Tout le village savait depuis longtemps qu’Olivier allait revenir. Les filles se préparaient, se faisaient belles, coiffures sophistiquées. Mais Nathalie, l’orpheline, à quoi bon ces ruses féminines pour elle ? Elle était simplement elle-même. Et c’est d’elle qu’il tomba immédiatement amoureux.

Dans le village de Saint-Clair-sur-Loire, tout le monde était au courant depuis belle lurette quAntoine allait débarquer. Les filles sy préparaient comme à la veille dune kermesse : séances chez le coiffeur, robes à fleurs ressorties du placard. Mais Amélie, la petite orpheline, pour qui tous ces petits stratagèmes ? Elle ne sen souciait guère. Naturelle comme leau de roche, Amélie. Et voilà que cest elle quAntoine a remarquée dès le premier regard.

Dans le village, on jalousait Amélie: il fallait voir ce gars quelle sétait trouvé ! Antoine, ça avait été le coup de foudre général dès sa première apparition. Grand, large dépaules, le cheveu discipliné et le sourire de ceux qui savent quils plaisent. Et, comble du chic, il venait tout droit de Paris, après être passé par la Sorbonne et un séjour à létranger ! Fils de notables, sil vous plaît.

Son grand-père, Marcel, avait été maire du village. Une légende locale, qui se vantait davoir élevé tous ses enfants à la dure, et maintenant il se contentait dattendre les petits-enfants, se rengorgeant de leur moindre exploit comme sil parlait du général de Gaulle.

Donc, tout le monde était au courant du retour dAntoine. Les coquetteries des filles restaient vaines : elles en faisaient des tonnes, mais rien ny faisait. Antoine navait dyeux que pour Amélie. Au terme de ses vacances, il lemmena avec lui. Grand-père Marcel la prit à part : «La petite a déjà pas eu la vie facile, tu la ménages, entends-moi bien.» Antoine lui en fit le serment.

À Paris, cétait un tout autre monde, un vrai cirque ! Amélie espérait quAntoine resterait doux et attentionné, comme au village. Mais la capitale, cest la capitale Pendant les préparatifs du mariage, tout allait à peu près, il y avait encore des gestes tendres et quelques soucis partagés.

Mais une fois la lune de miel passée, changement de décor. On aurait dit quAntoine avait honte de sa jeune épouse venue du terroir. Belle-maman, Madame Dubois, lui parlait à travers les dents, la regardant comme un tableau mal accroché : Amélie nétait pas assez bien pour le fils prodige, tout simplement.

Le pot-au-feu trop fade, les chemises mal repassées, même la serpillière dans le mauvais sens. Amélie en avait mal au cœur, mais dans lappartement parisien, difficile déchapper à belle-maman ! Impossible aussi de trouver du travail, et Antoine nétait pas daccord : «Tu ne gagneras jamais grand-chose, avec ton brevet Reste donc à la maison.»

Elle restait donc à la maison, à attendre. Quand elle est tombée enceinte, Antoine flottait de bonheur comme un ballon du 14 juillet. Tout semblait sarranger, belle-maman elle-même ravalait ses critiques et houspillait son fiston pour quil se montre attentionné.

Puis un drame : Amélie a perdu le bébé. Et là, tout est parti de travers.

À quoi tu sers, hein ? Pas futée, pas solide, juste une jolie frimousse. Ça mène où, ça ? soupirait Madame Dubois. Antoine lui, se contentait de sourire, satisfait, comme si on parlait de la voisine.

La deuxième grossesse na pas déclenché lenthousiasme dAntoine. Plus de gestes tendres, rien que de lagacement parce quelle «navait plus la ligne». La belle-mère réprimandait son fils, répétant que lamour était essentiel pour la naissance dun enfant. Mais lamour, où donc était-il passé ? Antoine devenait distant, ils ne dormaient même plus dans la même chambre. Il partait tôt au bureau, rentrait à pas dheure, quand Amélie dormait déjà.

Elle en pleurait des nuits entières, mais à qui le dire ? Orpheline, elle voulait donner à son enfant une vie meilleure. Elle cachait sa peine, tentant de garder la famille à flots.

Personne pour lemmener à la maternité quand le moment est venuAntoine avait disparu dans les brumes parisiennes depuis une semaine. Amélie a appelé les urgences toute seule. Elle a accouché sans prévenir personne, et ne savait même pas où revenir après. Mais sur le trottoir, une voiture attendaient, toute ornée de ballons. Amélie a souri, pensant trouver Antoine. Surprise : seuls Madame Dubois et grand-père Marcel étaient là, habillés comme des princes, fleurs à la main.

Merci, ma petite, pour ce cadeau. Aucune arrière-petite-fille narrive à la cheville de la mienne, jubilait Marcel. Sa belle-mère, faussement sévère, avait du mal à détourner les yeux de la petite.

À la maison, le dîner était prêt. Madame Dubois avait fait le clafoutis préféré dAmélie.

Jamais jaurais cru quAntoine serait aussi mufle, laissa échapper Madame Dubois. Il est parti courir la vie, laissant une fille seule avec son enfant. Oh, mais on va sen sortir sans lui, va ! On verra combien de temps il tient sans nous. Moi, je compte le déshériter, il retournera dormir sur ses deux oreilles ailleurs. Sinon, la place ici sera vraiment trop petite Imagine quil ramène une autre dulcinée!

Comment on va lappeler? demanda grand-père Marcel. Pourquoi pas Eugénie, comme ta maman?

Amélie éclata en sanglots : des mois quelle ne sétait plus autorisée ce luxe. Sa belle-mère la caressa tendrement.

Allez, courage, dit-elle. Le bonheur va te revenir. Regarde comme la maternité te va bien ! Celui-là, il na rien compris, mais toi, tu iras loin.

Je vais retourner au village, là-bas on sera mieux.

Tu as raison, approuva Marcel. On élèvera Eugénie ensemble, va !

***

Deux ans et quelques après son retour à Saint-Clair, Amélie reçut une demande en mariage dun gars du coin, François, solide, gentil, un vrai gars de la campagne. Avant Antoine, jamais elle naurait posé le regard sur lui. Mais ses critères avaient changé : un mari, maintenant, devait surtout aimer et protéger.

Marions-nous, quest-ce que tu attends ? Un garçon comme moi, tu le connais depuis toujours. Et si jamais Antoine revient ?

Il ne reviendra pas. Et puis je ne laime plus, Antoine.

Parfait alors, senthousiasma Marcel. On va préparer la noce !

***

Au mariage, Madame Dubois avait fait le déplacement.

Dis donc, François, tu la traites comme il faut, Amélie ? Elle est rentrée à pieds du travail aujourdhui, la maison est sens dessus dessous, et les collants dEugénie ne sont même pas repassés.

Et vous, vous êtes qui ? soffusqua le futur marié.

La belle-mère !

Ex-belle-mère, rectifia François.

Ah, nexagérez pas ! rigola Amélie. Une belle-mère, ça ne sefface pas comme ça !

Cest que je minquiétais, bredouilla Madame Dubois. Peur que vous minterdisiez de voir ma petite-fille.

Venez quand vous voulez ! répondit François. Mais notre famille, cest nous qui la construirons, à notre manière.

Amélie regarda François avec fierté : «Celui-ci, jamais il ne me laissera tomber,» pensa-t-elle en esquissant un sourire.

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