— Tu ne m’as jamais vraiment aimé. Tu t’es mariée avec moi sans amour. Maintenant, tu vas sûrement m…

Tu ne mas jamais aimée. Tu as accepté de mépouser sans amour. Tu vas mabandonner maintenant que je suis malade

Jamais ! répondit Solène en enlaçant Étienne. Tu es le meilleur des hommes ! Je ne tabandonnerai pour rien au monde

Cela lui semblait incroyable, à lui, Étienne. Il avait le cœur lourd, le moral bas

Solène avait été mariée vingt-cinq ans, et tout ce temps, elle continuait dattirer le regard des hommes. Déjà jeune fille, elle suscitait lintérêt partout où elle allait.

Oui, déjà au lycée, les garçons ne juraient que par Solène. Pourtant, elle nétait pas ce quon appelle une beauté. Il y avait autre chose, un charme difficile à définir.

Solène navait jamais quitté son mari, même sil était loin dêtre un homme sans histoires.

Non, Solène était restée auprès de Benoît jusquà la fin. Ils avaient élevé leur fille, Lucie, et lavaient vue épouser un jeune homme qui lemmena vivre à Florence. Depuis, ils envoyaient de superbes photos, invitaient Solène en visite. Benoît, lui, nen profita jamais Peut-être quun jour Solène irait chez eux. Mais Benoît, cétait fini.

Il était mort dans un accident de voiture, dune façon absurde Plus tard, Solène apprit quil avait probablement fait un malaise au volant. Le cœur qui lâche, la confusion, un geste malheureux.

Peut-être a-t-il perdu connaissance ? osa-t-elle supposer.

On ne le saura jamais soupira son amie Claire, qui était médecin. Cause du décès : blessures multiples incompatibles avec la vie.

Solène était restée sous le choc. Claire sétait occupée de tout organiser, elle avait appris les détails grâce à ses contacts. Benoît fut enterré et Solène se retrouva seule dans cette grande maison, quils avaient bâtie, année après année, à la périphérie de Tours.

Pour deux, la maison paraissait juste assez vaste : quand la famille ou des amis venaient, on occupait chaque recoin. Mais pour une femme seule cétait devenu un immense fardeau.

Une maison reste une maison : il y a toujours besoin dune présence masculine

Lucie avait fait le voyage pour dire adieu à son père. Elle avait tenté de convaincre sa mère de vendre la maison, dacheter un appartement, voire de venir vivre avec eux en Italie.

Hors de question ! sétait exclamée Solène. Je nai pas construit cette maison pour la vendre. Et ton Italie, jy ai mis les pieds, jai vu ce que javais à voir

Maman !

Tu es têtue, Lucie ! lui dit Solène en lui souriant à travers ses larmes. Je plaisante, tu sais

Si tu plaisantes, cest que tout nest pas si sombre.

Cétait compliqué. Tout lavait toujours été, comme Benoît lui-même. Dun côté, il était un mari attentionné, aimant.

De lautre, cétait un homme capricieux. Quand il était de mauvaise humeur, il pouvait lui user le moral jusquà la corde. Puis il regrettait, sexcusait, et Solène, de son côté, ne gardait jamais rancune. Vingt-cinq ans ainsi ! De quoi perdre la tête

Lucie repartit après quelques jours son mari travaillait beaucoup, elle voulait entretenir la chaleur de son foyer. Solène resta seule.

Mais elle savait, au fond, que cela ne durerait pas.

En effet, six mois plus tard, elle avait essuyé ses larmes. Autour delle sétaient déjà formés de nouveaux admirateurs.

Même la mère de Solène sen étonnait, autrefois :

Je ne comprends pas, ma fille, ce quils te trouvent Ils tombent tous à tes pieds ! Et tu nes pas vraiment jolie ou alors je ne vois rien à ton avantage.

Tu es gentille, Maman Solène souriait, appliquant son rouge à lèvres. La beauté, ça ne signifie rien, cest du vent. Une femme doit être charmante, charismatique, envoûtante.

Allez, file, la belle. Sinon ton prétendant va se lasser et partir

Un autre viendra, lançait Solène en haussant les épaules.

Près de trente ans sont passés depuis ce jour. Pourtant, rien na changé : les femmes se plaignent de ne plus trouver dhommes libres après quarante ans.

Solène na jamais compris ce problème. À quarante-six ans, elle avait, croyez-le ou non, deux prétendants, et les deux valaient le détour.

De cœur, Solène penchait pour Maxence. Il lui plaisait, physiquement et dans la conversation. Un homme cultivé, distingué, avec qui tout paraissait fluide.

Mais Maxence était surtout un as des mots doux. Solène lécoutait avec plaisir, elle fut presque conquise mais avec lexpérience, elle savait quun homme pareil nétait pas fait pour la vraie vie, pour une grande maison.

Lautre prétendant, Étienne, était simple : un homme solide, du genre à pouvoir vider une bouteille lors dune fête mais à toujours avoir de lor dans les mains, tout lui réussissait. Un vrai gaillard, habile de ses mains, dun tempérament doux mais doté dune vraie force intérieure.

Avec sa femme, il pouvait être câlin comme un chiot, mais pour elle, il aurait soulevé des montagnes. Pourtant, Solène laimait moins : mystérieuse logique féminine

Il ne maîtrisait pas les belles paroles. Sobre, Étienne parlait peu. Parfois, après un verre, il se laissait aller à raconter des histoires drôles, à faire rire lassemblée.

Et il savait encaisser : le lendemain, il reprenait ses activités, une douche froide, et cétait reparti. Peu bavard, mais efficace. Cest lui que Solène choisit.

Maxence fut vexé, délaissé, et séclipsa.

Solène épousa Étienne, qui nageait dans le bonheur. Le jour du mariage, il avait bu un verre de trop, il chanta, dansa jusquau bout de la nuit.

Dis donc sourit Claire à peine un an après la mort de Benoît, et tu te remaries déjà. Il y en a qui cherchent un homme toute leur vie Toi, tu as juste à sortir dehors, et hop !

Tu vas aussi dire comme Maman : « Mais quest-ce quils te trouvent tu nes même pas jolie ! » ?

Non, non, je ne dirai rien de tout cela. Mais cest vrai que tu as toujours eu une chance insolente.

Je sais pas, Claire, demande à Maman ! lui envoya Solène en riant.

Solène fit un clin dœil à son amie et alla danser avec son mari. Elle laissa ses derniers doutes senvoler.

Quimporte si Étienne était un peu rustique ? Quel homme solide. En plus, il était toujours propre sur lui. Et puis, moins on parle, parfois, mieux cest.

Avec Maxence, que serait-elle devenue ? On ne fait pas de la soupe avec de belles phrases.

Quelques mois plus tard, Étienne transforma le jardin de Solène en un véritable petit paradis. Il arracha les arbres inutiles, égalisa la terre, fit des massifs pour les fleurs, bâtit une jolie tonnelle. Dans la maison, on sentait la main dun homme.

Solène ne regretta pas son choix. Bien au contraire.

Étienne gagnait aussi assez bien sa vie et multipliait les attentions. Elle comparait alors ses quelques années de bonheur à vingt-cinq ans de mariage, et regrettaient presque de ne pas avoir connu Étienne plus tôt. Un homme en or !

Pendant les beaux jours, ils faisaient des grillades le soir, dînaient sous la tonnelle où Étienne avait dressé une solide table en bois, des bancs.

Solène, repue de brochettes, plissait les yeux comme une chatte rassasiée. Étienne la contemplait, radieux.

À quoi penses-tu, Étienne ?

Rien. Je suis heureux.

Sa première femme, à lui, avait été si triste ! Il nimaginait plus rencontrer une femme aussi merveilleuse.

Ils vécurent leur bonheur conjugal quatre ans durant. Puis un jour, Étienne commença à se sentir diminué.

Il se fatiguait vite, maigrait sans raison. Sil buvait un peu lui qui aimait parfois lever le coude il se sentait mal comme jamais.

Étienne, il faut voir un médecin ! salarma Solène. Quattends-tu ? Ce nest pas normal.

Mais ce nest rien, Solène ! Ça va passer tout seul.

Quest-ce que tu racontes là ? Et si ça ne passe pas ? Tu fais comme tous ces hommes, tu as peur des blouses blanches ?

Non.

Étienne, en fait, avait une unique angoisse : que si la maladie était grave, Solène labandonne. Quelle ne veuille pas vivre aux côtés dun homme malade.

Il nétait pas sot, Étienne. Il comprenait bien que Solène lavait épousé par raison, pas par une folle passion. Mais lui, il laimait ! Contre tout bon sens.

Il se rappelait encore ce jour où, au marché de Tours, il avait vu une femme déboussolée, cherchant son porte-monnaie dans son sac, et il en était tombé amoureux demblée. Cette maladresse avait touché quelque chose en lui, irrésistible.

Il avait eu envie de la prendre dans ses bras, de la protéger pour toujours. Sa mère à lui, Marguerite, regarda un jour Solène dubitativement :

Cest ta vie, mon fils mais franchement, quas-tu trouvé en elle ? Elle nest ni jeune, ni belle, tu pourrais épouser nimporte quelle jolie jeune fille !

Mais Étienne, lui, ne voulait rien dautre que Solène. Maintenant, sil était vraiment malade, lui serait-elle encore nécessaire ?

Malgré tous ses efforts, il refusa daller à lhôpital. Un samedi soir, Claire et son mari, Jacques, étaient leurs invités. Étienne et Jacques préparaient les brochettes au barbecue et buvaient de la bière. Claire, coupant des légumes avec Solène, demanda soudain :

Est-ce que ton Étienne ne serait pas malade ?

Je nen sais rien ! sexclama Solène. Je le supplie de voir un médecin. Rien à faire ! Toi qui es docteure, tu nas pas remarqué quelque chose Dis-moi !

Il a effectivement mauvaise mine, il a maigri, et sa peau a comme un reflet jaune.

Mon Dieu, Claire ! Essaie de le convaincre daller à lhôpital, sil te plaît. Il técoutera peut-être

Claire regarda Solène dans les yeux.

Dis-moi, Solène tu laimes, au fond ? Je me souviens de tes doutes

Solène mordilla sa lèvre sans rien répondre.

Mais Claire neut pas le temps de convaincre Étienne : il sévanouit au milieu du repas. On appela le SAMU. Solène partit avec son mari aux urgences. Il ne revint pas à lui. Elle lui tenait la main, priant en silence.

On lopéra quasiment sur-le-champ.

Tumeur au foie.

Un cancer ?! seffondra Solène.

On attend encore les analyses.

La tumeur était bénigne, mais déjà bien développée quand Étienne arriva sur la table dopération.

Les médecins lui interdirent presque tout, lui annoncèrent une longue, incertaine convalescence. Le temps, après tout, nétait plus de son côté.

Étienne sabattit. Sa mère lui rendit visite à lhôpital, un après-midi où Solène travaillait encore. Marguerite apporta ce que le médecin avait autorisé la liste était courte

Je ne te reconnais pas, mon fils ! sexclama-t-elle. Tu as survécu, tu nas pas le cancer ! Tu devrais sauter de joie Allez, mange un peu ces boulettes vapeur.

Jai pas faim.

Il faut. Quest-ce qui te tracasse ? Solène vient te voir ?

Elle vient pour linstant.

Tu crains quelle parte, hein ? Ce serait bien stupide de sa part

Mais je sers plus à rien ! Même le travail mest interdit. Un bon à rien à cinquante ans Qui voudrait dun handicapé ?

Quest-ce quil se passe, ici ? questionna Solène en entrant. On tentend hurler jusquau couloir. Bonjour, Marguerite !

Je vais y aller. Prends soin de lui, Solène. À bientôt.

Quest-ce qui ne va pas ?

Marguerite haussa les épaules et quitta la chambre. Solène se lava les mains, sapprocha de son mari alité.

Alors mon handicapé préféré ? Tes bras, tes jambes sont là. Où est le problème ? Le reste va guérir. Tu sais ce que jai lu sur le foie ?

Quoi donc ?

Cest lorgane qui peut se reconstruire tout seul ! Sil en reste au moins cinquante et un pour cent, il repousse. Or toi, tu en as soixante pour cent. Sois patient, ça va aller.

Mais ai-je le temps ?

Quoi ?

Le temps.

Mais de quoi parles-tu ? On ma caché quelque chose ? Tu as demandé aux médecins de mépargner une vérité ?

Non, non, ce nest pas ça

Étienne rentra à la maison. Commença alors la période la plus difficile de sa vie. Dès quil se fatiguait un peu physiquement, la lassitude le terrassait. Et lapproche de son anniversaire le déprimait encore plus : interdit de manger ceci, de boire cela Quelle joie vraiment !

Solène fit comme si elle ne remarquait rien, partageant son régime avec un sourire.

Solène osa-t-il enfin Quest-ce quon va devenir ?

Comment ça ?

Je guéris trop lentement. Tu vas finir par mabandonner, non ? Dis-le moi franchement.

Pourquoi voudrais-je tabandonner ? Je suis bien avec toi.

Parce que, avant, je faisais tout Maintenant, je me sens inutile, et même mauvais pour moi-même.

Ne dis donc pas de bêtises. Prends-toi en main !

Jessaie, mais je ny arrive plus Trois coups de marteau et je suis épuisé.

Solène sapprocha, lentoura de ses bras, sa joue contre sa nuque.

Je taime. Et jamais je ne tabandonnerai. Récupère à ton rythme, doucement.

Tu maimes vraiment ? Tu le dis, mais

Vraiment, vraiment.

Solène na pas quitté Étienne. Et il se remet, lentement.

Solène lui a organisé un anniversaire sans alcool, pour quil ne souffre pas dêtre exclu.

Quelques amis proches vinrent, on sinstalla sous la tonnelle, on fit des jeux de société.

Sacré veinard, Étienne dirent ses copains en partant.

Vous allez boire un coup à ma santé en cachette, hein ? lança-t-il, malicieux.

On rit, on se quitta bons amis. Le soir, Solène et Étienne sassirent ensemble sur le perron, regardant les étoiles en silence. Heureux, tout simplement. Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, Étienne se sentit mieux.

Il reprenait confiance, croyait à sa guérison. Et sut que sa femme ne labandonnerait jamais. Il la serra plus fort.

Tu vas bien, Étienne ?

Parfaitement répondit-il.

Enfin souffla Solène en lembrassant sur la joue.

Ils étaient heureuxUn souffle tiède traversa le jardin. Dans la nuit paisible, un merle lança son dernier trille, comme un clin dœil à la résilience discrète de leurs vies. Étienne posa sa main sur celle de Solène, la serra doucement. Pas besoin de mots. Tout était là: la confiance revenue, la gratitude muette, la lumière fragile dun bonheur réparé.

Au loin, les rires étouffés de voisins flottaient dans lair. Demain, il y aurait à désherber ou à repeindre la tonnelle, peut-être même à planter des pivoines car Solène en rêvait depuis si longtemps. Demain viendrait, rempli de gestes simples, et dinstants partagés.

Solène caressa la main de son mari, levant les yeux vers la voûte étoilée: Tu sais, Étienne Je nai jamais cru au grand amour. Mais ce soir, là, avec toi, cest peut-être autre chose plus vrai, moins bruyant, mais solide comme la terre du jardin. On na pas besoin de plus.

Il la regarda, bouleversé, et se mit à rire doucement, un rire fatigué, ému, qui chassa pour de bon lombre persistante du doute.

Solène On sera bien, tous les deux aussi longtemps que la vie voudra de nous.

Tandis quil prononçait ces mots aussi maladroits que sincères une étoile filante fendit le ciel. Solène la montra du doigt:

Regarde! Il paraît quil suffit de faire un vœu.

Il ferma les yeux, laissa le silence accueillir leur vœu partagé: rester ensemble envers et contre tout, aussi longtemps que le souffle du soir continuerait de courir sur la tonnelle.

Et dans la nuit, ils se tinrent la main plus fort, certains enfin dêtre à leur place: pas par beau hasard ou par simple nécessité, mais par la présence pure, fidèle et tendre, de deux âmes apaisées.

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