Tu mas menti ! Nicolas se tenait au milieu du salon, rouge de colère. Comment ça, je tai menti ? Tu le savais ! Tu savais que tu ne pourrais pas avoir denfants et tu tes quand même mariée avec moi !
Tu seras la plus belle mariée du monde, murmura maman en remettant mon voile pendant que je regardais mon reflet dans la glace et souriais, ému.
Robe blanche, dentelles délicates, Nicolas dans un costume strict. Tout serait exactement comme je lavais imaginé adolescente : le grand amour, un mariage somptueux, des enfants. Beaucoup denfants. Nicolas rêvait dun fils, moi dune fille ; alors, nous étions tombés daccord sur trois enfants, histoire quaucun de nous ne se sente lésé.
Dans un an, je serai déjà une mamie comblée ! sémerveillait maman, le regard embué.
Je croyais à chaque mot.
Les premiers mois de notre mariage passèrent dans une bulle de bonheur. Nicolas rentrait du travail, je lattendais avec le dîner, on sendormait enlacés, et chaque matin, mon cœur sarrêtait une seconde en vérifiant le calendrier. Un retard ? Non, fausse alerte. Un mois de plus. Puis encore un.
À lapproche de lhiver, Nicolas cessa de demander, avec espoir dans la voix, « alors ? ». Désormais il restait silencieux quand je sortais de la salle de bain.
On devrait peut-être voir un médecin ? ai-je proposé un soir de février, presque un an après la noce.
Depuis longtemps, répondit-il sans me regarder, absorbé par son téléphone.
La clinique sentait l’eau de Javel et la résignation. Assise dans la salle dattente, entourée de femmes au regard éteint, je feuilletais un magazine affichant des mamans radieuses ; javais peine à y croire, je me disais quil y avait sûrement une erreur, quil ne sagissait que dun manque de chance.
Analyses. Echographies. Encore des analyses. Examen sur examen. Les interventions devenaient un flot monotone de couloirs froids et de visages fatigués.
Vos chances de conception naturelle ? Environ cinq pour cent, a lâché la gynécologue sans quitter le dossier des yeux.
Je hochais la tête, notais des choses machinalement, posais quelques questions. Dedans, tout sétait figé.
Le traitement commença en mars. Avec lui, tout changea.
Tu pleures encore ? demanda Nicolas à la porte, la voix lasse et agacée.
Ce sont les hormones
Le troisième mois ? Tu vas arrêter le cinéma ? Tu me fatigues.
Jaurais voulu lui expliquer que la thérapie demandait du temps, que les médecins nous promettaient un résultat dans six mois, un an peut-être. Mais il était déjà parti, claquant la porte.
La première FIV eut lieu à lautomne. Je restai alitée pendant deux semaines de peur de troubler le miracle naissant.
Cest négatif, résuma brièvement linfirmière au téléphone.
Je me laissai glisser, assise sur le sol du couloir, et y restai jusquau retour de Nicolas.
Combien tout cela nous coûte déjà ? demanda-t-il au lieu de « comment tu vas ? ».
Je nai pas compté
Eh bien, moi oui. Presque quatre-vingt mille euros ! Et pour quel résultat ?
Je suis restée sans réponse. Parce quil ny en avait pas
Deuxième tentative. Nicolas ne rentrait plus quà minuit, imprégné dun parfum inconnu. Mais je ne posais plus de questions. Je n’avais plus la force.
Encore un échec.
Peut-être quil faudrait arrêter ? suggéra-t-il devant une tasse vide, assis face à moi à la cuisine.
Les médecins disent que la troisième tentative est souvent la bonne.
Les médecins disent ce quon paye pour entendre !
La troisième fois, je lai faite presque seule. Nicolas « travaillait tard » chaque soir. Les amies ne téléphonaient plus, fatiguées de consoler. Maman pleurait au téléphone, gémissait : « Pourquoi toi, si belle, si jeune ? Pourquoi ? »
Au troisième « désolée, cest négatif », je ne pleurai même plus. Les larmes sétaient épuisées quelque part entre le deuxième traitement et la nouvelle dispute, cette fois sur largent.
Tu mas menti !
Il me toisa, rouge, foudroyant.
Comment ça, je tai menti ?
Tu le savais ! Tu savais que tu étais stérile avant notre mariage !
Non ! Le diagnostic est tombé un an après, tu étais là chez le médecin, tu te souviens ?
Arrête de mentir ! Il sapprocha, je reculais instinctivement. Tu las voulu ! Tu mas piégé, trouvant un pigeon pour tépouser, et maintenant : surprise ! Pas denfants !
Nicolas, je ten prie
Basta ! Il saisit le vase sur la table et le lança contre le mur. Moi, jai droit à une vraie famille ! Des enfants ! Pas ça !
Il pointa vers moi comme si jétais une erreur tragique.
Les disputes devinrent quotidiennes. Nicolas rentrait furieux, boudait toute la soirée, puis explosait pour une broutille : la télécommande pas à sa place, la soupe trop salée, ou juste parce que je respirais trop fort.
On divorce ! Lâcha-t-il un matin.
Quoi ? Non, Nicolas ! On pourrait adopter, tu sais
Jen veux pas, de lenfant dun autre ! Cest le mien que je veux. Et une femme qui peut me le donner !
Donne-moi encore une chance Je taime.
Eh bien, moi, je ne taime plus.
Il a dit ça, calmement, les yeux dans les miens. Plus que tous les cris précédents, cest ce silence-là qui ma détruit.
Je fais mes valises ce soir, me prévint-il un vendredi soir.
Je restai sur le canapé, un plaid sur les épaules, le regard absent, pendant quil fourrait ses chemises dans sa valise. Mais il ne pouvait sempêcher de glisser une dernière pique.
Je pars parce que tu es stérile.
Je trouverai une vraie femme.
Je nai rien répondu.
La porte claqua. Le silence envahit lappartement. Et là, seulement, jai éclaté en sanglots la première fois depuis des mois , un cri rauque et profond, jusquà navoir plus de voix.
Les premières semaines après le divorce se sont fondues en une tache grise. Je me levais, buvais du thé, me recouchais. Parfois joubliais de manger, souvent je ne savais même plus quel jour nous étions.
Les copines passaient, apportaient à manger, faisaient le ménage, tentaient de me parler. Jécoutais à peine, puis me replongeais dans mon isolement, fixant le plafond.
Mais le temps sécoulait. Jour après jour, semaine après semaine. Un matin, une évidence : stop.
Je me suis levée, me suis douchée, ai jeté tous les médicaments du frigo et me suis inscrite à la salle de sport. Au boulot, jai demandé un nouveau projet, complexe, prenant trois mois, qui me forcerait à me reconnecter à la vie.
Le week-end, ballades, escapades : Bordeaux, Lyon, Annecy. La vie ne sétait pas arrêtée.
Jai rencontré Dimitri à la librairie, tous deux tendus vers le dernier livre paru de Stephen King.
Je vous en prie, madame, sourit-il en seffaçant.
Et si je vous le laissais à condition que vous minvitiez boire un café ? ai-je risqué, à moitié surprise de mon audace.
Son rire ma réchauffé lâme.
Devant un café, il ma parlé de Camille sa fille de sept ans, dont il soccupait seul depuis le décès de sa femme.
Des nuits sans sommeil, où Camille appelait sa maman, de son apprentissage de la tresse sur YouTube.
Tu es un super père, ai-je dit.
Jessaie.
Je ne voulais rien lui cacher. Au troisième rendez-vous, consciente que cétait sérieux, je me suis lancée :
Je ne peux pas avoir denfant. Diagnostic officiel, trois FIV ratées, un ex-mari parti. Si cest un problème, il vaut mieux le savoir maintenant.
Dimitri resta longtemps silencieux.
Jai Camille, murmura-t-il finalement. Cest toi quil me faut, enfants ou pas.
Mais
Tu pourras Il sinterrompit.
Comment ça ?
Être mère, si tu veux. Ma mère aussi, on lui a dit quelle ny arriverait jamais. Résultat ? Eh bien, je suis là. Les miracles arrivent.
Camille ma adoptée presque tout de suite. Lors de notre première rencontre, elle me lançait des regards en coin, répondait du bout des lèvres ; puis, à la question « quel est ton livre préféré ? », elle na plus arrêté de parler Harry Potter, bien sûr. Au second rendez-vous, elle ma pris la main. Au troisième, elle ma demandé une tresse « comme Elsa ».
Elle taime bien, constata Dimitri. Elle na jamais accepté personne aussi vite. »
Deux années se sont écoulées, sans quon les voie venir. Jai emménagé chez Dimitri, appris à faire des crêpes le samedi, découvert par cœur tous les épisodes de « PatPatrouille » et trouvé en moi la force daimer de nouveau. Pour de vrai, sans crainte.
La nuit du Nouvel An, à minuit, jai formulé un vœu. « Je veux un enfant », me suis-je surprise à murmurer.
Aussitôt, la peur : pourquoi réveiller danciennes blessures ? Mais le vœu sélevait déjà, plus fort que tout.
Un mois plus tard, un retard.
Ce nest pas possible, me chuchotais-je face au test positif. Il doit être défectueux.
Un deuxième test, positif aussi.
Un troisième, un quatrième, un cinquième !
Dimitri ? Je sortis de la salle de bains, les jambes coupées. Je je ne comprends pas
Il comprit avant moi. Me souleva, me fit tournoyer, membrassa sur les cheveux, le nez, les lèvres.
Je le savais ! Je te lavais dit : tu y arriverais !
À la clinique, les médecins étaient perplexes : ils relurent mon dossier, commandèrent de nouveaux tests.
Ce nest pas possible, soupira le gynécologue. Avec votre dossier En vingt ans de carrière, je nai jamais vu ça.
Mais je suis bien enceinte ?
Oui. Huit semaines ! Tout va bien.
Jai ri comme jamais.
Quatre mois plus tard, je croisai par hasard un vieil ami de Nicolas au supermarché.
Tu as eu des nouvelles de Nicolas ? me demanda-t-il en jetant un regard à mon ventre bien rond. Marié trois fois, tu te rends compte ? Et avec aucune, ça ne marche.
Ça ne marche pas ?
Ben oui. Les enfants, toujours rien. Ni avec la deuxième, ni avec la troisième. Les médecins disent que cest lui le problème. Tu imagines ? Toujours à taccuser, toi
Je suis restée sans voix. Rien na bougé en moi : ni rancœur, ni triomphe. Juste un vide là où, autrefois, battait lamour.
Mon fils est né un matin daoût, sous le soleil. Camille et Dimitri attendaient dans le couloir, le cœur serré.
Je peux le porter ? demanda Camille, collant son nez à la porte de la chambre.
Doucement, lui soufflai-je en lui tendant la précieuse petite enveloppe. Soutiens bien la tête.
Camille contemplait son petit frère, de grands yeux étonnés, puis releva vers moi un visage interrogateur.
Maman, il sera toujours aussi rouge ? Maman
Jai fondu en larmes. Dimitri nous a enlacés toutes les deux. Camille passait de lun à lautre, médusée, sans comprendre pourquoi nous pleurions.
Ce jour-là, jai compris. Parfois, il suffit davoir la bonne personne à ses côtés pour croire à limpossible
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