Tout le monde apporte son aide, mais toi, tu es vraiment unique parmi nous

Tout le monde aide, mais toi, tu es vraiment à part parmi nous

Maïlys, écoute, tu pourrais peut-être venir chez moi ce soir ? demande sa sœur avec espoir. Bastien est reparti, je me sens seule avec les enfants.

Maïlys se frotte larête du nez. Elle cherche frénétiquement une excuse dans sa tête, chacune plus invraisemblable que la précédente. Dire quelle doit travailler urgemment ? Pauline nen croira rien, on est samedi. Prétendre être fatiguée ? Ce serait lavalanche de questions, de conseils, de sermons. Maïlys mordille sa lèvre. Elle expire longuement, le temps de rassembler ses idées.

Pauline, honnêtement, aujourdhui ce nest pas possible, tente-t-elle avec une pointe de regret dans la voix. Chloé ne se sent pas bien, on reste à la maison, on évite de sortir.

Un silence pesant sinstalle au bout du fil, puis sa sœur pousse un long soupir.

Ah, dommage prolonge Pauline dun ton traînant. On aurait bu un café, papoté, pendant que les enfants samusent

Maïlys lève les yeux au ciel, soulagée que Pauline ne puisse pas la voir. Les enfants joueraient ensemble. Bien sûr. Chloé finirait à courir après les petits pendant que les adultes sirotaient leur thé dans la cuisine.

Oui, cest vrai que cest dommage, acquiesce Maïlys. Dès quelle sera remise, je te rappelle, promis.

Pauline soupire encore, souhaite un bon rétablissement à Chloé, puis raccroche. Maïlys repose le téléphone sur la table basse et jette un coup dœil à lécran, mi-amusée, mi-lassée. Quatre petites minutes, tout ce coup de fil. Pauline na même pas demandé comment allait Maïlys elle-même. Pas un mot sur le boulot, la santé, le moral. Pauline a téléphoné, en somme, juste pour savoir si elles allaient venir. Elle avait besoin dune nounou gratos, voilà tout.

Chloé apparaît dans lembrasure de la porte. Elle regarde sa mère, attentive.

Cest encore tata Pauline ? demande Chloé.

Maïlys hoche la tête tout en posant le téléphone sur le meuble. Chloé entre, sassied à côté de sa mère, les jambes repliées sous elle. Son visage hésite entre lagacement et le soulagement.

Maman, jai plus du tout envie dy aller, chez elle, lance-t-elle dun ton ferme.

Maïlys se tourne vers sa fille, attendant la suite. Chloé serre les lèvres, rassemble ses idées, puis balance dun trait :

Elle me colle tout le temps les petits dans les pattes Je dois les surveiller, jouer avec eux, les occuper. Elle grimace. Le plus grand a cinq ans, maman ! Je ne suis pas une nounou !

Maïlys observe sa fille de neuf ans et esquisse un sourire. Chloé sait déjà poser des mots clairs sur ce qui lennuie, défendre sa position, et elle na pas peur de parler franchement. Maïlys ressent une pointe de fierté.

Ne tinquiète pas, murmure-t-elle en caressant les cheveux de Chloé. Ça narrivera plus.

Chloé sourit, soulagée, et regagne sa chambre.

Maïlys fixe le plafond, laissant vagabonder ses pensées. Quelle drôle de dynamique il y a dans cette famille. Pauline a quatre ans de moins quelle mais déjà quatre enfants. Elle secoue la tête. Elle nen a quune, et ce nest pas simple tous les jours. Il faut encore tant de temps et dattention pour élever Chloé. Alors, quatre dun coup

Elle se pince les tempes, ferme les yeux. Pauline a toujours pensé que léducation de ses enfants concernait tout le monde, sauf elle-même. Les parents de Maïlys, Élisabeth et Jacques, ont été les premiers réquisitionnés. Puis les beaux-parents de Pauline, les voisins, les connaissances, les cousins Toute la famille semble graviter autour des enfants de Pauline, sauf Pauline.

Maïlys samuse presque de cette pensée en ouvrant les yeux. Elle, elle a toujours fait autrement. Elle ne sollicitait sa mère quen cas dextrême urgence lorsquelle-même était malade, quand elle croulait sous le travail, ou quelle ne pouvait vraiment pas faire face seule. Pour le reste, elle sen est sortie tant bien que mal. Ce nétait pas facile, surtout au début, mais elle sest débrouillée. Et Chloé est devenue une fille autonome, brillante, avec du caractère.

Mais Pauline, elle, se permet dêtre de plus en plus exigeante avec les années.

Maïlys chasse ces réflexions, se lève du canapé. Pour aujourdhui, le problème de la sœur est réglé, cest une petite victoire. Les tâches ménagères du samedi attendent, et il nest pas question de remettre au lendemain. Maïlys part à la cuisine et commence à ranger le lave-vaisselle.

Les jours senchaînent dans un rythme familier, entre le boulot et les petites misères quotidiennes. Vendredi soir, le téléphone vibre. Sur lécran, le nom de Pauline. Maïlys soupire profondément avant de décrocher.

Maïlys, alors, comment va Chloé ? entonne Pauline dune voix trop douce pour être honnête. Elle est guérie ?
Oui, elle pète la forme, répond Maïlys en sadossant au mur. Elle court partout, comme si rien ne s’était passé.
Génial ! sexclame Pauline. Alors vous devez absolument venir ce week-end ! Venez dormir à la maison !

Maïlys lève de nouveau les yeux au ciel. Ça y est, cest reparti pour un tour.

Tu sais, je me sens tellement seule ici, geint Pauline. Les enfants me rendent folle, Bastien est toujours en déplacement

Pauline, dormir, ce nest pas possible, tranche Maïlys. Mais samedi matin, je peux passer faire un coucou.

Silence frustré à lautre bout. Pauline voulait nettement plus. Mais après une minute de négociation, elle abdique : linvitation est maintenue, mais pour la journée seulement.

Samedi matin, le ciel est gris et lair frisquet. Maïlys se prépare, attrape sa veste et sort discrètement. Il faut une demi-heure de bus, dix minutes à pied avant d’arriver à limmeuble de Pauline.

Pauline ouvre, tend le cou, cherche Chloé du regard derrière sa sœur.

Elle est où, Chloé ? sinquiète-t-elle.
Elle a des devoirs, Maïlys entre en retirant sa veste. Elle révise, elle a un contrôle lundi.

Pauline fait une moue de dégoût, claque la porte.

Ta fille, elle devient vraiment insupportable, croise-t-elle les bras. Elle ne vient plus, elle ne mappelle même jamais.

Du fond de lappartement, on entend le bruit des enfants, des jouets qui tombent, des cris. Maïlys pose son manteau, affronte le regard de sa sœur.

Elle en a assez quon lui impose les petits, répond calmement Maïlys.

Pauline explose, rouge de colère comme une allumette jetée dans du papier.

Mais cest comme ça quon fait ! hausse-t-elle le ton. Les grands doivent épauler pour les petits !
Non, pas avec les enfants des autres, rétorque Maïlys, tête haute.
De quels autres tu parles ? Pauline lève les bras au ciel. Ce sont ses cousins !

Chloé n’a que dix ans, Pauline Maïlys serre les poings. Cest une enfant, pas une nounou.

Pauline sapproche, le regard brûlant. Les hurlements des enfants retentissent dans la chambre, mais elle nen a cure.

Ce sera formateur ! Pauline la pointe du doigt. Ça lui apprendra à soccuper de gamins !

Elle na pas besoin de ce genre de leçon, Maïlys élève la voix. Elle na pas de frères et sœurs à charge.
Justement ! Quelle sexerce avec les miens alors ! Pauline hurle.

Maïlys recule, sidérée. Pauline ne tentait même plus de masquer ses intentions.

Tu tentends ? souffle Maïlys. Tu veux juste utiliser ma fille comme nounou gratuite !
Et alors ? Pauline plante ses poings sur ses hanches. Je ne men sors pas seule !
Tu navais quà pas faire quatre enfants, lâche Maïlys avant de pouvoir se retenir.

Pauline, outrée, devient écarlate, les veines du cou prêtes à éclater.

Toi, ta fille est presque ado ! crie-t-elle. Elle pourrait venir maider après lécole, un jour sur deux !

Cen était trop pour Maïlys. Tout explose dun coup.

Tu dépasses les bornes, siffle-t-elle. Tu rejettes ta responsabilité sur tout le monde.
Je demande juste de laide ! plaide Pauline.
Non, tu EXIGES, Maïlys arrache son manteau du porte-manteau. Pour toi, tout le monde te doit service.
Nos parents maident ! Ma belle-mère aussi ! Vous, vous ne faites rien ! Pauline tape du pied.
Nos parents ne sont plus tout jeunes ! Maïlys commence à enfiler son manteau. Ils ont aussi droit au repos, pas à la corvée des petits-enfants.

Ils sont contents daider ! Pauline la retient par la manche.

Maïlys se dégage et file vers la porte. Sa sœur ségosille, rouge de fureur.

On ne viendra plus, dit Maïlys en ouvrant la porte. Cherche dautres nounous.

Elle sen va, laissant Pauline hurler dans le couloir. La porte claque violemment derrière elle.

Le téléphone sonne à nouveau le soir même. Lécran affiche Maman. Maïlys décroche.

Maïlys, quest-ce que tu as fait ? sindigne Élisabeth, la voix tremblante. Pauline est en pleurs, tu las mise dans un état atroce !
Maman, je lui ai juste dit la vérité, Maïlys sassied sur le canapé.
Tu refuses daider ta propre sœur ? Tu te rends compte ? Élisabeth hausse le ton.
Il y a aider et être domestique. Ce n’est pas pareil, Maïlys serre son téléphone.
Elle est seule avec quatre enfants ! gémit sa mère. Bastien est tout le temps en déplacement ! Tu imagines ?
Cétait leur choix, pas le mien. Ni celui de ma fille, Maïlys ne plie pas.
Chloé pourrait de temps en temps garder les petits ! insiste sa mère. Tout le monde aide Pauline, mais toi, tu es la seule à faire ta difficile !
Chloé ne sera pas la nourrice des enfants des autres, coupe Maïlys.
Ce ne sont pas des étrangers ! crie presque Élisabeth. Cest votre famille !

Maïlys se lève, sapproche de la fenêtre. La nuit tombe, les lampadaires sallument un à un.

Maman, si tu veux sacrifier ta vie pour les enfants de Pauline, libre à toi, répond Maïlys gravement. Mais je nai rien promis de tel.
Tu es égoïste ! accuse aussitôt Élisabeth.
Jai ma propre famille, Maïlys ne cède pas. Mon mari, ma fille. Je ne vais pas vivre au service de ma sœur.

Elle raccroche avant dentendre la réponse. Le téléphone retombe sur le canapé ; Maïlys cache son visage dans ses mains.

Deux bras chauds lentourent par derrière. Chloé se serre contre sa mère, la tête sur son épaule.

Maman, jai tout entendu, murmure-t-elle doucement.

Maïlys se retourne et serre Chloé contre elle, respirant à pleins poumons lodeur du shampoing denfant.

Je fais tout ça pour toi, souffle-t-elle en caressant les cheveux de sa fille. Et je continuerai toujours.

Chloé regarde sa mère, un sourire reconnaissant et aimant aux lèvres.

Je le sais, maman, répond-elle, lui serrant la main. Merci.

Elles restent là, enlacées, à contempler la ville qui sillumine doucement. Quelque part, à lautre bout de Paris, Pauline doit pleurer sur lépaule de sa belle-mère. Leur mère, de son côté, appelle déjà les tantes, racontant la froideur de sa fille aînée. Mais ici, dans cet appartement, il ny a que calme et chaleur.

Maïlys a pris sa décision, et elle ne reviendra pas dessus, même si cela lui coûte sa sœur ou sa mère. Chloé passe avant tout. Son enfance, sa liberté, son droit dêtre une enfant.

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