et mon cœur seffondra.
Geneviève était assise dans son fauteuil, près de la fenêtre, lovée sous son plaid. Les mains croisées sur la poitrine, la tête légèrement rejetée.
On aurait dit quelle dormait.
Mais le visage était devenu cire.
Seigneur murmurais-je.
Pierre sapprocha, vérifia le pouls, secoua la tête :
Cela remonte à trois jours, peut-être davantage.
Trois jours.
Je tombai à genoux sur le pas de la porte.
Trois jours seule ici Personne nétait venu. Personne na frappé.
Sa fille habite Lyon, les petits-enfants aussi loin. Les voisins ? Qui fait attention aux voisins aujourdhui
Sauf Minette.
Elle, seule, était restée près delle. Nétait sortie que lorsque tout était fini, pour traverser Montrouge, direction léglise.
Vous la connaissiez bien ? questionna Pierre, sortant son portable.
Oui Cétait une de mes fidèles. Une femme précieuse.
Il faut prévenir la famille. Ses papiers sont où ?
Dans le buffet du salon Pierre, je peux appeler la fille, jai son numéro.
Il acquiesça :
Très bien. Jappelle aussi le SAMU.
Je mapprochai du fauteuil, regardai le visage apaisé de Geneviève.
Elle navait pas souffert. Le Seigneur lavait rappelée doucement. Certainement pendant son sommeil.
Pardon, murmurais-je. Je nai pas su te rendre visite à temps.
Ma main a effleuré ses cheveux blancs. Je lai bénie et ai commencé à lire la prière des morts, tout bas.
Dans lembrasure, Minette ne quittait pas des yeux sa maîtresse.
Et jai compris, humblement : cette chatte avait aimé Geneviève plus fort que tous ses proches.
Plus que la fille qui nappelait quune fois par mois.
Plus que les petits-enfants qui ne venaient quà Noël.
Minette était restée jusquau dernier moment.
Et cest elle qui mavait trouvé et conduit ici.
Je me suis penché, lai prise doucement dans mes bras.
Elle na pas cherché à senfuir. Elle sest blottie contre moi, ronronnant faiblement.
Ça va aller, murmurais-je. Je veillerai sur toi. On organisera des obsèques chrétiennes tu restes avec moi daccord ?
Jai pleuré, les larmes mouillant la fourrure douce de Minette. Je la caressais, méditant sur lamour vrai celui qui ne se dit pas, mais se prouve.
Trois jours après, nous avons enterré Madame Geneviève.
Sa fille est venue pâle, yeux rougis, toute habillée de noir. Pas ses petits-enfants : trop loin, lécole, expliqua-t-elle.
Vingt personnes étaient là, surtout les mêmes dames âgées du quartier, chantant « Donne-leur le repos éternel » dune voix tremblante.
Jai célébré loffice. Les mots séchappaient avec peine : pardon, pour la distraction, pour loubli.
Près du cercueil, sur le carrelage glacial, Minette sétait allongée.
Elle était venue tôt, ce matin-là, sitôt le cercueil dans léglise.
Impossible de la chasser.
La fille a protesté :
Va-ten ! Ce nest pas ta place !
Mais jai posé la main :
Laissez-la, elle fait ses adieux.
La fille sest tue, na rien dit dautre.
Nous avons emmené Minette au cimetière je lai gardée contre moi tout le trajet.
Après linhumation, la fille ma remercié :
Merci pour tout davoir trouvé maman, de nous avoir avertis.
Ce nest pas moi quil faut remercier, ai-je soufflé. Cest Minette. Elle ma guidé.
Elle a dévisagé la chatte, comme troublée.
Gardez-la, ma-t-elle finalement dit. Je ne peux pas et je suis allergique de toute façon.
Je comptais bien le faire, répondis-je.
Elle partit, sans même se tourner vers la tombe.
Je suis resté.
Devant le tertre mouillé, la croix de bois.
Geneviève. Si discrète. Si seule.
Combien sont-elles, ces femmes aux vies minuscules, qui séteignent dans le silence, inaperçues Nintéressent plus personne.
Sauf les chats. Et le bon Dieu.
Jai caressé Minette :
On rentre ?
Un petit ronron, à peine audible.
Depuis, dans léglise, sur le rebord de la fenêtre près de lautel, il y a toujours une chatte grise et douce.
Les fidèles lui apportent des friandises, la caressent, murmurent :
Quelle brave petite. Une âme sainte.
Je souris doucement.
Et le soir, avant de mendormir, je massois dans mon fauteuil, Minette sur les genoux, caressant sa fourrure chaude.
La chatte ferme les yeux, se met à ronronner.
Dans ses yeux de topaze se reflète la lumière dorée de la petite veilleuse.
Paisible. Inaltérable. Éternelle.