Mon propre endroit
Maman, ça ne va pas ? Quest-ce que tu fais ? Marguerite avait failli éclater en sanglots en voyant sa mère vider le peu de choses qui lui appartenaient du placard. Sa robe rouge à pois, sa préférée, fut jetée par terre sans le moindre égard, attirant aussitôt lattention de son petit frère. Paul, assis au sol, attrapa la ceinture et la porta à sa bouche. Ne fais pas ça, Paul ! Rends-moi ça !
Et voilà, tu pleures pour un chiffon ! Claire lança le jean de Marguerite sur la pile de vêtements, puis referma brutalement le placard. Dehors ! Je veux que tu ten ailles !
Mais je vais où, maman ? Tu rigoles ? Tu veux que je parte maintenant, à cette heure ? Quest-ce qui te prend ?
Je fais ce que je veux ici ! Cest chez moi, pas chez toi !
Ce nest plus chez moi non plus ?
Non, ma belle ! Rien nest à toi ici ! Claire souleva Paul et lui essuya le nez avec le bas de la robe de Marguerite. Rien du tout ! Jen ai assez, tu me fatigues ! Je commence enfin à refaire ma vie, et toi, tu viens tout gâcher ! Mais je ne me laisserai pas faire !
Quest-ce que je gâche, maman ? Dis-moi !
Qui tourne autour de François, hein ? Tu crois que je ne vois rien ?
Maman ! Marguerite cria si fort que Paul sursauta de peur et se mit à pleurer. Tu te rends compte de ce que tu dis ?
Très bien ! Et jen ai assez. Dans cinq minutes, je ne veux plus te voir !
Claire sortit de la chambre à grands pas, laissant Marguerite sidérée au milieu du désordre. Avait-elle vraiment été chassée de chez elle ? Marguerite narrivait pas à réfléchir. Les pensées se bousculaient, incohérentes. Les pleurs de Paul résonnèrent, la tirant de sa sidération. Cétait à elle, dhabitude, de consoler son petit frère, de le calmer quand leur mère perdait patience. Le nouveau mari de Claire ne supportait pas les pleurs de son fils, ni rien de ce qui touchait à lenfance. Marguerite narrivait dailleurs plus à comprendre sa propre mère, elle qui avait eu une enfance entourée damour et dattention.
Occupe-toi-en ! Tu es grande, non ? Alors aide !
Grande Hier encore, elle était la chouchoute de ses parents. Aujourdhui, elle nétait plus quun fardeau. Tout avait basculé depuis deux ans, et Marguerite peinait à sy retrouver dans cette famille qui changeait sans cesse.
Son père était parti le premier, victime dune crise cardiaque. Quelque chose de si injuste. Il navait pas même cinquante ans. Bien habillé, respecté, il sétait effondré près dun arrêt de bus et était resté allongé là plus dune heure, sans que personne ne sarrête. Personne navait appelé les secours, personne ne sétait soucié de ce qui lui arrivait. Peut-être lavaient-ils cru ivre ou fou, endormi sur le trottoir en ce début novembre. Quand enfin une femme sétait approchée, il était trop tard.
Elle se souvenait de la réaction de sa mère : froide, absente, coupée du monde. Marguerite pleurait, tentait de la réveiller, mais rien ny faisait. Claire fit ses adieux à son mari sans verser une larme, puis senferma toute la journée dans sa chambre, oubliant même lexistence de sa fille.
Il ny avait ni familles ni amis proches : les rares amis de la famille étaient des connaissances lointaines, jamais là quand il fallait, pas vraiment impliqués. Marguerite se souvenait de la fierté de ses parents, de ce bonheur dêtre « une famille solide », pensant que personne dautre nétait nécessaire. Marguerite elle-même naimait pas recevoir de visiteurs dans son enfance. Pourquoi faire ? La famille suffisait.
Jusquà son entrée au CP, où elle fut assise à côté dune petite fille vive, brune, à la tresse noire si épaisse quelle semblait tenir droite la tête avec fierté. Marguerite enviait cette tresse. Avec ses propres boucles blondes indomptables, elle avait hérité du surnom de « Pissenlit », car aucune tentative de sa mère ne parvenait à dompter la couronne ébouriffée de ses cheveux.
Ce nest quau bout de deux jours quelle osa toucher la tresse de Louison. Celle-ci râlait en secouant ses rubans : « Jen ai marre, je vais tout couper, même si maman râle ! » Marguerite effleura alors la tresse de ses doigts. Tu es folle ? Cest magnifique !
Ce fut le début de leur amitié. Louison était la quatrième dune grande fratrie de huit enfants chez les Chevalier. Marguerite, invitée pour la première fois dans cette grande maison foutraque et curieusement organisée, se retrouva étourdie par la foule de petits et grands quon y croisait. Elle essayait de comprendre les liens familiaux, mais sy perdait, connaissant surtout la mère de Louison qui accueillait à bras ouverts tout le monde et offrait systématiquement à manger. Les frères aidaient volontiers avec les devoirs, les sœurs apprenaient à cuisiner, et les petites, déjà, préparaient de merveilleux gâteaux. Marguerite, elle, navait pas même le droit dapprocher la cuisine ; sa mère disait que cétait trop tôt.
Dans la maison de Louison, elle comprit que famille et amis nétaient pas synonymes de souci. Plus tard, Marguerite découvrirait que même les proches peuvent devenir étrangers, mais à ce moment-là, elle accueillait ces fêtes où, chaque occasion, où les enfants recevaient quantité de bonbons, rubans et cadeaux, la fascinait.
Mais cest pas ton anniversaire ! sétonnait-elle devant les cheveux neufs de Louison. Et alors ? Il ny a pas besoin dattendre une occasion pour gâter ceux quon aime ! Tu verras à Noël !
Sa mère, Claire, napprécia jamais Louison et aurait sûrement interdit à Marguerite daller chez elle si elle avait vu la maison. Mais Claire travaillait trop pour surveiller, et Marguerite filait sattabler en douce dans la grande cuisine, accueillie par une part de tarte, un pot de confiture maison et des mots doux.
Quand le père de Marguerite mourut, ce furent encore les frères de Louison qui vinrent aider, apportant argent et organisation. Claire voulait à peine sortir de sa chambre, méprisante, voire même hostile, envers ceux qui laidaient. Marguerite se souvint très bien de cela.
Cest normal, Margot, disait simplement Louison. Tu fais partie de la famille. Et puis vous navez plus dhommes à la maison. Il fallait bien vous soutenir !
Six mois plus tard, Louison fut mariée. Marguerite, sidérée, nen revenait pas : Mais enfin, tu voulais être médecin, non ?
Oui, mais je continuerai mes études. Mon père sest arrangé pour que je puisse étudier avec mon mari à Paris.
Tu es amoureuse, au moins ? Tu le connais à peine !
Pas vraiment Mais chez nous cest comme ça. Les parents décident. S’ils veulent le meilleur pour moi, je leur fais confiance, répondait Louison avec calme.
Marguerite navait rien trouvé à répondre. Elle avait failli pleurer au mariage, puis fut anéantie dapprendre que Louison partait sinstaller à Paris.
À la maison, la situation empirait. François, le nouveau compagnon, était insupportable ; la mère de Marguerite devenait froide et dure, ne lui laissait plus de répit. Marguerite nosait expliquer à personne combien elle souffrait de ce climat. Elle aimait son frère Paul, soccupait de lui sans rechigner, mais elle nen pouvait plus des nuits sans sommeil à le bercer. Elle sétait même évanouie au travail, déclenchant quelques rumeurs.
Encore étudiante à lécole dinfirmière, Marguerite avait trouvé un emploi à lhôpital, y assurant parfois les nuits simplement pour éviter de rentrer chez elle.
Après le départ de Louison, la crise éclata avec sa mère. Puis, un jour, ce fut la voisine, flattant la beauté de Marguerite, qui enfonça le clou : Quelle jolie fille tu as là, Claire ! Elle devrait penser un peu à elle !
Quest-ce qui avait tant vexé Claire dans cette remarque ? Tout bascula. Marguerite, chassée, rassemblait fébrilement le peu de ses affaires. Où irait-elle ? Où serait sa place ? Elle aurait pu appeler Louison, mais celle-ci était enceinte, occupée, et Marguerite ne voulait pas linquiéter inutilement.
Un dernier regard à sa chambre, elle glissa la photo de son père dans son sac, essuya une larme. Quimporte. Peut-être était-ce mieux ainsi. Ici, elle nétait plus à sa place depuis longtemps.
Dans la cuisine, la télévision hurlait, Claire préparait le dîner en pestant. Marguerite s’apprêtait à passer la porte, puis sarrêta. À quoi bon parler ? Tout avait déjà été dit. Sa blessure la rongeait, mais elle se força à avancer.
Dehors, la ville était plongée dans la nuit froide dun automne tardif. Elle serra son écharpe cadeau de Louison pour le dernier Nouvel An passé ensemble et se félicita de ne pas avoir à revenir prendre ses affaires chez sa mère. La rancœur sinstallait doucement dans son cœur, mais cétait un luxe pour plus tard ; il fallait dabord trouver une solution, un toit.
Larrêt de bus était quasiment désert. Une paire de personnes âgées, un chien errant. Marguerite posa son sac sur le banc, les mains glacées dans les poches. Une voiture sarrêta, la faisant reculer, inquiète.
Marguerite ?
Arsène ?
Soulagement immense. Arsène, le frère aîné de Louison, celui qui l’aidait pour les maths et avait été là au moment de lenterrement.
Que fais-tu ici avec tes affaires ? Tu vas au travail ?
Non Enfin, si ! À lhôpital, oui
Tu nes pas honnête, Marguerite. Que se passe-t-il ?
Marguerite raconta tout, sans comprendre comment : sa mère, François, Paul, la rue. Arsène écouta en silence puis, dun ton décidé : Allez, monte.
Marguerite sexécuta. Ils roulèrent en silence dans le Paris nocturne. Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentit presque en sécurité, savourant ce bref répit. Mais ce nétait pas la direction de lhôpital
Arsène, on va où ?
Tu nallais pas dormir à lhôpital indéfiniment, si ? Jai une meilleure idée.
Une grande résidence dans un quartier calme, avec portail en fer forgé. Le gardien laissa passer Arsène. Une fois arrivés au troisième étage, Arsène sonna. Une grande dame ouvrit, impressionnante au premier regard.
Arsène ! Pourquoi sans prévenir ?
Ma grand-mère, cest la copine de Louison, non ? Je lai vue au mariage ! Entre, ma fille, tu nes pas étrangère ici ! Viens, ne sois pas timide !
Marguerite pénétra dans cet appartement chaleureux ; marbre au sol, lustre criard, odeur de café. Arsène séclipsa.
Mais tu restes pas ? bafouilla Marguerite.
Allez, assieds-toi, ma petite. On va discuter autour dun café, tu me raconteras pourquoi toi, si jolie, tu te retrouves seule. Il ny a pas de maison pour toi ? Tu nas plus de mère ?
Jen ai limpression Marguerite seffondra sur le pouf, pleura toutes les larmes de son corps.
La grand-mère la prit dans ses bras, la berça, caressant ses cheveux.
Allez, viens boire un vrai café. Après, tu iras mieux, foi de Simone !
Dans la grande cuisine, Marguerite buvait dans une tasse minuscule, trouvant soudain ce café bien moins amer que sa propre peine. Simone parlait de son enfance, dun village lointain où sa maison avait été détruite, de la perte, des pogroms, du déracinement, de comment elle avait survécu en élevant ses jeunes frères et sœurs.
Mais on nabandonne pas sa place, Marguerite même quand elle nexiste plus. Limportant, cest de pouvoir remplir le vide grâce aux autres, à la famille, à lamitié, à ceux qui nous tendent la main quand tout sécroule. Ce nest pas la force individuelle qui fait tenir. Il faut savoir recevoir des autres, et donner à son tour.
Et vous, vous maiderez ? demanda Marguerite.
Ma force, maintenant, elle est pour toi, petite. Ici, ce sera chez toi tant que tu en as besoin. On dira un jour à ton mari que tu sais tout faire, comme il faut. Promis !
Simone tenait parole. Deux ans plus tard, Marguerite cuisinait mieux que tout le monde, rivalisant même avec Louison, venue rendre visite à la famille.
Mais cest toi qui as les meilleures recettes ! Comment tu fais ? sétonnait Louison.
Grâce à Simone. Je lui dois tout.
Arrête, va ! Sinon on va me croire gentille ! ricanait Simone, attentive à la cafetière.
Louison sentait pourtant linquiétude sur le visage de son amie :
Tu vas bien ?
Après hésitation, Marguerite confia : Ma mère est malade. Ils ne lui donnent plus beaucoup de temps. Elle était hospitalisée là où je travaille, je vois tout.
Et vous vous voyez ? fit Louison.
Non Je je ny arrive pas. Jai trop de ressentiment Elle ma chassée, elle a choisi lautre et Paul a fini en foyer. Je narrive même pas à récupérer ses papiers. Il me faudrait de vrais documents, un logement même en travaillant, je ne men sors pas.
Et la maison de ta mère ?
Elle ma retirée du bail. Je nai aucun droit.
Louison se lève, déterminée. On y va tout de suite !
Où ?
À lhôpital ! Tu dois la voir, Marguerite ! Il ne restera plus personne à pardonner après. Pour Paul, aussi !
Marguerite finit par accepter. Deux jours avant la mort de Claire méconnaissable, brisée elle demanda pardon à sa fille. Marguerite, qui venait la soigner et courir partout pour les démarches, oublia ce jour qui avait tout changé, pour ne se rappeler quun souvenir éclatant : un matin lointain, elle avait cinq ans, les lèvres tachées de cerises jaunes ramassées par sa mère en robe à pois, une sensation de bonheur enfoui, perdu puis retrouvé.
Je te pardonne, maman
Et les mots de Simone reprirent tout leur sens :
Il faut savoir laisser partir la rancune, Marguerite, comme on chasse un chien méchant. Sinon, ce poison te détruira, te fermera au bonheur. Cest difficile, je le sais, mais tu en as plus besoin que celle à qui tu pardonnes.
Une semaine plus tard, Paul, accroché à la main de sa sœur, entre dans lappartement. Il regarde Marguerite et demande :
Maintenant, je suis vraiment chez nous ?
Oui, petit frère. Ici, cest chez nous désormais. Cest notre place, tu comprends ?
Et dans le regard grave du garçon, Marguerite a compris enfin que tout était à sa juste place, quelle avait trouvé, et offert, un foyer véritable.
Paris, octobre.
Aujourdhui, jai compris que ce que nous croyons avoir perdu nest pas toujours les murs que lon quitte, mais le sentiment davoir sa place. Un foyer, sa famille, parfois, cest là où on vous attend, là où on vous tend la main. Et cest sans doute là, en se laissant aider, puis en aidant à son tour, quon réapprend à vivre.