Tu ne vas pas le croire, mais je dois te raconter ce qui sest passé dans la famille de ma copine Delphine. Tout le monde embobinait son frère, mais au final, cest elle qui avait limpression dêtre la grande perdante
Un soir, en pleine nuit, le téléphone a sonné.
Ma chérie, cest la maison ! On est en train de brûler La voix tremblante de sa mère, entrecoupée de larmes, couvrait à peine le crépitement du feu et les cris autour.
Le sommeil était déjà loin.
La maison de sa mère, à une quinzaine de kilomètres de Bordeaux, cétait une grande bâtisse ancienne, pas du tout toute jeune. Avec la métropole qui grandit dannée en année, le petit village a presque fusionné avec la ville. Delphine se souvenait soudain de tous ces souvenirs denfance, se demandant quel âge devait avoir cette maison du moins, ce quil en restait.
Cest son arrière-grand-père paternel qui avait construit tout ça, ensuite le grand-père avait rajouté un étage dété, puis ils avaient isolé, et le tout était devenu habitable lhiver. Petit à petit, la maison sétait agrandie, avec une véranda attenante et des extensions. Extérieurement, elle avait lair costaude, mais il ne faut pas se fier aux apparences Lhiver, on se pelait, et lété, cétait humide à souhait.
Évidemment, tout le monde savait que la maison partait en ruine, doucement mais sûrement la charpente pourrissait et elle se désagrégeait petit à petit. Mais la mère de Delphine, tenace comme une lande bretonne, refusait de ladmettre : pour elle, cétait réno, pas destruction. Cétait elle la patronne, papa nétait plus là, donc elle allait décider.
Je nai de quoi que pour quelques travaux, pas pour recommencer à zéro.
Maman, franchement, pour quoi taccrocher à un aussi grand truc ? Si tu tachetais une petite maison, là on trouverait facilement de jolis projets, même sur deux niveaux, et tu aurais plus de place pour tes rosiers tentait doucement de la convaincre Delphine.
Déde, tu ne peux pas comprendre, lui répondait son frère Gérard sur le même ton que leur mère cest la maison de la famille ! Le fief, le domaine, tous ces trucs-là. Il faut préserver ! Avec un bon gros chantier, tout serait comme neuf !
Gérard, il a toujours été du côté de maman, et linverse aussi. Les idées de Delphine ? Toujours repoussées, même quand cétait clairement les plus raisonnables dans la situation.
À force, Delphine a compris. Quand, pour la énième fois, le projet de Gérard partait en fumée, soutenu coûte que coûte par leur mère, elle levait juste les bras au ciel ils avaient choisi, hein.
Bon, faites vos travaux, alors.
Ma fille, on aura quand même sûrement besoin que tu nous aides un peu, si jamais on tombe à court. Jai largent de la vente de lappart de ta tante à Paris, celui quelle nous a légué. Pourquoi garder un appartement à lautre bout du pays ?
Tu as vendu lappart à Paris ? Pour rénover cette ruine ? Il y aurait eu de quoi acheter deux maisons ici
Je nen avais quune moitié, le reste était à son fils, alors ça ne fait pas tant que ça.
Et tu las forcé à vendre ? Tu as viré le cousin ?
Mais non, il a racheté ma part, cest tout. Bon, jai un peu bradé, mais cest tout ce quils pouvaient.
Maman ! Tu nen as pas besoin, ni nous dailleurs Tu pouvais aussi juste laisser
Donner ? Jai mes propres enfants à penser.
Peut-être que tu as raison Faites ce que vous voulez. Si tu nas pas besoin de moi, je vais rentrer.
Un mois plus tard, rebelote, appel nocturne. La maison était en flammes. Delphine et son mari Nicolas sont arrivés devant les décombres, il ny avait plus rien à sauver.
Delphine, il faudrait installer ta mère dans une de nos petites locations. On na quà lui proposer la T2 rue Victor Hugo, les derniers locataires viennent de partir.
Oui, je pensais justement à ça, mais cest à toi.
Delphinette, tout est à nous deux. Et ta mère a besoin dun toit. Même si on ne touche plus le loyer, on a encore deux autres appartements et dans le troisième, on habite.
Justement, cette T2, cest à ton nom.
Ce nest pas grave, on partage tout. Elle peut sy installer, tout y est, on achètera ce quil lui manque.
Ils lont donc installée là, ont rajouté des petites affaires. Un jour, Delphine débarque à limproviste avec des courses, juste une petite visite. Surprise : la télé marche ! Tiens, il ny en avait pas dans la location. Et lappart sent le café à plein nez.
Maman, tu mavais dit que tout avait brûlé ! Cest pas la télé quon ta offerte pour tes 70 ans ? Même la cafetière a survécu ?
Et tu crois quoi, que jai volé tout ça ? On avait tout déménagé en vue du chantier ! Il ne restait que les murs. Jai seulement dit ça à lassurance, et puis voilà. Les meubles sont chez Gérard.
Mais il na que la T2, il na pas eu le temps dacheter des armoires et des canapés. Du coup, ils prennent ceux-ci Jai récupéré mes draps chez lui, ça ne lintéresse pas.
Gérard a acheté un appart ? Mais avec quel argent
Aucune idée ! Il la acheté, point, je nai pas cherché plus.
Delphine a bien senti que sa mère lui cachait des choses. Les secrets de famille, elle sen doutait. Maman avait tout fait pour Gérard, ce nétait pas nouveau.
Ce fils, un vrai poissard, rien ne marchait, tout le monde profitait de lui sauf que Delphine, elle, avait limpression dêtre la cocue de lhistoire. Encore un drôle de coup fumeux, à coup sûr.
Et tu comptes faire quoi du terrain ? Il est bien placé, tu as les sous, lassurance
À quoi bon ? Tout est parti en fumée, je vends le terrain, jai un toit, cest bien davoir une fille aisée. Par contre, pour le fiston, pas de chance il croule sous les dettes
Tu ne préfèrerais pas tacheter un appart avec cet argent ?
Pour quoi faire ? Tu veux jeter ta pauvre mère à la rue ?
Cet appart, cest celui de Nicolas.
Vous ne serez pas ruinés pour autant !
Peut-être quon pourrait rebâtir la maison, tu sais, un truc moderne, tu as vu les pavillons flambant neufs autour !
Non, non, cest décidé, je vends. Après tout, cest le destin : la maison sest toujours transmise chez les hommes, mais Gérard nen veut pas. Il préfère la ville, le confort.
Je ne vais plus insister.
Delphine raconte tout à Nicolas.
Tu sais, elle veut vendre le terrain.
Cest son droit, mais moi jaurais plutôt construit, cest un chouette endroit, jai toujours aimé y aller. Ton père adorait faire la sieste sous le vieux tilleul.
Jétais triste quand il a séché, comme si cétait un signe. Tu ne penses pas quon pourrait se lancer et y construire nous-mêmes ?
Carrément ! On a toujours rêvé dune maison, les gamins seraient ravis, on inviterait les petits-enfants plus tard !
Toi et tes idées, tu rêves en grand.
Et ta mère, elle pourrait vivre là aussi.
On construit sur sa parcelle, mais faut sassurer quau final elle ne nous fait pas une crasse. Il faut quon lachète, pour être sûrs.
Mais cest ta mère !
Justement, faut quon fasse tout dans les clous, tas oublié que jai un frère malchanceux qui traîne ?
Je vais surveiller, on va bien voir si elle la met en vente Sinon, on propose direct !
Elle ne nous la vendra jamais en direct, trop maligne.
Ben, on na quà acheter comme tout le monde
Pourquoi vous ne me lavez pas demandé directement ? arrive leur mère.
Maman, tu as besoin dargent, achète-toi enfin un bel appartement.
Elle na rien répondu, mais prend tout son temps pour acheter. Évidemment, largent est pour Gérard. La maison de Delphine et Nicolas a mis du temps à sortir de terre, ils ont mis toutes leurs économies, et même pris un prêt. Mais franchement, avec leurs salaires et les loyers des apparts, ça passait sans souci.
Une fois installés, cétait encore plus simple ils ont mis en location leur troisième appart. Sa mère, elle, na jamais rien acheté, largent était reparti chez Gérard, qui sest retrouvé submergé par lemprunt.
Lassurance na finalement rien remboursé, vu que la maison na pas brûlé « par hasard », et que tout avait été déménagé avant bref, arnaque découverte. Personne na gagné ce quil croyait.
Parfois, la mère venait rendre visite :
Vous êtes drôlement bien, cest spacieux ! Chez Gérard, cest trop petit, les enfants n’ont pas chacun leur chambre, il nen a que deux.
Cest ce que je leur avais dit, mais bon Il aurait fallu acheter plus grand. Jaurais dû te laisser construire ici, jaurais été mieux.
Je te lai proposé, et tu nas pas voulu entendre raison. Et puis, on taurait aidée, la maison ne serait pas celle-ci, mais elle serait douillette et moderne.
Cest vrai Mais tenez, si jamais vous voulez retourner vivre en ville, je rends votre appart, je viens habiter ici, et Gérard viendrait aussi. La maison doit revenir au fils, après tout.
Attends tu es sérieuse ? On a construit de nos mains, payé, galéré, et cest encore Gérard qui aurait tout ?
Cest la tradition, voyons, cest comme ça dans la famille !
La tradition existe depuis combien de temps ? La maison avait à peine 80 ans !
Arrêtons les débats
Quest-ce que tu veux échanger, exactement ? Notre maison contre notre appartement ? Maman, sérieusement ? Tu sais bien que tu es juste enregistrée sur le bail, mais rien de plus. Et on nétait même pas obligés !
On sait très bien que tu as déjà tout donné à Gérard. Tout ce quil y avait, tu le lui as transféré lépargne, la bagnole, tout. Et il na jamais eu de chance, dis-tu Pourtant, il a tout reçu, nous, on a tout gagné à la sueur de notre front.
Sa grandeur dâme, cest pas sa faute, il est trop gentil : tout le monde larnaque !
Tsais, la seule arnaquée ici, cest moi ! Cette maison, on la achetée, le terrain aussi, tout est en règle. Gérard ny mettra plus les pieds, tu viens si tu veux.
Un beau jour, voilà que Dimitri, le cousin parisien, débarque chez eux :
Je suis venu voir comment vivent les « nécessiteux » dont tata me parle tout le temps tu sais, elle ma dit que vous aviez du mal à joindre les deux bouts, la galère, tout ça Mais alors, quelle surprise, ce palace !
Cest maman qui ta raconté ça ? Étonnant
Jai dû prendre un crédit, je viens juste de finir de rembourser. Tiens dailleurs, Delphine, maman ma demandé de te donner ces boucles doreilles.
Ah, elle a osé Je me souviens encore, déjà aux obsèques elle avait réclamé tout lor de ma sœur, quelle lui aurait promis. Javais caché le coffret à ce moment-là, elle le cherchait comme une folle. Aujourdhui, je reçois ce cadeau, et cest maman qui insiste pour que je te les remette en main propre !
Tu as bien fait. Sinon tout serait parti chez Gérard, on bosse, mais cest lui quon gâte ! Garde tout, ne rends rien, vends-les si besoin, ça te servira toujours plus quà eux. Je suis certain quelle ta menti, à 200 %.
Tu crois ? Tu me raconteras ?
Promis, je te dirai tout
Aujourdhui, la mère vient rarement, elle a du mal à marcher. Gérard, trop pris par ses “galères”, ne répond plus trop. Mais Delphine et Nicolas vivent heureux, sans se laisser polluer. Les enfants sont heureux, Dimitri passe souvent dire bonjour. Chacun fait son bout de chemin, tu vois, et chacun doit faire son propre bonheur, à sa manièreParfois, dans le jardin, Delphine contemple le vieux terrain où ne reste que la souche du tilleul. Elle repense à tout ce qui a brûlé, à tout ce qui sest sauvé malgré les flammes. Il lui semble entendre, au vent du soir, la voix de son père qui riait, la main plongée dans la terre.
Un dimanche, alors quelle arrose les jeunes rosiers plantés à la place du tilleul, sa fille la rejoint.
Maman, tu crois quon est chanceux dhabiter ici ?
Delphine sourit, regarde la maison, les arbres qui repoussent, et murmure :
On ne sait jamais ce que la famille nous réserve, mais tant quon plante ensemble, il y aura toujours des racines pour tenir la maison debout.
Le soleil tombe sur la pelouse, les enfants courent autour, Nicolas arrive avec du pain frais. Delphine se sent légère. Il y aura dautres drames, dautres secrets, mais aussi, ici, une maison pleine de bruits de vie, de bras ouverts, et de portes déjà prêtes à souvrir.
On ne sait pas toujours ce quon hérite, ni comment sy accrocher, mais Delphine, elle, sait désormais ce quon construit : un foyer qui ne senflamme que de rires, de souvenirs neufs, et de lendemains tranquilles.