Trois ans de travaux sans recevoir d’invités

Trois ans de rénovation sans invités

Hélène posa sa tasse sur le rebord de la fenêtre et sentit, sans même se retourner, que Paul sétait arrêté dans le couloir derrière elle. Une pause si lourde que lon aurait pu sy noyer.

Tu as posé la tasse sur le rebord de la fenêtre, dit-il enfin. Ce nétait pas une question, juste une constatation.

Oui, Paul. Je l’ai posée là.

Cest du bois verni. Le chaud laisse une trace.

Je sais.

Alors pourquoi ?

Hélène se retourna. Il avait quarante-huit ans, paraissait justement son âge, ni plus ni moins. Il se tenait dans lencadrement, vêtu de son t-shirt gris de la maison, un niveau à la main. Le niveau, il le portait toujours, comme dautres leur smartphone, en week-end.

Parce quil ny a plus de place ailleurs, répondit-elle calmement. La table est couverte de bâche. La seconde chaise est retournée. Le sol du couloir sèche à peine après la sous-couche. Je bois mon thé debout à la fenêtre, Paul. Ça fait trois ans que je bois debout à la fenêtre.

Il regarda la tasse. Puis elle. Puis la tasse, encore.

Je vais mettre un dessous-de-plat.

Laisse tomber.

Mais ça va laisser une trace.

Quil y en ait une.

Paul plissa un peu les yeux. Ce regard quil avait chaque fois quil ne savait plus si elle plaisantait ou non. Hélène elle-même ne savait plus toujours.

Hélène, enfin, pourquoi

Cest tout, murmura-t-elle, et ce mot pesa dans le silence comme une pierre dans leau. Cest tout, Paul.

Il comprit tardivement. Redemanda :

Quoi, « cest tout » ?

Je fais ma valise.

Un long silence. Une voiture klaxonna dehors puis séloigna. Paul abaissa lentement le bras tenant le niveau.

A cause du rebord ?

Non. Ce nest pas pour ça.

Hélène finit son thé, reposa la tasse exactement là, avec intention, sans remords.

Elle avait quarante-cinq ans. Comptable dans une petite société, elle aimait lire le soir. Au bureau, elle gardait un minuscule cactus baptisé Félix, et il y avait longtemps quaucune amie nétait venue chez elle. Trois ans, précisément.

Elle se dirigea vers la chambre.

Trois ans plus tôt. Quand ils avaient acheté ce F3, cinquième étage dun immeuble en brique dune rue calme de Lyon, Hélène nageait dans le bonheur. Un bonheur concret, presque physique. Elle se rappelait : eux deux, au centre dun appartement nu, le papier peint défraîchi, le sol en lino, elle les yeux tournés vers les platanes dorés dautomne, pensant : cest ici, chez nous, enfin.

Paul, alors, était un autre. Ou du moins, elle croyait. Il arpentait les pièces, mesurait, prenait des notes ; dans ses yeux, brillait cette passion quelle avait tant aimée, celui qui sait ce quil veut et le fait lui-même.

Regarde, disait-il en dépliant un plan quadrillé. Ici, on fait une grande cuisine-séjour, ouverte. Là, on intègre des étagères du sol au plafond. Tu vois ? Et un éclairage modulable, pour changer lambiance.

Cest beau, répondit-elle sincèrement.

On fera tout nous-mêmes, lentement mais bien. Une seule fois, pour toute la vie.

Ce « une fois pour toute la vie », elle aurait dû mieux lentendre. Car il voulait autre chose que seulement économiser sur les artisans.

Au début, laventure les amusait : vivre dans les travaux, cuisiner sur une plaque électrique faute de gaz, dormir sur un matelas à même le sol, manger dans des assiettes jetables. Cétait inconfortable, un brin romantique, mais supportable.

Mais tout a lentement changé, subtil, comme une légère fissure sous la maison.

Paul bricolait chaque week-end, parfois en semaine. Conducteur de chantier, il maîtrisait mieux que quiconque matériaux et techniques. Cétait génial. Le problème ne venait pas de là.

Le problème, cest quil ne savait pas sarrêter.

Au début, Hélène ny avait prêté attention. La première fois, cétait huit mois plus tard, quand son amie Claire lui demanda au café :

Bientôt la fin ? Je rêve de venir chez toi, tu me dois une vraie ratatouille maison !

Presque fini, disait Hélène, Paul promet pour Noël.

Noël passa dans la poussière : personne ninvita, la pièce à vivre encombrée de plaques de plâtre. Ils mangèrent leur bûche à deux, dans une cuisine quasiment terminée. Mais « quasiment ».

Paul, lan prochain, on fait une vraie fête ?

Dès que je termine le plafond du salon, je pose le parquet, et on invite !

Plafond terminé en mars ; mais soudain, il fallut refaire la plomberie, puis le bloc-balcon : joint défectueux, trouvait Paul, décelé à la jauge. Trois millimètres.

Hélène en plaisantait encore : « Il combat les 3 mm », faisait rire ses amies. Et elle riait avec.

Le parquet fut posé en mai, fenêtres ouvertes. Hélène faisait la manutention, nettoyait la poussière à laspirateur. Paul travaillait, concentré comme un chirurgien, vérifiant chaque latte au niveau-laser, en replaçait si lespacement heurtait sa perfection.

Paul, ça se voit à peine, non ?

Moi, je le vois.

Pour la première fois, ses mots larrêtèrent net. Pas blessée, mais paralysée. Balai en main, elle contempla sa nuque penchée, sentant confusément saisir quelque chose dimportant sans savoir quoi.

Parquet achevé en juin. Splendide. Hélène passait la main : parfait.

Il reste à vernir, répondit Paul, un vernis allemand, résistant, jai choisi.

Quand ?

Semaine prochaine.

Mais voilà quil découvrait le joint du socle légèrement décollé. On repoussa le vernis.

Cest ce juin-là quHélène appela Claire. Terrasse de café, thé glacé :

Alors, toujours pas dinvitation ?

Bientôt, murmura Hélène, puis se tut.

Tu veux en parler ?

Je commence à croire quil ne finira jamais, souffla-t-elle. Ce nest pas de la procrastination : tant que les travaux durent, ça justifie tout. Pas damis, pas dorganisation normale, rien.

Tu lui as dit ?

Jessaie. Mais pour lui, il ne reste quun petit peu, après tout sera parfait.

Mais tu veux la perfection ?

Hélène resta silencieuse.

Je veux juste être chez moi, finit-elle par confier.

Ce soir-là, Paul lui fit choisir entre vingt blancs pour les murs.

Celui-ci est chaud, crème. Celui-ci plus froid. Cest subtil mais décisif à la lumière du jour ! Je pense à celui-là.

Elle les voyait tous blancs. Juste blanc.

Paul, ça mest égal.

Regard étonné, blessé.

Comment, égal ? On va vivre ici.

Justement, dans un vrai appartement, vivent des gens qui ne voient pas tant de blancs différents.

Si. Ils les voient, sans le savoir.

Très bien. Décide toi-même.

Et il choisissait. Toujours. Cela aussi sétait glissé doucement. Elle ladmirait de voir Paul tout gérer. Puis remarqua : il la consultait de moins en moins. Sans méchanceté, juste par automatisme. Dire « jaime bien ceci » appelait désormais des justifications techniques sur pourquoi cétait moins bien. Elle cessa de donner son avis. À quoi bon ?

A lautomne de la seconde année, son vieil ami Marc demanda à passer la nuit, de passage depuis Lille. Hélène était ravie, fit des courses, sortit la vaisselle.

Paul refusa : la chambre était « en travaux ».

Mais ce nétait pas vrai. Le lit était en place, larmoire montée. Elle le savait.

Paul, quels travaux dans la chambre ?

Hésitation.

Je dois reprendre le sol à un endroit. Marc dormirait mal avec lodeur.

Quelle odeur ? Yen a pas.

Ce nest pas présentable. Pas « fini ».

Et Hélène sentit la terre fuir sous ses pieds, au sens propre. Paul avait honte. Honte de ce chez-soi imparfait, tout droit sorti de ses mains, incapable de louvrir tant quil ne correspondrait pas à son idéal invisible. Il mentait pour ce mirage.

Daccord, souffla Hélène.

Marc passa, but le thé, dîna au resto, dormit à lhôtel. Hélène dîna seule chez elle.

Longtemps, cette nuit-là, elle contempla le plafond blanc parfait, posé par Paul, dans le silence figé dune chambre sans visiteurs depuis deux ans.

En hiver, la mère dHélène attrapa un mauvais rhume. Elle allait la voir deux fois par semaine à travers toute la ville, restait parfois dormir. Paul ne disait rien. Il repeignait alors le balcon, soins méticuleux en deux couches.

Un soir, rentrant plus tôt, elle le trouva, assis à même le sol, loupe en main, inspectant la jonction socle-mur.

Quelque chose ne va pas ?

Il y a un interstice.

Elle ne demanda pas la mesure. Inutile. Il laurait précisée, grave et sérieuse.

Paul, tu as mangé ?

Silence.

Ce matin, je crois.

Elle fit des pâtes, cuit un œuf. Il vint sasseoir.

Merci.

Ils mangèrent en silence. Cétait lhiver. Sur la table, un catalogue de quincaillerie attendant là depuis un an.

Paul, raconte-moi autre chose. Pas le chantier.

Il leva les yeux, un peu perdu.

Quoi ?

Nimporte quoi. Ta journée, tes idées, ce qui tamuse ou tinquiète. Sauf les écarts et matériaux.

Il réfléchit longuement. Vraiment.

Ah, aujourdhui, sur le chantier, un ouvrier a coulé la chape sans renforcement. Je lai viré.

Encore le travail.

Oui.

Rien dautre ?

Il chercha. Vraiment. Incapable de sortir de son monde de plans et de béton.

Non. Je crois que non.

Après, elle resta longtemps à guetter lobscurité, songeant : à quel moment avait-il cessé dêtre un homme vivant pour devenir un faisceau de compétences ? Où était passé lautre Paul, qui jadis, sur les routes, lui montrait les constellations du bout du doigt ? Grande Ourse, Cassiopée, Pléiades… Où étaient les Pléiades ?

Durant la troisième année, elle cessa de promettre la fin prochaine aux autres. Paul recommençait toujours. Tel carrelage finalement pas assez solide, telle peinture trop terne, poignée parfaite mais charnière sonore Sans cesse, la spirale reprenait.

Hélène sacheta une petite lampe pour sa table de nuit, tissu abattu, discrète. Paul revint, la remarqua :

Cest quoi ça ?

Ma lampe.

Nous avions prévu des spots intégrés.

Je veux lire le soir.

Les spots, cest mieux.

Quand ?

Pas de réponse.

Voilà, justement. Les spots seront là un jour. Moi, je veux lire maintenant.

La lampe resta une semaine. Puis Paul installa sa veilleuse à lui en métal. La lampe dHélène migra dans un coin, puis disparut en réserve avec les pots de sous-couche.

Elle la reprit, en silence, la remit sur la table de nuit.

Il la re-déplaça. Elle la remit.

Lui, silencieux. Elle aussi.

La lampe était là, petite victoire, mais échec aussi : dans une maison normale, cela naurait rien été. Juste une lampe.

Au printemps, Hélène écrivit à Claire : « Tu voudrais partir quelques jours ? Un centre de bien-être, loin dici, juste nous deux ? »

Réponse immédiate : « Oui ! Quand ? »

Elles partirent en mai, pour quatre jours, dans un petit gîte hors de la ville. Hélène prit des jours. Paul nobjecta pas, trop occupé par la salle de bain.

Dans le gîte, la chambre dHélène était humble, un lit boisé, une couverture fleurie, la fenêtre ouverte sur la forêt humide. Tout un peu abîmé, imparfait, rayé, cabossé, mais là, elle se sentit bien. Si bien quelle seffondra en larmes, allongée.

Claire, sur le lit dà côté, ne posa pas de questions.

Je vis dans un musée, finit par souffler Hélène, le regard au plafond. Un musée parfait, mais mort.

Claire attendit.

Tu lui as dit ?

Oui.

Alors ?

Il promet que bientôt, ce sera fini. Il promet toujours.

Un psy, peut-être ? Ensemble.

Jamais, il dit que les psys, cest pour les vrais problèmes. Lui, cest juste un chantier.

Elles se turent, lodeur de forêt flottait, Hélène pensa : voilà ce qui manque. La fenêtre, la forêt, la fissure au plafond, la vieille couverture achetée sans se poser de questions. La vie.

Elle rentra. La maison sentait lenduit. Paul lattendait pour montrer la nouvelle niche dans la salle de bain.

Tu vois, maintenant cest totalement symétrique. Avant, la droite était plus large dun centimètre et demi.

Oui, je vois.

Jai cherché une semaine pour ne rien casser.

Bravo.

Elle alla sallonger. Le plafond était parfait.

Juin. Un dimanche soir, Paul rénovait la buanderie. Hélène préparait le dîner, lappela.

Paul ! Dîner dans vingt minutes.

Ok.

Elle dressa la table. Il ne vint pas. Pas au bout de vingt, ni de quarante minutes. Elle frappa :

Ça refroidit.

Jarrive, cinq minutes.

Il ne sortit que vers 22h30. Vide sur la table.

Jai perdu le fil, désolé.

Je sais.

Je réchauffe ?

Fais-le toi-même.

Elle se retira dans la chambre, ouvrit un livre. Quand il la rejoint, elle lâcha, sans le regarder :

Paul, es-tu heureux ?

Longue pause.

Euh oui. Je crois.

Tu en es sûr ?

Hélène, pourquoi cette question ?

Comme ça.

Il se coucha à ses côtés.

Dès que jen finis avec la buanderie, jattaque le balcon. Isolation, parquet. Et là, lappartement sera nickel.

Elle referma son livre.

Tu sais que tu as répondu à côté ?

Comment ça ?

Jai demandé si tu étais heureux. Tu as parlé du balcon.

Il resta muet. Elle lui souhaita bonne nuit.

Elle ne coupa pas la lumière tout de suite, fixant le plafond, écoutant son souffle. Se demandant, dans une autre vie, ou une autre version de celle-ci, sils seraient là, tous deux, non pas silencieux, mais parlant de tout et de rien. Une série. Un mot de maman Hélène. Leur bistrot préféré qui a changé la carte. Juste parler.

Mais la vie ici était silence. Aussi parfait que le plafond.

Ce souvenir ressurgit le matin-même, la tasse sur le rebord. Elle comprit alors que le mot « cest tout » murmurait en elle depuis longtemps. Il lui fallait juste une tasse, comme catalyseur.

Elle fit sa valise sans larme. Juste lessentiel. Quelques livres. Sa trousse de toilette. Les vêtements. Sa lampe au tissu. Passeport, papiers, chargeur. Son petit cactus Félix, quelle avait ramené du bureau faute de plante à la maison. Paul navait rien dit pour Félix ; il ne laissait pas de traces.

Paul la regardait emballer.

Hélène.

Oui.

On pourrait parler ?

De quoi ?

Enfin, tu fais ta valise.

Oui.

À cause de la tasse ?

Paul, sil te plaît. Au fond tu sais très bien.

Je ne comprends pas. Vraiment.

Elle sarrêta, le contempla dans la porte, sans le niveau, juste lui, perdu, vraiment perdu. Elle ne lavait pas vu ainsi, depuis longtemps.

Paul. Cela fait trois ans.

Oui.

Trois ans sans un seul vrai dîner avec des amis. Pas un.

Parce que ce nest pas

Parce que ce nest jamais « fini ». Et ça ne le sera jamais. Tu comprends ?

Silence.

Tu trouveras toujours quelque chose à refaire. Ce nest pas un défaut en soi, mais je ne peux plus vivre comme ça. Je ne veux plus dun chantier pour maison.

Mais bientôt

Non. Doucement, mais fermement. Ce nest pas une question de patience ni de délais. Je vis chez toi en invitée, dans ma propre maison. Tasses sur sous-verre, ma lampe exilée, jamais damie car tu as honte des travaux Je

Sa voix trembla, puis elle reprit.

Je veux vivre. Avec des rayures au sol, des taches de café sur les rebords, des amis le dimanche, ta vieille veste jetée sur une chaise. Tout ce quil y a dans une vraie maison. Chez nous, il ny a jamais eu la vie.

Long silence, puis à voix basse :

Tu vas où ?

Chez maman, pour linstant.

Longtemps ?

Je ne sais pas.

Elle ferma sa valise, prit Félix, traversa le couloir, enfila sa veste, ses baskets, sans regarder le parquet parfait.

Hélène…

Oui ?

Je je ne savais pas que cétait à ce point.

Mais si. Tu ne voulais juste pas y penser.

La porte se referma doucement derrière elle. Toujours, tout était soigné.

Il resta debout une minute. Puis sassit sur le canapé quil avait méticuleusement choisi trois mois à comparer les tissus, anti-usure, rien au hasard. Il contempla son salon : murs tons ivoire, parquet sans faille, plafonds impeccables, étagères ajustées, lumières tamisées, bloc-balcon sans fente, salle de bain carrelée au millimètre.

Cétait beau, réellement. Mais au lieu de la fierté, un malaise le prit, comme une nausée, plus haut que le ventre.

Sur létagère, quelques livres laissés par elle. Essayant de se souvenir du dernier soir où il lavait vue lire assise, paisible, et pas cachée sous la couette, date oubliée.

Il alla à la cuisine. La tasse était là, refroidie, sans trace apparente. Il la lava, la rangea.

La chambre. Il sallongea, habillé, ce quil ne faisait jamais. Le plafond parfait.

Il resta ainsi une heure ou deux. Le temps nexistait plus. Puis alla dans la réserve, où tout était ordonné : pots, outils, rouleaux, rien dinutile. Il retrouva un échantillon de carrelage, ancien, le fit tourner dans sa main, le reposa. Rien de superflu ici. Sauf lui.

Le soir, il réchauffa un reste, mangea sans goût, nettoya. Silence absolu. Dhabitude, il y avait toujours un bruit, une main, une odeur pschitt du chantier, lessive, vernis. Là : rien. Parfaite, étouffante perfection.

Il alluma la télé, essaya de suivre un film, abandonna. Sur son téléphone, longtemps, il contempla son nom, Hélène. Sans appuyer. Il pensait non pas à comment la faire revenir , mais à ce quelle lui avait dit. Lhistoire de linvitée. Sa lampe. Trois ans à vivre en étrangère chez soi. Ce mot lobsédait. Invitée. Dans sa propre maison.

Il repensa à Marc, le vieux copain pour qui il avait menti. Pourquoi ? Il n’avait jamais répondu honnêtement. Il se disait : pas prêt, pas présentable, mais ce nétait pas vrai. Lappartement était vivable depuis un bon moment. Ce nétait pas celui de son rêve, voilà tout. Ce rêve quil sétait juré de bâtir, et qui narrivait jamais.

La perfection nexiste pas. On ne touche jamais lhorizon ; on nen finit jamais.

Hélène le savait. Lui, non. Ou il refusait de le voir.

Il fit le tour de lappartement lumière allumée, sarrêta devant les étagères, chaque livre classé par taille, objets décoratifs astucieusement espacés. Son principe : à sa place, utile, beau, logique.

Au centre de la troisième étagère, un petit cœur en verre soufflé. Un achat dHélène au marché, deux ans plus tôt. Il avait dit : « Ça ne sert quà prendre la poussière. » Elle : « Je laime, cest tout. » Il navait pas insisté. Le cœur était resté. Il prit lobjet. Tiède. Ou alors il rêvait.

Il pensa à tout cela trois jours. Il ne fit rien, mangea nimporte comment, dormait mal, se trompa au boulot, dut recommencer. Un collègue :

Paul, tu vas bien ?

Oui, bien sûr.

Au quatrième jour, il lui écrivit.

« Hélène, tu veux parler ? »

Elle répondit une heure plus tard : « Oui. »

Il appela. Elle décrocha vite.

Salut.

Salut.

Comment tu vas ?

Ça va. Chez maman, ça va.

Il écoutait son souffle, ne trouvant comment commencer. Ce nétait jamais son fort ; elle savait, elle, amorcer les discussions.

Hélène, jai beaucoup réfléchi.

Je me doute.

Tu devines ce que je vais dire ?

Plus ou moins.

Je crois que jai raté quelque chose dimportant. Ou plutôt, jai privilégié ce quil ne fallait pas.

Silence.

Tu parlais dinvités, de lampe Je comprends, maintenant. Enfin, je crois. Avant, je ne voulais pas entendre. Ou je faisais semblant.

Pourquoi tu me dis ça ?

Parce que je voudrais que tu reviennes.

Longue pause.

Paul

Je ne te demande pas maintenant. Mais sincèrement, jaimerais essayer différemment. Je sais pas si jy arriverai, mais je veux essayer.

Long silence. Il entendit en fond son mouvement, dans la cuisine chez sa mère, une tasse posée nimporte où, sur une table ou un rebord.

Tu sais que ça ne suffit pas de dire « je vais essayer » ?

Je sais.

Et tu comprends que je ne peux pas revenir pour revivre la même chose ?

Je comprends.

Jen suis pas sûre. Tes paniqué, tu dis les mots quil faut, mais tu ne peux pas juste changer par décision. Ce nest pas planter un clou.

Je le sais.

Alors, tu proposes quoi de concret ?

Il hésita.

On se voit, on parle. Vraiment. Pas par téléphone.

Très bien, accepta-t-elle après un silence. On se retrouve où ?

Ils se retrouvèrent dans un café du quartier, neutre. Tables bancales, menu à la craie, ambiance familière. Hélène portait sa veste taupe, un peu fatiguée, mais apaisée.

Ils commandèrent deux cafés. Paul la dévorait des yeux, se rendant compte quil ne lavait pas regardée ainsi, simplement, sans détour, depuis des années.

Et ta mère ?

Elle va mieux. Soccupe de plantes, heureuse que je sois là.

Je suis content.

Silence.

Paul, jai besoin que tu comprennes une chose. Ce nest pas la rénovation ou ton exigence de qualité, qui sont en cause. Ce sont de belles qualités. Mais tu as confondu la finalité : un appartement, cest fait pour vivre. Pas une fin en soi.

Oui.

Tu le penses ou tu dis oui pour me rassurer ?

Il posa sa tasse, la regarda.

Tu ne peux pas savoir. Je ne le sais pas moi-même totalement. Mais je réalise que ce nest plus vivable ainsi. Lappartement seul, cest une belle boîte. Vide.

Hélène acquiesça.

Une belle boîte, oui au moins tu le vois.

Tu vas revenir ?

Elle regarda dehors. Il pleuvait sur les vitrines, les passants filaient sous le crachin, un étal montrait ses premiers bouquets de tulipes, rouges, ébouriffées par le vent.

Je vais essayer. Mais à mes conditions.

Dis-les.

Dabord, pas un outil, pas un plan, pas un catalogue pendant un mois. On vit, cest tout.

Daccord.

Deux, dimanche prochain, on invite Claire et Vincent. Et Marc si possible. Dîner, conversations, lappartement comme il est.

Daccord.

Trois, si tu recommences à dramatiser la moindre rayure, je te le dirai. Et tu devras mentendre.

Daccord.

Tu comprends que cest dur ? Pas juste des mots.

Pour moi, oui. Mais je veux essayer.

Elle le regarda, longtemps, pour vérifier la sincérité.

Ok.

Ils rentrèrent à pied malgré la pluie. Côte à côte, sans se tenir, mais proches. Elle avait Félix dans la poche, lui portait son sac. Au pied de limmeuble, bref arrêt.

Bel immeuble, dit-elle.

Oui.

Ils prirent lascenseur. Devant la porte, il ouvrit. Elle entra la première, posa Félix sur le rebord de la fenêtre, comme ça, sans protection.

Paul observa le cactus, sur le bois verni.

Il se tut.

Hélène alla dans la cuisine. Il entendit le robinet, le clac de la bouilloire.

Il sinstalla dans le salon, contempla les étagères. Le petit cœur de verre était là, décalé, hors de la symétrie.

Il ne larrangea pas.

Le dimanche, ils appelèrent Claire. Elle riait au téléphone « enfin ! » Vincent amena du vin, Claire, un gâteau. Hélène cuisinait la ratatouille promise trois ans avant.

Ils mangèrent dans le salon. Paul arrangea un peu les assiettes, hésita à tout aligner, puis sarrêta. Laisser comme cest.

Bruit, rire. Claire heurta un verre, le vin éclaboussa la nappe. Un pincement en lui. Il fixa Hélène.

Elle le regarda, sereine.

Il saisit une serviette, tamponna la tache.

Ce nest pas grave.

Claire souffla. Hélène esquissa un petit sourire.

Après le repas, ils restèrent à bavarder, à rire, à refaire le monde. Plus tard, Hélène lava la vaisselle, Paul la sécha. Silence. Mais cette fois, il était différent.

On pourra peut-être nettoyer la tache demain, dit-il.

Ou pas.

Alors ce nest pas grave.

Elle lui donna une assiette.

Paul

Oui ?

Cétait bien, ce soir.

Oui. Très bien.

Ils finirent la vaisselle. Le salon était encore en désordre, la nappe tachée, le cactus sur le rebord, le petit cœur de verre sur létagère.

Paul pensa à la tache à laver tôt, au cercle dhumidité qui risquait de marquer le bois sous Félix, à la tasse posée de travers.

Mais il repensa surtout à Hélène, qui avait ri deux fois ce soir-là. Une fois pour une histoire de chat racontée par Claire, une autre pour la gaffe de Vincent dans un toast. Un rire vrai, dautrefois.

Elle passa dans la chambre, sarrêta.

Tu viens ?

Jarrive.

Il sattarda au salon : la tache, le cactus, le cœur de verre. Éteignit.

Il la rejoignit. Elle lisait, sa lampe allumée sur la table de chevet. Lumière douce.

Il fixa le plafond.

Hélène.

Mmh ?

Quand je te parle de millimètres, tu mentends vraiment ?

Elle posa son livre, le regarda.

Oui.

À quoi tu penses, alors ?

Elle réfléchit vraiment.

Que tu es loin, à ce moment-là.

Oui

Elle reprit son livre.

Paul se demanda sils y parviendraient. Trois ans, cest long. Beaucoup avait changé en elle, et en lui, une fêlure comme un mur réparé : il savait mieux que personne quon ne retrouve jamais totalement la matière davant. Il pensa à cela jusquà glisser dans le sommeil. Juste avant de sendormir, il se dit encore : demain matin, il mettrait Félix sur un dessous-de-pot, pour éviter une marque.

Il rouvrit les yeux.

Le plafond était toujours là. Parfait.

Tout près, Hélène tournait une page.

Il les ferma à nouveau. Félix pouvait attendre jusquau matin.

Car au fond, la vraie vie, cest davoir des histoires, des traces et des rires dans son foyer, pas la perfection muette dun décor.

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