Tout le monde mentait à propos de son frère, mais cest Violette qui se sentait flouée
Le téléphone sonne brusquement en pleine nuit.
Ma chérie, il y a le feu, la maison brûle, sanglote sa mère au bout du fil, couverte par le crépitement des flammes, des bruits et des cris.
Le sommeil disparaît aussitôt.
La maison de sa mère se trouve à quinze kilomètres de Lyon, vaste mais vieillotte. La ville sétend, les quartiers nouveaux grignotent la campagne. Violette essaie de se souvenir de lâge de cette maison ce quil en reste.
Cétait larrière-grand-père de son père qui la fait construire, puis son grand-père a surélevé un étage dété, et plus tard, il a encore rénové, rendant le second étage douillet pour lhiver.
La maison sest allongée, une véranda a été ajoutée sur le côté. Elle donnait le sentiment dêtre solide, mais ce nétait quune illusion. Il faisait froid lhiver, humide lété.
La bâtisse pourrissait lentement. Tout le monde le savait bien. Il aurait fallu la démolir, mais la mère de Violette refusait den entendre parler : elle voulait la rénover. Elle dirige tout, veuve depuis plusieurs années, la décision lui appartient.
On na de quoi faire que quelques réparations, pas de quoi reconstruire à neuf.
Mais maman, pourquoi as-tu besoin dune si grande maison ? Avec le même argent, on pourrait bâtir plus petit, deux niveaux modernes à des prix raisonnables. Et tu aurais plus de place pour tes fleurs, tente de convaincre Violette.
Tu ne comprends pas, Violette, intervient aussitôt le frère Étienne, cest la maison familiale, notre héritage, il faut le conserver. Une rénovation complète suffira, elle sera comme neuve.
Étienne a toujours pris le parti de leur mère, et réciproquement. Les conseils de Violette sont systématiquement rejetés, alors quils seraient sûrement les plus sages.
Violette sy est faite. Chaque fois que le projet dÉtienne capote malgré le soutien de leur mère, elle hausse les épaules : cest leur choix.
Puisque cest rénovation, faites donc.
Ma chérie, mais on aura sûrement besoin de ton aide. Presque rien, juste si jamais on manque un peu. Jai déjà de largent, jai vendu lappartement hérité de ma sœur. Pourquoi le garder à Lille, si loin ?
Tu as vendu lappartement à Lille ? Pour rénover cette ruine ? Il y avait de quoi acheter une maison neuve.
Mais je navais que la moitié, le reste revenait à son fils.
Tu las obligé à vendre, tu as mis ton neveu dehors.
Je lai pas mis dehors, il a racheté ma part. Jai vendu pas cher, mais il navait pas plus.
Maman ! Ni toi ni nous navons besoin, tu aurais pu…
Offrir ? Jai ma famille, moi aussi.
Peut-être as-tu raison. Faites vos réparations. Si vous navez pas besoin de moi, je vais rentrer.
Un mois passe. Un appel en pleine nuit. La maison est en flammes. Violette et son mari Nicolas arrivent sur les lieux, juste à temps pour voir un tas de cendres. Rien na pu être sauvé.
Violette, je propose dinstaller ta mère dans un de nos appartements. Un T2 rue de la République vient de se libérer, cest parfait.
Jy pensais justement, mais il est à toi.
Voyons, Violette, tous nos appartements sont à nous deux. Ta mère a besoin daide. Louer un appartement en moins, ce nest pas grave, il nous en reste deux autres, et le troisième cest chez nous.
Mais celui-là, il est vraiment à toi.
Nous partageons tout. Ta mère vivra là. Tout est déjà meublé. Et pour le reste, on complétera.
Ils installent sa mère, achètent ce quil manque. Un jour, Violette passe à limproviste avec des courses pour voir sa mère. Dans le salon, la télévision fonctionne. Étrange, ce téléviseur nétait pas là. Une odeur de café flotte dans lair.
Maman, tu avais dit que tout était parti en fumée. Pourtant, cest le téléviseur offert à ton anniversaire. Et le café ? Tu as encore ta cafetière ?
Je ne les ai pas volés ! On les a sortis avant les travaux. Il ne restait que les murs. Pour lassurance, jai menti. Et alors ? Les meubles sont chez Étienne.
Il a pourtant un appartement neuf, il na pas eu le temps dacheter des armoires, des canapés. Ici il y en a, ça dépanne. Jai déjà rapatrié mes affaires. Ils ne veulent pas de mes vieux draps.
Étienne a acheté un appartement ? Mais avec quel argent…
Comment veux-tu que je le sache ? Il a acheté, point.
Violette comprend que sa mère cache quelque chose. Elle ne lui dira rien, mais la vérité finit toujours par sortir. Violette a toujours su que sa mère favorise Étienne.
Son frère na jamais eu de chance, il échoue sans cesse, les autres profitent de lui. Pourtant, cest Violette qui se sent toujours lésée, dupée. Il y a un piège.
Que vas-tu faire des ruines ? Le terrain est bien situé, tu as un peu dargent, lassurance…
Mais enfin, que veux-tu que je fasse, tout a brûlé, je vais vendre le terrain, au moins jai un toit grâce à ma fille. Tandis que mon pauvre garçon, lui, il na pas de chance, il croule sous les dettes
Tu ne veux pas plutôt tacheter un appartement toi-même ?
Et celui-ci alors ? Tu veux mettre ta mère dehors ?
Ce logement appartient à Nicolas.
Vous nen serez pas moins riches !
On pourrait reconstruire la maison sur le terrain, faire quelque chose de moderne. Les voisins ont tous des maisons magnifiques.
Non, la décision est prise, je vends. Cest le destin, la maison se transmettait de père en fils, mais Étienne nen veut pas. Il est fait pour la ville.
Je ne vais pas insister.
Nicolas, maman veut vendre le terrain.
Cest son droit. Franchement, jaurais préféré reconstruire. Jaimais ce coin, ton père adorait se reposer sous le vieux tilleul.
Jai été triste quand il est mort. Un signe, peut-être. Tu crois quon pourrait construire nous-mêmes ?
Jen rêve, on a toujours voulu notre maison. Les enfants seraient heureux, plus tard, ils viendraient avec leurs enfants.
Tu rêves les yeux ouverts.
Pourquoi pas ? Ta mère pourrait vivre avec nous.
Nous construirions, le terrain reste à elle. Il faudrait lacheter, histoire de ne rien regretter.
Mais cest ta mère !
Justement, il faut tout faire dans les règles. Tu oublies mon frère, toujours malchanceux.
Je moccupe du terrain. Elle va sûrement le mettre en vente bientôt. Ou alors, on lui demande directement ?
Non, elle va manigancer.
Alors on lachètera
Pourquoi ne venez-vous pas simplement men parler ? lance la mère.
Maman, tu as besoin dargent. Avec ça, tu achèteras un bel appartement.
La mère ne répond rien, et ne se presse pas pour acheter un logement.
Violette et Nicolas construisent la maison, investissent toutes leurs économies et contractent un prêt. Ils le remboursent sans souci, grâce entre autres aux loyers.
Dès quils emménagent, cest plus facile : ils peuvent louer leur ancien appartement aussi. La mère, elle, ne sachète jamais dappartement, elle donne tout son argent à Étienne, qui peine à gérer sa propre hypothèque.
Au bout du compte, elle ne touche jamais lassurance, lincendie était suspect, les affaires avaient été déménagées avant, on soupçonne un incendie volontaire. Rien ne sest déroulé comme prévu.
La mère leur rend visite.
On est bien chez vous, cest spacieux. Chez Étienne, cest étroit, avec deux enfants ce nest pas assez. Je leur ai conseillé dacheter plus grand, ils nont pas écouté. Jaurais dû accepter de construire !
Maman, je te lavais proposé bien avant lincendie. La maison aurait été différente, mais confortable et chaleureuse. Nous taurions aidée.
Tu me lavais proposé, oui. Mais maintenant, vous devriez revenir en ville. Votre appartement vous attend, je viens minstaller ici à votre place. Peut-être quÉtienne acceptera de vivre avec moi. La maison revient toujours au fils, cest la tradition.
Tu es sérieuse ? Cest nous qui avons construit, mais elle doit être transmise à ton fils ? Si elle navait pas brûlé, Étienne laurait vendue.
Cest son droit. Cela sest toujours fait comme ça, depuis des générations.
Des générations ? La maison avait à peine quatre-vingts ans ! Tu exagères.
On ne va pas se disputer pour ça. Quand fait-on léchange ?
Échanger notre maison contre notre appartement ? De quoi parles-tu, maman ? On a juste déclaré ton adresse à lappartement, rien de plus. On nétait pas obligés.
Je sais bien que tu nachèteras plus rien ; tu as tout donné à Étienne. La succession du nouveau logement, ce ne sera pas pour lui. Étienne ne laura pas.
Vous en avez déjà beaucoup, et lui na pas de chance !
Pas de chance ? Largent de la vente de lappartement de Lille, tout pour lui. Si lassurance avait payé, encore pour lui. Tout ce qui venait de papa économies, voiture pour lui. Mais cest moi, la riche ? Toute cette maison, Nicolas et moi, nous lavons gagnée à la sueur de notre front !
Il nest pas fautif, il est naïf, il se fait avoir !
Celle quon a dupée, ici, cest moi. Notre maison et notre terrain, tout est clair comme de leau de roche. Étienne nen profitera pas, mais tu pourras toujours venir nous voir.
Un jour, leur cousin Rémi, venu de Paris, leur rend visite.
Je voulais voir comment vont les parents pauvres. Ma tante disait que vous aviez à peine de quoi manger, que vous aviez besoin dargent. Et je découvre ce petit château
Ma mère a dit ça ? Tu sais tout maintenant.
Jai dû prendre un crédit moi aussi, je viens de finir de payer. Tiens Violette, maman ma dit de tapporter ces boucles doreille. Un cadeau.
Le reste Ma tante avait tout de suite dit, au moment des funérailles, que tout lor devait lui revenir, que la sœur le lui avait promis. Jai caché la boîte à bijoux, elle la cherchée partout.
Je nai pas cru à tout ça, mais aujourdhui je tapporte ce que maman ta demandé. Et voici les boucles, de la part de ta tante.
Tu as bien fait. Sinon, tout aurait filé chez Étienne. Il en veut toujours plus. On travaille, lui attend que maman serve !
Ne lui rends rien, garde tout, vends-les si besoin, tu en auras plus lutilité. Elle a menti sur tout, jen suis sûr à deux cents pour cent.
Tu penses ? Tu me raconteras
La mère ne vient presque plus, ses jambes la font souffrir. Étienne n’a pas le temps, “on larnaque tout le temps” Violette et Nicolas vivent sereinement, les enfants sont heureux, Rémi vient souvent. La vie continue, chacun forge son bonheur comme il peutUn matin, Violette reçoit une lettre, une écriture tremblée. Cest sa mère. Elle sexcuse, maladroitement, pour les choix passés, les préférences avouées, largent envolé, la maison perdue trois fois par négligence, par orgueil, par fidélité à des traditions qui nexistent plus. Elle demande, plus quelle ne propose, la paix. Plus déchanges, plus de reproches ; elle voudrait juste voir ses petits-enfants “grandir dans une maison où les portes restent ouvertes”.
Sur sa terrasse inondée de soleil, Violette referme la lettre. Elle songe à ce qui demeure : un terrain planté de souvenirs, la carcasse dun tilleul, des enfants qui rient, un mari qui laime, une maison bâtie sans mensonge. La rancœur fond, comme la brume du matin, emportant avec elle les vieilles douleurs.
Une brise soulève la nappe. La petite Juliette arrive en courant, une boucle doreille dorée serrée dans sa main, les yeux brillants davoir découvert “un trésor dans le jardin”. Violette rit, les larmes aux yeux, et se penche vers sa fille pour la serrer dans ses bras. Par la fenêtre ouverte, le chant du tilleul plus fort que le silence des disputes promet la paix pour tous ceux qui sauront, un jour enfin, cesser de mentir.