Tu as déjà la cinquantaine, qui pourrait bien vouloir de toi, ricaneait son mari. Mais Amélie avait décidé de vérifier.
Le mari dAmélie, Gérard Pierre Lefèvre, était un homme à théories. Pas une, bien sûr. Il en avait une bonne vingtaine, toutes aussi indiscutables lune que lautre. Comme quoi un bon pot-au-feu, cest toujours avec du bœuf. Que les chats sont plus malins que les chiens. Que la télé, il faut la mettre sur volume trente-sept, pas plus, pas moins. Mais sa grande théorie, la voilà : une femme de plus de cinquante ans nintéresse plus un homme.
Il lexposait de façons variées, selon son humeur.
Parfois scientifiquement : cest la nature, Amélie, rien de personnel.
Parfois philosophiquement : cest la vie, ça ne se discute pas.
Et, le plus souvent, surtout quand Amélie enfilait une nouvelle robe ou mettait du rouge à lèvres, simplement, dun ton de salon : tu as la cinquantaine, qui voudrait de toi.
Sans point dinterrogation. Comme une évidence.
Amélie avait cinquante-deux ans. Elle travaillait comme comptable pour une entreprise de BTP, elle faisait sa gymnastique le matin, lisait le soir, et les week-ends elle cuisinait des tartes, que Gérard engloutissait avec plaisir, sans jamais réaliser que la question de « qui voudrait delle » ne sappliquait pas à ses desserts.
Vingt-six ans vécus ensemble. En ce temps, Gérard avait grossi, perdu ses cheveux, perfectionné ses théories. Amélie, non. Disons, différemment.
Cest sa copine Stéphanie qui lavait compris la première.
Amé, tu sais que tes belle ? lui avait lancé Stéphanie au café, lœil plissé, cette marque du « je vais te dire un truc important et légèrement fou ».
Arrête tes bêtises, avait ronchonné Amélie.
Sérieux. Complètement sérieuse. Tu sais quoi, et si on tinscrivait sur un site de rencontres ? Juste pour rigoler. Pour voir.
Amélie posa sa tasse sur la table.
Tu plaisantes jespère ?
Allez, cest juste un test. On complète un profil, on trouve une jolie photo. Tu verras.
Il ny aura aucun résultat, soupira Amélie. Jai cinquante ans passés. Qui voudrait de moi.
Elle sinterrompit. Elle venait de reconnaître le ton et les mots de Gérard Pierre Lefèvre.
Stéphanie, elle, nattendait jamais longtemps. Discuter, ce nétait pas son style : elle agissait. Et ce soir-là, elle arriva chez Amélie avec un ordinateur sous le bras, une bouteille de vin dans lautre, lair impatient de tout bouleverser.
Voilà ce quon va faire, dit-elle en posant la bouteille. On va créer ton profil. Rapide, joli, pas de bavardage !
Attends protesta Amélie, tablier encore autour de la taille , quel profil ?
Sur un site de rencontres, tu sais bien.
Tu disais, mais jai refusé.
Tu as dit « qui voudrait de moi ». Mais ça, cest autre chose.
Elles se regardèrent. Dans les yeux de Stéphanie brillait cette certitude tranquille des gens qui savent déjà que tu vas finir par comprendre.
Stéph, jai cinquante-deux ans.
Je sais. Je te connais depuis trente ans.
Et alors ?
Et alors rien. Assieds-toi.
Amélie sassit. Non pas quelle savouait vaincue, mais parce que ses jambes étaient fatiguées. La journée avait été longue. Elle sassit juste pour souffler.
Donne une jolie photo, commanda Stéphanie, lordinateur déjà ouvert.
Laquelle ?
Une belle. Allez, il doit bien y en avoir une ?
Amélie réfléchit. Les dernières remontaient à la fête de Noël du boulot. Elle était dans un coin, en robe bordeaux, regardant ailleurs, car Gérard lavait appelée trois fois pour savoir quand elle rentrait.
Jai une du Nouvel An, sortit-elle timidement.
Montre.
Stéphanie mit longtemps à la regarder.
Superbe, vraiment. Pourquoi tu te tiens toujours voûtée dans la vie, mais pas sur la photo ?
Sur la photo, personne ne me voit, répondit Amélie, sans comprendre elle-même sa phrase.
Stéphanie la dévisagea longuement. Puis elle déboucha le vin.
Remplir le profil prit du temps. Plutôt, cest Stéphanie qui remplissait pendant quAmélie émettait des protestations.
« But de la rencontre » ? Amélie, mets « échanges ».
Mais je ne veux échanger avec personne !
Peu importe. Mets quand même.
« Parlez de vous ». Quest-ce que je mets ? « Comptable, fait un bon pot-au-feu, vit avec un homme persuadé quaprès cinquante ans, on nexiste plus » ?
Tu vas mettre : « Active, curieuse, adore lire et rêve de voyager ».
Mais je ne voyage jamais.
Tas envie dessayer ?
Amélie hésita.
Oui, envie.
Voilà. On na pas menti.
La photo retenue fut celle de Noël. Amélie en robe bordeaux, cheveux remontés, dans son regard, une lueur denvie. Ce soir-là, Gérard navait même pas vu la robe. Il dormait déjà quand elle rentra.
Parfait, dit Stéphanie en refermant lordinateur. Cest fait.
Et maintenant ?
On attend.
Attendre quoi ?
Tu verras.
Amélie se versa un verre de vin. Elle regardait par la fenêtre : la nuit, le lampadaire, la silhouette tordue dun platane et rien de spécial. Soir ordinaire. Gérard, de lautre côté du mur, fixait la télé volume trente-sept pile. Le murmure de lécran emplissait lappartement, familier.
« Tant pis, pensa Amélie. Un profil de plus ou de moins Ça changera rien. »
Elle finit son vin et alla faire la vaisselle.
Le lendemain, elle ne pensa même pas au profil. La journée fila, occupée à relire des bilans trimestriels. Un mauvais potage à la pause déjeuner dans un self, puis laprès-midi, les yeux perdus sur les pigeons perchés au rebord de la fenêtre.
Le téléphone restait au fond du sac.
À cinq heures, elle le prit enfin. Pour vérifier si Gérard avait écrit. Rien de Gérard. Mais une notification du site. Cerclée de rouge.
Le chiffre marquait 11.
Onze messages. En un jour.
Amélie contempla le téléphone. Le téléphone la dévisagea. Elle le remit dans le sac, attendit trois minutes, puis le ressortit.
Onze.
« Bah, sûrement du spam », pensa-t-elle.
Elle ouvrit. Aucun spam. Onze hommes photos, prénoms, messages explicites. Certains brèves : « Bonjour, profil fascinant. » Dautres, longs, réfléchis. Un, Philippe, cinquante-quatre ans, trois paragraphes entiers sur les livres, sur le fait quil navait pas croisé un regard comme le sien depuis des années, sur son amour du voyage.
Amélie relut deux fois.
« Jai mis que jaimais voyager », se souvint-elle, un peu honteuse. Et puis ça écornait à peine sa conscience.
Le soir, elle appela Stéphanie.
Ils sont onze ! lança-t-elle à peine la ligne ouverte.
Déjà ! senthousiasma Stéphanie. Tu vois !
Y en a un qui cite des livres.
Réponds-lui.
Je le ferai pas.
Amélie.
Quoi, Amélie ? Jai cinquante-deux ans, je suis mariée.
Et alors ? Réponds-lui.
Amélie ne répondit pas. Elle lava la vaisselle en pensant à Philippe et ses trois paragraphes.
« Cinglée », se dit-elle.
Mais le lendemain matin, elle ouvrit malgré tout lappli. Cette fois, le chiffre rouge nétait plus onze.
Vingt-huit.
Amélie sassit au bord du lit. Gérard dormait encore.
Vingt-huit nouveaux messages en une nuit.
Elle fit défiler, prudemment, comme si elle pouvait briser quelque chose. Voilà Jean, quarante-huit ans, ingénieur, drôle de photo avec un chat. Voilà Michel, cinquante-six ans, sérieux, cravate, « Vous êtes très belle ». Voilà Julien, quarante et un Amélie sarrêta , photo avec les Alpes derrière, un simple : « Bonjour, racontez-moi ».
Quarante et un. Il avait onze ans de moins.
Amélie ferma le téléphone. Puis louvrit à nouveau.
Le soir du deuxième jour, le compteur explosait.
Cinquante-trois messages. Non, cinquante-quatre après recomptage.
Elle feuilletait ceux-ci à la cuisine, thé en main, lair de quelquun qui entre à la boulangerie pour une baguette et trouve un trésor. Voilà François, cinquante ans, patron, poème en pièce jointe pas de lui, mais touchant. Voilà Nicolas, simplement : « Je vous trouve charmante, j’aimerais mieux vous connaître. » Et Julien, le garçon des Alpes, qui relançait, douceur polie : « Peut-être êtes-vous occupée ? Aucun souci. »
Amélie fixa longuement son écran.
Dans la pièce, Gérard entretenait un dialogue absurde avec la télévision. À vrai dire, ces deux-là se comprenaient mieux quelle ne pensait.
« Qui voudrait de toi », se rappela-t-elle.
Cinquante-quatre prétendants en deux jours. Certains avaient son âge. Certains plus jeunes. Un écrivait des poèmes. Un attendait sans insister.
La théorie de Gérard Pierre Lefèvre craquait de partout. Lente fissure, parquet ancien, mais fissure tout de même.
Amélie finit son thé, posa la tasse dans lévier. Pour la première fois depuis longtemps, elle considéra son reflet dans la vitre sombre de la cuisine pas en passant, pas distraite, mais en détail.
Là, dans la glace, se tenait une femme de cinquante-deux ans. Droite. Au regard profond. À qui cinquante-quatre hommes inconnus avaient écrit en deux jours.
Eh ben, souffla Amélie à son image.
Le reflet sourit en retour.
Le téléphone reposait sur la table de nuit.
Gérard tâtonna, cherchant ses lunettes, les posa, et lécran sillumina à cet instant : nouveau message. Gérard saisit le portable avec lindifférence des gens qui nattendent rien. Jeta un œil. Fronça les sourcils.
Puis regarda encore.
Lécran annonçait : « Julien : Bonjour ! Pensées pour vous ce matin »
Gérard sassit sur le lit, lentement. Comme un homme à qui on apprend quelque chose de crucial, sans savoir encore si cest bon ou mauvais.
Amélie, appela-t-il.
Amélie était à la cuisine, faisant couler le café. Elle lentendit et, sereine, prit son temps.
Amélie !
Jarrive.
Elle entra, tasse en main. Sans se presser. Gérard tenait le téléphone comme un animal indompté.
Cest quoi ça ? demanda-t-il.
Amélie regarda lécran, puis son mari. Elle but une gorgée de café.
Une notification.
Je vois bien. Cest qui, ce Julien ?
Un site de rencontres.
Silence. Un vrai bon silence.
Quel site de rencontres ?! semporta Gérard. Tu tes inscrite là-dessus ?
Oui.
Pourquoi ?!
Amélie posa sa tasse sur la table. Elle regarda son mari, sans colère, presque amusée; comme on resoud une énigme dont on connait déjà la solution.
Jai voulu vérifier ta théorie.
Quelle théorie ?
Celle sur les femmes après cinquante ans. Tu te souviens ? « Qui voudrait de toi ».
Gérard ouvrit la bouche. Se tut. Revint au téléphone. Voyait trois nouvelles notifications, arrivées en cascade.
Et combien ten ont écrit ?
Cinquante-quatre, répondit Amélie. En deux jours.
Cinquante-quatre, répéta Gérard, doucement. Comme si le chiffre était une veste trop petite.
Et certains, plus jeunes que moi, ajouta-t-elle, ramassa sa tasse, retourna à la cuisine.
Gérard Pierre Lefèvre resta là, au centre de la pièce, téléphone en main. Dehors, matin ordinaire lampadaire éteint, platane nu, piaillement de moineaux au rebord de fenêtre. Tout, absolument tout, pareil quavant Sauf que la théorie ne fonctionnait plus.
Plus du tout.