«Tu as la peau qui pend !» — Un homme de 60 ans me pince le côté devant les invités, j’apporte un miroir et lui montre ce qui pend chez lui.

«Tas la peau qui pend !» lança mon cousin, soixante ans, en me pinçant la taille devant tout le monde. Jai alors pris un miroir et lui ai montré qui, de nous deux, était le mieux placé pour parler.

Mireille, mais quest-ce que tu as là ? demanda Gérard, la bouche encore imprégnée de Clairette maison, tendant la main vers moi pour me pincer franchement le flanc, juste au-dessus de la ceinture de ma jupe. Là où le tissu, en position assise, épousait le moindre relief.

Il fit ça sans gêne, bien fort, en présence de tous les invités.

Gérard, tu exagères ! tentai-je de repousser sa main comme on chasse une mouche tenace à la fin de lété, mais il persista.

Ses doigts boudinés, semblables à de vieilles saucisses de Strasbourg, s’agrippèrent de nouveau à ma taille, me blessant moins par la douleur que par lhumiliation cuisante.

Regarde-moi ça ! lança-t-il à notre voisin, Bernard, qui déjà pointait sa fourchette vers le hareng en salade Je lui dis : “Mireille, arrête les croissants au beurre le soir !” Et elle, elle me répond : “Cest lâge, les hormones.”

Gérard partit dun gros rire, son ventre oscillant dangereusement sous la tension des boutons de sa chemise du dimanche.

Les hormones ? Laisse-moi rire, cest juste la fainéantise pure ! conclut-il, fier comme un coq.

Gérard, ça suffit soufflai-je entre mes dents, sentant la honte me monter jusquaux joues.

Bernard esquissa un mince sourire gêné, plantant ses yeux dans son assiette, comme si la mayonnaise était devenue la Joconde.

Sa femme, Virginie, détourna le regard, arrangeant sa serviette, feignant de ne rien voir.

Quoi, ça suffit ? Gérard, au comble de son numéro, savourait lattention. On na plus le droit de dire la vérité ? Ta peau pend, voilà tout !

Il me pressa encore le côté, comme on sonde la pâte à pain.

Là, regarde, ça fait un bourrelet, comme un vieux bouledogue. Pas joli, hein, Mimi ?

Un silence poisseux tomba dans la salle, troublé seulement par le bourdonnement du réfrigérateur.

Je fais ça pour toi, tu comprends ? poursuivit-il, en se renversant sur la chaise, bras croisés. Une femme doit rester désirable, cest la nature.

Je le contemplai dun œil neuf.

Soixante-deux ans.

Un ventre proéminent qui débordait de son pantalon, tel un nuage orageux sur la route du Lot.

Un double menton fondant dans le cou, tombant tout droit sur des épaules affaissées.

Une calvitie brillante, comme une crêpe bien beurrée sous la lumière du lustre.

Désirable, tu dis ? répétai-je, avec un calme surprenant.

Quelque chose venait de basculer en moi.

Plus de honte, plus denvie de ménager, ni de patience servile. Juste une lucidité aigüe.

Bien sûr ! Gérard senfla, se tapant la poitrine. Moi, je garde la forme !

La forme ? Laquelle, au juste ? demandai-je sans ciller.

La forme dun homme ! Je fais mes mouvements chaque matin, cinq minutes dhaltères, je suis en pleine forme !

Il tenta, en vain, de rentrer son ventre, qui frissonna puis retomba sagement par-dessus la ceinture.

Un homme, ça doit être un aigle, pas un sac à pommes de terre, moi je

Un aigle, tu dis ? Je me levai lentement.

Tu vas où ? Tu bouderais pour un rien ? cria-t-il, en se resservant un verre. On ne soffusque pas de la vérité, Mireille ! Il faut maigrir, pas faire la tête !

Je gagnai le couloir, saturé dodeur de vieille laine et de cirage.

Là, sur le mur, pendait notre vieux miroir familial, pesant, dans son cadre en bois massif, témoin de nos anciennes silhouettes.

Je larrachai du clou dun geste ferme.

Cinq bons kilos, la raideur dans mes mains, mais je ne sentais rien, cétait comme une plume.

Je revins dans le salon, le miroir dressé devant moi comme un bouclier médiéval. Ou un verdict inattaquable.

Tous figés, fourchettes en suspension, Virginie la bouche entrouverte, un morceau de cornichon en évidence.

Gérard, lève-toi déclarai-je, si calmement que personne nosa protester.

Pourquoi ? Tu te décides à danser ? se moqua-t-il, mais mon air le fit obéir. Bon, ça y est, je me lève, et alors ?

Non mapprochai-je, captant son odeur dail et dalcool On va admirer laigle.

Je lui collais le miroir sous le nez.

Tiens.

Il prit la lourde monture, surpris par le poids.

Mais quest-ce que tu fais ? Sa voix trembla pour la première fois.

Regarde ordonnai-je dun ton sec, comme à un chat pris en faute Regarde bien.

Il observait son reflet, légèrement vibrant dans ses mains.

Oui, cest moi, et après ?

Baisse les yeux, là Je tapai la glace du doigt, à hauteur de sa poitrine suintante Tu vois ?

Quoi ? Il résistait encore.

Tas la peau qui pend ! articulai-je, imitant impitoyablement son ton de tout à lheure. Mais pas quun peu, mon vieux, elle savachit.

Mireille ! tenta-t-il dabaisser le miroir, le rouge lui montant aux joues.

Non, tiens-le ! insistai-je, appuyant sur le cadre Ça, au-dessus de ta ceinture, cest du muscle, tu crois ?

Bernard émit un grognement, tentant détouffer un rire.

Non, mon cher, cest ta bouée de sauvetage continuai-je, féroce Pour ne pas couler dans le gras.

Gérard vira tomate mûre, prêt à éclater.

Et ça ? je montrai ses flancs qui débordaient de son pantalon Ce sont tes ailes daigle ? Ou des oreilles de cochon prêt à être farci pour Noël ?

Ça suffit ! souffla-t-il, cherchant à détourner la tête Tu me fais honte, Mireille, devant tout le monde !

Tant mieux ! haussai-je le ton Puisque tu réclames la vérité, champion de lesthétique !

Je pris du recul, la scène toute en lumière.

Allons décomposer ton esthétique, retourne-toi côté lumière !

Pas question tenta-t-il, mais son air défait lanesthésia.

Retourne-toi ! tonnai-je si fort que les couverts sentrechoquèrent.

Sous hypnose, il pivota maladroitement.

Dans la glace, son profil n’avait rien dun dieu grec.

Et la nuque ou ce qui aurait dû lêtre.

Tu vois ces trois replis derrière la tête ? fis-je, calme comme un médecin Un vrai Shar Pei, Gérard, pur race.

Virginie ne tenait plus, la tête enfouie dans sa serviette, secouée de rires muets.

Et là, sous le menton ? reprenais-je, implacable Tu stockes de la sardine pour lhiver dans ta bajoue de pélican ?

Je suis un homme ! gémit-il, dérisoire.

Parce que ça excuse tout ? Jéclatai dun rire bref et glacial. Donc, chez moi, un seul pli après deux enfants et trente ans de cuisine, cest la honte mais toi, qui ne soulèves rien de plus lourd quune télécommande, tu peux ressembler à une terrine bancale ?

Dun geste sec, je récupérai le miroir. Ses bras faiblissaient.

Il resta, penaud, au centre du salon, la chemise entrouverte, un bouton sauté roulant sous le buffet.

Toute sa superbe senvola dun coup.

Il ny avait plus devant moi quun homme âgé, bedonnant, découvrant subitement sa nudité de roi déchu.

Bien grassouillet, le roi, dailleurs.

Assieds-toi ordonnai-je, posant le miroir contre la commode.

Il tomba lourdement sur sa chaise, qui gémit sous le poids.

Que je nentende plus jamais un mot sur ma silhouette rangeai-je mes cheveux devant la glace.

Puis, lui adressant un regard appuyé :

Sinon, jaccrocherai ce miroir pile en face de ta place, et tu dîneras avec ton pélican pour compagnie.

Bernard riait franchement, essuyant ses larmes.

Gérard se servit, tête basse, un minuscule champignon au vinaigre.

Il mâchait lentement, rivé à son assiette, tentant de disparaître.

Au lieu de ce malaise plombant des disputes familiales, la pièce retrouva enfin un air respirable.

Comme si quelquun avait entrouvert la fenêtre dans cette vieille salle trop privée de courants dair.

Je repris ma place de maîtresse de maison.

Avec gourmandise, je mattaquai à une énorme, outrageuse part de mille-feuille Napoléon.

Le même que javais préparé hier, couches après couches, celui que je comptais courageusement éviter pour ne pas prendre un gramme.

La crème sécoula, le feuilleté craqua.

Mireille, tu me passes aussi un bon morceau, sil te plaît ? souffla Virginie, la main tendue Au diable le régime, on na quune vie !

Et pour moi, aussi ! lança Bernard en servant du jus de groseille Jai limpression que mes ailes daigle poussent, faut nourrir la bête.

Gérard releva les yeux une seconde.

Il me regarda avec un respect teinté de prudence.

Puis, jetant un œil au Napoléon, il glissa un regard vers le miroir, solide, adossé au mur comme témoin muet de sa défaite.

Tout en bas, je remarquai ses pieds sous la table, dans des chaussettes dépareillées : une noire, une bleu nuit tirant sur le violet.

Un aigle, vraiment.

Désolé, Mireille marmonna-t-il, la nappe soudain fascinante Jai été maladroit cest sorti tout seul.

Mange, Gérard, mange savourai-je ma bouchée de gâteau, délectant chaque cuillère de crème pâtissière. Tu auras besoin de forces.

Il haussa un sourcil interrogateur.

Pour soulever tes haltères, bien sûr, monsieur lathlète répondis-je dans un sourire.

La soirée reprit, avec ses discussions habituelles sur les prix, la météo, la maison de campagne.

Mais un ordre nouveau sétait établi à cette table.

Mon critique esthétique venait de fondre comme neige au soleil, redevenu un homme somme toute ordinaire, avec ses failles, ses peurs et ses nombreux plis.

Et devinez quoi ?

Ce mille-feuille était divin.

De loin, le meilleur gâteau depuis vingt ans.

Depuis, le miroir est resté dans le salon. Je nai jamais songé à le déplacer.

Gérard, chaque fois quil passe devant, rentre instinctivement le ventre et se redresse.

Quant à ma peau qui pend, il nen a plus jamais parlé.

Sans doute, craint-il de réveiller le fantôme du pélican.

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