Un cadeau venu trop tard Le bus freina brusquement, et Madame Anne Dubois se cramponna à la barre d…

Cadeau tardif

Le bus freina brusquement et Andrée Delacour sagrippa des deux mains à la barre, sentant sous ses doigts le plastique râpeux fléchir légèrement. Le sac de provisions heurta ses genoux, les pommes roulèrent mollement dedans. Elle se tenait près de la sortie, comptant les arrêts.

Loreillette grésillait tout bas, mais sa petite-fille lui avait interdit de couper : « Mamie, on ne sait jamais, si jappelle. » Son téléphone, tel un galet, pesait dans la poche extérieure du sac. Andrée vérifia tout de même si la fermeture était bien fermée.

Déjà en pensée, elle imaginait lappartement : le sac posé sur le tabouret de lentrée, les chaussures remplacées par ses pantoufles, le manteau accroché, lécharpe soigneusement pliée. Ensuite, elle disposerait les courses : carottes avec les autres légumes, poulet au frigo, pain dans la boîte. Une casserole pour la soupe. Ce soir, son fils passerait récupérer les boîtes. De toute façon, il était de garde, jamais le temps de cuisiner.

Le bus stoppa sec, les portes souvrirent dans un soupir. Andrée descendit prudemment les marches, tenant la rambarde, et rejoignit son immeuble. Dans la cour, des gamins jouaient au ballon ; une fillette en trottinette manqua de la frôler mais bifurqua à temps. Devant le hall, ça sentait les croquettes pour chats et la Gauloise blonde.

Dans lentrée, Andrée posa le sac, retira ses chaussures, les rangea du bout du pied contre le mur. Le manteau sur le crochet, lécharpe sur létagère. Elle alla en cuisine, rangea les provisions : carottes dans la corbeille, poulet au frais, pain à sa place. Elle remplit la casserole deau, juste ce quil fallait pour couvrir le fond de la main.

Le téléphone vibra sur la table. Elle sessuya les mains et le rapprocha.

Oui, Lucas ? fit-elle, penchée comme si cela aidait à mieux entendre son fils.

Salut maman. Ça va ? La voix était précipitée, des voix couvraient en arrière-plan.

Ça va. Je prépare ma soupe. Tu passeras ?

Oui, dans deux heures à peu près. Dis, maman, il y a encore une collecte à la maternelle, pour les travaux cette fois Tu pourrais enfin comme la dernière fois.

Déjà, Andrée tendait la main vers le tiroir à papiers, là où elle gardait son précieux carnet gris.

Tu as besoin de combien ? demanda-t-elle.

Si tu peux, trois cents euros. Bon, tout le monde donne, mais tu sais Il soupira. Cest compliqué en ce moment.

Je comprends, dit-elle. Daccord, je te donnerai.

Merci maman. Tu es un ange. Je passe ce soir. Et ta soupe préférée

Lorsque la conversation sacheva, leau frémissait déjà. Andrée y jeta le poulet, une poignée de sel, une feuille de laurier. Assise à table, elle ouvrit son carnet. Sous « retraite », la somme était soigneusement inscrite. En dessous : loyer, pharmacie, « petits-enfants », « imprévus ».

Elle ajouta « maternelle », la somme correspondante, hésitant un peu. Les chiffres se tassaient, rabattus par en bas. Il ne restait pas autant quon aimerait. Mais ce nétait pas la fin du monde. « Bon, on sen sortira », pensa-t-elle en fermant le carnet.

Sur le frigo, un magnet tenait un mini-calendrier. En bas, sous les dates : « Maison de la Culture. Abonnements saisonniers musique classique, jazz, théâtre. Réductions séniors ». Ce magnet, cest sa voisine Mireille qui lavait offert avec une part de tarte le jour de son anniversaire.

Plusieurs fois, Andrée avait surpris ses yeux à relire la publicité, debout devant la bouilloire à attendre le sifflement. Ce soir encore, son regard sy arrêta, sur ce mot : « abonnements ». Elle songea à une époque, bien avant le mariage, où, avec sa copine Jacqueline, elles faisaient la queue au conservatoire. Il fallait patienter dehors, grelotter, rire et piétiner. À ce temps-là, ses cheveux étaient longs, relevés en chignon, et elle sortait sa plus belle robe avec ses seules chaussures à talons.

Aujourdhui cela lui semblait bien loin, ce milieu de salle sous les lumières. Les petits-enfants lembarquent parfois à leurs goûters danniversaire, mais ce nest pas pareil : du bruit, des confettis, des décibels. Ici elle ne saurait même dire quels concerts s’y jouent.

Elle retira le magnet pour lire le verso : site internet, numéro de téléphone. Le site ne lui disait rien, mais le téléphone Elle remit le magnet en place, mais lidée tournait déjà.

« Bêtises, se raisonna-t-elle. Il vaut mieux garder de côté pour la doudoune de la petite. Ça pousse, ça coûte un bras. »

Elle baissa le feu sous le potage, retourna à table, sans rouvrir le carnet. À la place, elle sortit de létagère une vieille enveloppe, sa fameuse réserve « au cas où ». Quelques billets en euros, mis bout à bout au fil des mois. Pas énorme, mais assez pour le lave-linge si jamais, ou des analyses médicales.

Les doigts triaient, le cerveau faisait tourner la réclame de la Maison de la Culture.

Le soir venu, Lucas arriva, posa sa veste sur une chaise, sortit les boîtes en plastique du sac.

Oh, une soupe aux choux ! Maman, tu ne changeras jamais ! Tu as mangé ?

Oui, oui, sers-toi. Jai préparé largent, fit-elle posément en comptant trois billets de cent.

Tu devrais noter, hein, combien il reste, remarqua-t-il en les attrapant. On ne sait jamais, après il te manque.

Je note, répondit-elle. Tout est carré avec moi.

Las de la gestion, lança-t-il avec un sourire. Au fait, samedi tu pourrais garder les enfants ? Avec Hélène, faut quon aille chez Auchan, personne dautre pour les garder.

Pas de souci, acquiesça-t-elle. Je nai que ça à faire.

Il raconta un peu le boulot, son chef, de nouveaux règlements absurdes. Puis, en remettant ses chaussures, il se retourna :

Dis, tu tachètes parfois un truc pour toi ? Tes tout le temps à donner pour les gamins et nous.

Jai tout ce quil me faut. Quest-ce que jaurais besoin de plus ?

Il balaya la remarque dun geste :

Bon, tu sais ce que tu fais. Je passerai dans la semaine.

Une fois son fils parti, lappartement retomba dans le silence. Andrée lava la vaisselle, essuya la table. Elle regarda de nouveau le magnet. « Tu tachètes quoi pour toi ? », ça résonnait encore.

Le lendemain matin, elle resta un bon moment à contempler le plafond. Les petits-enfants à lécole ou la crèche, son fils au boulot. Personne avant le soir. Journée soi-disant libre, mais de ces fausses libertés, envahies de corvées minuscules : fleurs à arroser, sol à nettoyer, vieux journaux à trier.

Elle se leva, fit un semblant de gymnastique ce que le médecin avait recommandé : bras en lair, tortillements prudents du cou. Puis elle mit leau à chauffer, versa le thé. Devant la bouilloire, elle prit à nouveau le magnet dans la main.

« Maison de la Culture. Abonnements »

Elle attrapa le téléphone, composa le numéro minuscule. Son cœur battait trop fort. Plusieurs sonneries, un timbre féminin lui répondit :

Maison de la Culture, billetterie, bonjour.

Bonjour, la bouche sèche. Je me renseigne à propos des abonnements.

Bien sûr, madame. Pour quel cycle ?

Je euh Quels cycles avez-vous ?

La dame énuméra : orchestre symphonique, musique de chambre, « soirées romantiques », spectacles jeunes publics.

Les séniors ont droit à une réduction, précisa-t-elle. Mais labonnement reste une jolie somme. Quatre concerts, tout compris.

Et à lunité ?

Possible, mais plus cher que labonnement. Labonnement, cest vraiment plus économique.

Andrée visualisa ses colonnes de chiffres, lenveloppe cachée dans le tiroir. Elle demanda prudemment le prix, la somme tomba, lourde comme une vieille dette. Ça restait faisable, mais alors le « de côté » serait rabougri.

Réfléchissez, suggéra la dame. Les abonnements partent vite.

Merci, souffla Andrée, puis raccrocha.

La bouilloire chantait enfin. Elle prépara le thé, ouvrit son carnet. Sur la page blanche, elle écrivit : « Abonnement », puis la somme, puis « 4 concerts ». Elle calcula en divisant par mois. Après tout, pas la mer à boire. Elle raya quelques friandises mentales. Éco de coiffeur, plus soigneux, ça passe.

Mais dans sa tête surgissaient les visages des petits-enfants : le petit voulait toujours un nouveau jeu de construction, la grande des baskets spéciales pour la danse, Lucas et sa femme sessoufflaient au crédit immobilier Et voilà que son propre désir paraissait presque indécent, comme si aller à un concert relevait de la fugue.

Le carnet resta refermé sur la table. Elle lava le sol, tria le linge, étendit sur le radiateur. Lidée de la salle, pourtant, simmisçait partout.

Après déjeuner, linterphone grésilla. Cétait Mireille avec un bocal de cornichons maison.

Tiens, prends-les, dit-elle en sinstallant en cuisine. Je ne sais plus où les mettre. Alors, quoi de neuf ?

Oh, ça va, répondit Andrée avec un sourire. Je me demandais

Un silence gêné.

Tu te demandes quoi donc ? sassied la voisine, ressortant son tricot.

Pour un concert lâcha Andrée, ils vendent des abonnements à la Maison de la Culture. Jallais souvent entendre des concerts à vingt ans. Ça me tente. Mais cest cher.

Mireille leva les sourcils.

Quest-ce que tu attends de moi ? Cest à toi de savoir. Tu veux y aller, vas-y !

Cest une histoire de sous bredouilla Andrée.

Des sous, toujours des sous Mireille balaya lobjection. Regarde ce que tu donnes chaque mois à Lucas, aux petits Et toi tu te traînes ta vieille écharpe, tu vas au supermarché toujours avec le même manteau. Tu mérites bien un petit plaisir.

Cest pas la première fois non plus, protesta Andrée. Je faisais ça avant.

Avant, cétait quand un croissant coûtait un franc, gloussa Mireille. Ce nest pas pareil. Et puis cest ton argent, non ? Tu ne le leur demandes pas !

Ils diront que cest ridicule, admit-elle tout bas. Que je ferais mieux de penser aux enfants.

Et alors, tu leur dis rien ! Ou invente une visite chez le médecin. Franchement, tu nas plus douze ans.

Les mots « tu nas plus douze ans » piquèrent. Andrée sentit monter quelque chose entre la gêne et la révolte.

Les médecins, jy vais déjà, répliqua-t-elle. Mais même Jai peur de ne pas arriver, peur des escaliers, peur du cœur qui flanche.

Allons, il y a lascenseur ! balaya Mireille. Et tu tassoiras, tu ne vas pas faire la java. Regarde, le mois dernier je suis allée au théâtre, rien de cassé ! Jai même mal aux jambes pendant trois jours, mais ça ma donné la pêche pour lannée !

Encore un peu de causeries sur lactualité, le prix de la paracétamol Quand Mireille repartit, Andrée saisit le téléphone. Elle recomposa le numéro de la Maison de la Culture et, avant de pouvoir trop hésiter, déclara :

Jaimerais mabonner aux soirées romantiques.

On lui expliqua de venir en personne avec sa carte didentité. Elle nota adresse et horaires, montra le papier à son magnet. Son cœur cognait comme après une course.

Le soir, sa belle-fille lappela.

Madame Delacour, samedi vous êtes sûre de pouvoir garder les enfants ? On veut profiter de la promo sur les appareils électro.

Oui, pas de soucis, répondit Andrée.

Merci beaucoup. On vous rapportera quelque chose. Du thé ? Des serviettes ?

Non, non, jai tout ce quil me faut !

Une fois seule, elle regarda le papier collé au frigo. Caisse ouverte jusquà dix-huit heures. Il faudrait partir tôt pour traîner sans stress.

Cette nuit-là, elle rêva de la salle : fauteuils rouges, lumière feutrée, gens en noir. Elle, là, au milieu, le programme en main, de peur de gêner son voisin.

Au matin, elle se réveilla le cœur lourd. « Pourquoi jai fait ça ? Que de tracas pour pas grand-chose », pensa-t-elle.

Mais la note au frigo navait pas disparu. Après le petit-déjeuner, elle sortit son « beau » manteau du placard, épousseta, vérifia que tous les boutons tenaient bon. Écharpe chaude, chaussures confortables. Passeport, porte-monnaie, lunettes, cachets et bouteille deau dans le sac.

Avant de sortir, elle sassit une minute sur le tabouret de lentrée, vérifia son souffle. « Ça va, jy arriverai », se rassura-t-elle, avant de fermer la porte derrière elle.

La station n’était pas loin, mais elle préféra marcher lentement en comptant les pas. Le bus arriva vite. À lintérieur, un jeune homme lui céda sa place. Elle le remercia, sassit près de la fenêtre, serrant sa sacoche.

La Maison de la Culture nétait quà deux arrêts du centre-ville. Un haut bâtiment à colonnes, de grandes affiches en façade. Près de lentrée, deux dames discutaient en battant lair. À lintérieur, ça sentait la poussière, le bois ciré, et vaguement la madeleine du buffet.

La billetterie était à droite. Derrière la vitre, une dame à la voix avenante. Andrée tendit sa carte, énonça le cycle choisi.

Pour les séniors, il y a une belle réduction, répéta la caissière. Coup de chance, il reste de bons sièges au centre.

Elle pointa un petit plan, des carrés minuscules dessinaient lauditorium. Andrée ny comprit pas grand-chose, hocha la tête.

À lannonce du prix, sa main trembla un peu. Elle sortit les billets, compta. Lenvie de faire marche arrière la frôla, mais la file bruissait derrière elle, quelquun toussota, alors elle posa largent sans broncher.

Voici votre abonnement, dit la dame, glissant un joli carton orné dans ses mains. Premier concert dans deux semaines. Venez un peu en avance.

La carte était si jolie : photo de scène en couverture, petits textes alignés à lintérieur. Andrée la glissa précieusement, entre son passeport et le carnet de recettes, petit trésor nomade.

Sortant, elle sentit ses jambes flageoler. Elle sassit sur un banc devant, but quelques gorgées deau. À côté, deux ados fumaient en riant fort de musique incompréhensible. Elle se prit à écouter comme une langue étrangère.

« Ça y est, songea-t-elle. Trop tard pour reculer. »

Les deux semaines filèrent comme dhabitude : petits-enfants malades, compote à préparer, thermomètres sous les bras. Lucas déposa les courses, repartit avec les boîtes. Plus dune fois, elle faillit lui parler de labonnement mais bifurquait toujours à la dernière minute.

Le matin du grand jour, lanxiété grignotait le ventre. Elle prépara le repas du soir à lavance, pour ne pas traîner en cuisine. Elle appela son fils.

Ce soir je ne serai pas là, annonça-t-elle. Sil y a quoi que ce soit, prévenez-moi à lavance.

Où tu vas ? sétonna-t-il.

Elle hésita. Mentir ? Dire la vérité faisait peur.

À la Maison de la Culture. Concert.

Un blanc.

Un concert ? Maman, tu es sûre ? Il y aura du bruit, des jeunes, la cohue

Ce nest pas une rave party, répliqua-t-elle, se maîtrisant. Ce sont des romances.

Et qui ta invitée ?

Personne. Jai acheté labonnement moi-même.

Ça souffla de lautre côté.

Tu es sérieuse ? Tu sais quon na pas trop de sous en ce moment. Ces euros-là

Je sais, coupa-t-elle. Mais cest mon argent.

Le ton la surprit elle-même, ferme comme jamais. Elle serra le téléphone.

Bon admit enfin Lucas. Après tout, cest le tien. Mais ne viens pas te plaindre si tu manques après. Et puis protège-toi, pas de courant dair. À ton âge

À mon âge, on peut bien sasseoir et écouter de la musique. Je ne pars pas gravir lEverest.

Soupir plus doux.

Ok. Mais appelle-moi quand tu rentres, hein ? Pour que je ne minquiète pas.

Promis, répondit-elle.

Elle resta longtemps, à caresser la carte dabonnement du bout des doigts. Les mains tremblaient. Elle se sentit presque rebelle, limite hors-la-loi, mais il ne fallait pas reculer.

Le soir, elle fit un effort : la plus jolie robe, bleu marine, col rond, collants sans accros, souliers à petit talon. Elle peigna ses cheveux, luttant contre les mèches folles.

La nuit tombait déjà, vitrines illuminées, cohue à larrêt de bus. Elle cala son sac et dedans, labonnement, pièce didentité, foulard, médicaments.

Dans le bus, serrée entre les gens, quelquun marcha sur son pied, sexcusa. Elle sagrippa, compta les arrêts. Au bon moment, elle se glissa vers la sortie, en sexcusant à demi-mot.

À lentrée de la Maison de la Culture, queue disparate : quelques couples âgés, des dames beaucoup plus jeunes, même des étudiants. Détente. Non, elle nétait pas la doyenne.

Au vestiaire, elle laissa son manteau, hérita dun jeton, resta figée deux secondes. Finalement, elle avisa la flèche « Salle », suivit le couloir, longeant la rampe.

Dans la pénombre, rempli de cent petites loupiottes, une ouvreuse vérifia les cartons.

Sixième rang, place neuf, indiqua-t-elle. Par là, madame.

Andrée traversa le rang, murmurant pardon à chaque passage. Enfin assise, elle posa le sac sur ses jambes. Le cœur battait sec, mais danticipation seulement.

Autour, les spectateurs bavardaient, étudiaient leurs programmes. Andrée ouvrit le sien. Les titres de romances n’évoquaient pas grand-chose, mais le nom dun compositeur connu figurait en bas souvenir des chansons radiophoniques de sa jeunesse.

Peu à peu, la lumière baissa. Sur scène, la maîtresse de cérémonie, quelques mots dintro. Andrée écoutait sans vraiment saisir ; ce qui comptait, cétait juste dêtre là, parmi les autres, pas devant la casserole.

Dès les premiers accords, un frisson la parcourut. La voix de la chanteuse était grave, légèrement éraillée. Les mots parlaient damour, de distance, de voyages, et soudain tout semblait familier. Elle se revit, des années plus tôt, autre salle, autre ville, dautres bras autour delle, disparus depuis.

Les yeux picotaient, mais elle ne pleura pas. Elle se contenta de serrer sa sacoche et découter. Petit à petit, tout son corps se détendit, la respiration devint paisible. La musique emplissait lair et, le temps dun soir, la vie nétait plus simple routine ou privations économiques.

À lentracte, elle avait un peu mal aux jambes, le dos raide. Direction le foyer pour marcher un peu. Autour, ça causait du programme, du chanteur. Certains prenaient un cannelé ou un thé en verre plastique. Pour une fois, elle sautorisa une mini-tablette de chocolat, dordinaire bannie.

Il est bon, commenta-t-elle pour elle-même, brisant un carré.

Une dame de son âge, tailleur clair, lui sourit :

Le concert est chouette, hein ?

Oui, acquiesça Andrée. Ça faisait longtemps pour moi.

Moi aussi, confia la voisine. Les petits-enfants, le jardin, on prend jamais le temps. Mais là, je me suis dit : si ce nest pas maintenant, ce ne sera jamais.

Elles échangèrent un brin sur la soirée. Puis la cloche sonna, retour dans la salle.

La deuxième partie passa en un souffle. Cette fois, Andrée ne comptait plus les euros, ni le prix de chaque chanson. Elle écoutait, tout simplement. À la fin, lovation dura, elle y alla de ses mains jusquà ce que ça picote.

Dehors, lair était frais. Les jambes fatiguées, oui, mais dedans, un petit feu tranquille. Pas du ravissement, mais la certitude davoir fait, enfin, quelque chose rien que pour soi.

Rentrée, elle appela Lucas :

Je suis bien rentrée. Tout va bien.

Et alors ? Tu ne tes pas gelée ?

Non, répondit-elle. Cétait très bien.

Il se tut, puis ajouta :

Bon, tant que tu es contente. Nabuse pas, hein, on doit encore économiser pour les travaux.

Je sais. Mais jai déjà payé labonnement. Il me reste trois concerts.

Trois ? Tu tes lancée ! Bon, profites-en alors. Mais vas-y mollo.

Ensuite, elle rangea son manteau, posa le sac. En cuisine, elle se fit une tasse de thé, posa labonnement devant elle. Un peu écorné déjà. Elle nota prudemment chaque date de concert sur le calendrier au mur. Un cercle rouge autour.

La semaine suivante, Lucas revint réclamer une avance pour une nouvelle collecte. Andrée ouvrit son carnet, longuement silencieuse sur les colonnes.

Je peux nen donner que la moitié. Jai besoin du reste.

Pour quoi faire ? demanda-t-il machinalement.

Elle le fixa son visage fatigué, ses cernes.

Pour moi, dit-elle calmement. Jai aussi mes besoins.

Il hésita, puis haussa les épaules.

Comme tu veux, maman.

Ce soir-là, seule, elle ressortit un vieil album photo. Sur une photo, elle était jeune, en robe claire, devant la salle de concert dune autre ville. Une programmation à la main, sourire timide.

Andrée resta longtemps à contempler ce passé, tentant de retrouver lécho dans le miroir. Puis elle remit lalbum en place.

Sur le frigo, à côté du magnet, apparut un nouveau papier : « Prochain concert le 15 ». Plus bas : « Penser à partir plus tôt ».

Rien navait fondamentalement changé. Chaque matin, elle préparait la soupe, faisait des lessives, filait à la pharmacie, gardait les petits. Lucas sollicitait souvent son aide, elle faisait ce quelle pouvait encore. Mais, sous la routine, avait germé lidée dun temps pour elle, de petits rendez-vous silencieux, qu’elle navait pas à justifier.

Parfois, frôlant le calendrier, elle effleurait le rond rouge. Alors, un sentiment têtu subsistait : elle était encore vivante, elle avait toujours le droit de vouloir.

Un soir, feuilletant lhebdo, elle tomba sur une annonce : atelier danglais pour séniors, à la bibliothèque du quartier. Gratuit, sur inscription.

Elle découpa la rubrique, la glissa près de son abonnement. Se fit un thé et se demanda si ce nétait pas, cette fois, un brin daudace.

« Dabord mon dernier concert, se promit-elle. On verra bien après. »

La publicité dormit dans le carnet, mais apprendre quelque chose de nouveau ne lui paraissait plus inconcevable. Avant de dormir, elle ouvrit la fenêtre. En bas, le lampadaire tremblotait sur un ado casque aux oreilles, un garçon tapait dans un ballon.

Andrée resta là un long moment, main posée sur le rebord, à sentir un calme doux sinstaller. La vie continuait, pleine de limites, dattentes. Mais au moins, parmi tout cela, il y avait bien quatre soirées rien quà elle, et peut-être, un brouhaha de mots anglais, un jour.

Elle éteignit la cuisine, regagna la chambre, et senroula proprement dans la couette. Demain, tout recommencerait courses, appels, marmites. Mais le cercle sur le calendrier changeait déjà la donne. Cétait minuscule, mais fondamental. Même si seule elle savait que ça existait.

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