Tu es un traître – il n’y aura pas de mariage ! — Mon amour, pourquoi tu m’accuses de telles bêtis…

Ma chérie, pourquoi tu me fais toute cette scène ? sétonna Étienne, effleurant à peine la photo du regard. Je taime, toi seule compte pour moi. Cest forcément un montage, ça.

Ah oui ? Et qui se serait donné tout ce mal, tu crois ? Élodie sentit un froid la traverser ; la désinvolture dÉtienne lui glaça le cœur. Même ses explications semblaient dénuées dénergie.

Le salon de beauté dans le 6ᵉ arrondissement de Lyon, hérité de sa grand-mère, navait jamais vraiment passionné Élodie.

Ce quelle préférait, cétait enseigner la peinture aux enfants à lécole dart municipale. Elle nallait pas refuser lhéritage, naturellement.

Le salon tournait bien, dirigé dune main sûre par une gérante consciencieuse.

Grâce à cela, Élodie pouvait consacrer son temps à sa passion, sans manquer de rien. Il ne lui manquait quune famille à aimer.

Après la disparition de sa grand-mère, Élodie, 27 ans, sétait sentie plus seule que jamais, jusquau soir dun vernissage où elle rencontra Étienne.

Ce bel homme, timide dans son sourire, la séduisit par sa galanterie, sa gentillesse et ses attentions.

À peine deux mois avaient passé quil linvita chez lui pour rencontrer son beau-père, Gérard Dupuis.

Mon vrai père est mort quand javais quatre ans, lui confia-t-il, et ma mère sest remariée dix ans après. Je nai jamais pu appeler Gérard « papa », mais on sentend bien. Quand maman est partie il y a deux ans, je suis resté vivre avec lui.

Gérard plut beaucoup à Élodie : élégant, regard attentif, éloquence rare il ne faisait pas ses 56 ans. Elle sentit quil lappréciait aussi.

Tu as décroché le gros lot, mon garçon, lança-t-il en baisant la main dÉlodie.

Pourquoi « le gros lot », Gérard ? fit semblant de soffusquer Étienne.

Un vrai homme ne ferait pas carrière dans la vente darticles de loisirs, voilà tout ! répliqua le beau-père dans un éclat de rire. Mais tu as eu du nez avec Élodie, vraiment !

Dabord gênée, Élodie passa finalement la soirée à rire de ses plaisanteries, au point de faire naître une pointe de jalousie chez Étienne.

Six mois plus tard, Étienne la demanda en mariage. Elle était amoureuse, heureuse, projetant mille rêves jusquau jour où un étrange message arriva sur son téléphone.

Des photos Étienne y enlace et embrasse tendrement une jeune inconnue, toujours ce même sourire timide.

La date sur les clichés navait que quelques semaines.

Ma chérie, arrête avec ça, soupira Étienne. Je naime que toi ! Cest du fake, cest évident !

Vraiment ? Et qui samuserait à faire ces photos, selon toi ? Lindifférence dÉtienne lui fit mal, lui donnant limpression de balayer laffaire dun revers de main.

Aucune idée, répondit-il, lair de rien. Le monde est rempli de fous, non ?

Ce fut la goutte de trop pour Élodie. Un autre aurait juré son amour, menacé de défendre l’honneur de sa fiancée Mais Étienne, non seulement lavait trompée, mais semblait presque sen désintéresser.

Tu mas trahie ! Il ny aura pas de mariage ! sanglota Élodie, courant hors de lappartement sous le regard médusé de son fiancé.

Pendant trois jours, elle ne cessa de pleurer chez elle, puis refusa de sortir, se mettant en congé maladie. Elle ressassa tout. Étienne, lui, resta silencieux.

Puis elle commença à douter : et si ces photos étaient vraiment trafiquées ? On fabrique bien nimporte quels clichés, aujourdhui Avait-elle été trop prompte à juger ?

En ligne, elle finit par retrouver la fille des photos. Les réseaux sociaux la révélèrent prénommée Maude. Elle accepta de rencontrer Élodie.

Elles datent, ces photos, sourit Maude, en jetant un œil aux images. Ça fait un an passé, tout ça.

Mais la date ?

On modifie ça en quelques clics, répondit Maude en haussant les épaules. Pourquoi je prendrais la peine de te piéger ? Étienne et moi, cest fini depuis longtemps. On nétait pas faits lun pour lautre. Et puis je vais me marier, bientôt.

Ah bon ? Je nai vu aucune trace de fiancé sur ta page, lança Élodie, méfiante.

Le bonheur se vit caché, répliqua Maude, indifférente. Je publierai les photos du mariage, promis.

La vérité éclatait. Quelquun avait bien cherché à nuire à Étienne et, elle, elle était tombée dans le panneau.

Mais impossible de joindre Étienne. Deux jours plus tard, Élodie décida de le retrouver chez lui.

Elle arriva en début de soirée, juste à temps pour apercevoir son fiancé sortir de la voiture de Chloé, son ancienne amie denfance.

Elles avaient grandi ensemble, mais Élodie supportait mal le tempérament flamboyant et sans-gêne de Chloé. Avec le temps, elles ne séchangeaient plus quun rapide salut, sauf depuis le décès de la grand-mère dÉlodie Chloé avait tout fait pour lui racheter le salon, affirmant que ses instituts de massage manquaient cruellement de locaux aussi bien placés. Mais Élodie navait jamais cédé.

Revanche ? Voler son fiancé pour se venger dun refus commercial ?

Tandis que ces pensées tourbillonnaient, Élodie vit Chloé embrasser Étienne sur la joue et sen aller.

Tu vois, je tavais bien dit quÉtienne était un vrai « fortune hunter », souffla tout à coup Gérard derrière elle.

Bonsoir, M. Dupuis bredouilla Élodie, prise de court.

Bonsoir ! Oublie donc Étienne. Épouse-moi, toi, déclara-t-il mi-figue mi-raisin, mais son regard était grave.

Excusez-moi, je dois filer, bégaya Élodie, fuyant presque en courant.

Trouver Chloé fut facile. Dans la cour de limmeuble, elle croisait justement la voiture de son amie.

Alors quoi, tu veux me voler mon fiancé ? Question de vengeance pour le salon ? Tu tes ratée sur tes fausses photos ! Jai tout découvert, hurla Élodie les yeux dans les yeux.

De quoi tu parles ? sétonna franchement Chloé. Je ne tai envoyé aucune photo ! Il y a une semaine, Étienne a commencé à me draguer. Vous étiez plus ensemble, non ?

Élodie scruta les traits de Chloé elle semblait sincère. Elle repartit, bouleversée.

Dommage, jespérais que tu vendrais le salon ! lança Chloé dans son dos. Mais Élodie ne se retourna même pas.

Rentrée chez elle, elle tenta de recontacter Étienne et, surprise, il décrocha enfin.

Viens, si tu veux, marmonna-t-il. Jai la crève, je suis pas top.

Élodie ne se fit pas prier.

Étienne, je me suis trompée, je suis désolée. Cest que je taime tant, jai tout pris au premier degré Pardonne-moi.

Cest rien, haussa-t-il les épaules. Ça arrive.

Tu es formidable ! Elle se jeta à son cou. Je taime comme une folle !

Mais Étienne lécarta doucement.

Restons amis.

Quoi? On devait se marier, non ?

Regarde, Élodie, lâcha-t-il, crispé. Je vais épouser Chloé.

Comment ça ? Tu mas juré ton amour ! On devait

Arrête. Cest justement pour tes crises que jai changé davis. Jai besoin de calme. Et puis Chloé a un business florissant, et moi je ne peux penser quà mon avenir.

Élodie resta muette, sidérée. Alors, il sétait juste servi delle, et la remplaçait sans remords.

Elle sortit de lappartement en larmes, descendit les escaliers comme un automate et seffondra sur un banc en bas de limmeuble.

Gérard la rejoignit bientôt.

Pauvre petite murmura-t-il en lui caressant les cheveux. Mieux vaut que tout se soit éclairci maintenant, tu ne crois pas ?

Mais qui a orchestré tout ça ? Élodie seffondra en larmes.

Moi souffla Gérard.

Vous ? Mais pourquoi ?

Je suis tombé amoureux de toi le soir où tu es venue dîner. Jai su tout de suite que je voulais tépouser. Mais tu ne voyais quÉtienne. Je voulais les choses autrement.

Mais vous avez ruiné ma vie !

Non. Je lai sauvée. Plus tard, tu aurais souffert bien davantage. Élodie, épouse-moi

Vous êtes fou ! sexclama-t-elle, se relevant brusquement.

Elle quitta Lyon, mais Gérard finit par la retrouver et, au fil des mois, ils renouèrent, en amis.

Un an plus tard, Gérard succomba à la maladie, lui léguant tout, mais cela ne provoqua guère de joie chez Élodie, habituée à la présence rassurante de l’ancien beau-père.

Quant à Étienne, il fut furieux en apprenant la perte de lappartement mais Élodie sen moqua, consciente désormais davoir échappé au pire.

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