Tout le monde aide, mais toi, tu es vraiment unique parmi nous

Tout le monde aide, mais toi, tu es unique

Maude, tu crois que vous pourriez venir chez moi ce soir ? demanda ma sœur avec une lueur despoir. Mon mari est en déplacement, je mennuie toute seule avec les enfants.

Je me frottai larête du nez, cherchant fébrilement une excuse crédible. Invoquer le travail ne marcherait pas, nous étions samedi. Prétendre à une grande fatigue, cétait risquer les interminables questions, les conseils et les leçons de morale. Je mordillai ma lèvre, puis expirai profondément avant de répondre.

Elodie, ça ne va pas être possible aujourdhui, dis-je en prenant un ton vraiment navré. Camille est un peu malade, on reste à la maison, pas question de sortir.

Un silence un peu lourd tomba au bout du fil, suivi dun soupir pesant.

Oh, quel dommage on aurait pu papoter pendant que les enfants jouent ensemble gémit Elodie.

Je roulai des yeux, heureuse quelle ne me voie pas. « Les enfants joueraient ensemble », bien sûr ! En réalité, Camille aurait couru après les petits pendant que nous, les adultes, aurions pris le thé dans la cuisine.

Oui, cest vraiment dommage, jacquiesçai. Dès quelle ira mieux, on se recontacte, promis.

Elodie soupira encore un peu, souhaita à Camille un prompt rétablissement, puis raccrocha. Je reposai le téléphone en souriant, amusé. Toute la conversation avait duré à peine quatre minutes. Ma sœur ne mavait pas demandé comment jallais, ni parlé de mon travail, ma santé, mon moral. Son coup de fil navait quun seul but : savoir si jallais venir. Cest dune nounou gratuite dont elle avait besoin, rien dautre.

Camille passa la tête par la porte et me regarda avec attention.

Cétait encore tata Elodie ? demanda-t-elle.

Jacquiesçai, posant le téléphone sur la table de nuit, près du canapé. Ma fille sapprocha et sassit à côté de moi, les jambes repliées sous elle. Son visage exprimait un mélange dagacement et de soulagement.

Maman, je ne veux plus aller chez elle, déclara-t-elle avec fermeté.

Je me tournai vers elle, attendant la suite. Camille pinça les lèvres, réfléchit une fraction de seconde et laissa tout sortir dun trait.

Elle me colle toujours les petits ! sexclama-t-elle dun ton mécontent. Elle veut que je les surveille, que je joue avec eux, que je les occupe
Et le plus grand na que cinq ans ! ajouta-t-elle, indignée. Je ne suis pas leur nounou !

Je regardai ma fille de neuf ans et je souris malgré moi. Camille savait déjà formuler clairement ce qui la dérangeait. Elle savait défendre son point de vue, sans avoir peur de le dire. Jeus un élan de fierté pour elle.

Ne tinquiète pas, je la caressai tendrement. Ça narrivera plus.

Camille me sourit, reconnaissante, puis rejoignit sa chambre.

Je restai là, les yeux tournés vers le plafond, laissant vagabonder mes pensées. Curieuse histoire dans notre famille, tout de même. Elodie a quatre ans de moins que moi, mais déjà quatre enfants. Quatre ! Javais moi-même une seule fille, encore jeune, quil me restait tant à accompagner sur le chemin de la vie. Et elle, dun coup : quadruple dose.

Je me massai les tempes, fermai les yeux. Elodie a toujours trouvé normal que tout le monde participe à léducation de ses enfants : nos parents, Marie et Jacques, furent les premiers à « prendre leur part ». Puis ce fut au tour des beaux-parents, voisins, amis, cousins Toute la grande famille sy est mise pour soccuper de sa tribu. Tout le monde, sauf Elodie elle-même.

Je souris à cette pensée et ouvris les yeux. Moi, javais toujours fait autrement. Je ne demandais de laide à ma mère quen cas de force majeure : maladie, urgence au bureau, impossibilité matérielle de faire autrement. Dans tous les autres cas, je men sortais seule. Ce nétait pas facile, les premières années surtout. Mais jy suis arrivée. Et Camille, quelle jolie personne elle devient ! Autonome, réfléchie, déterminée.

Et pourtant, chaque année, Elodie devenait plus exigeante.

Je chassai toutes ces pensées sombres, me levai du canapé. Pour aujourdhui, jétais tranquille : pas de sœur à gérer petite victoire. La routine du samedi mattendait : ménage, courses, lessive, tout ce qui ne peut pas attendre. Je rejoignis la cuisine et entrepris de vider le lave-vaisselle.

… Les jours filèrent, pris dans le tourbillon du travail et du quotidien. Le vendredi soir, le téléphone vibra. Le nom dElodie safficha sur lécran. Je respirai un grand coup et répondis.

Maude, alors, comment va Camille ? la voix dElodie semblait dégouliner de sollicitude. Elle est remise ?
Oui, tout va bien, répondis-je en madossant au mur. Elle court partout à nouveau.
Génial ! Elle retrouva aussitôt de la vivacité. Alors vous devez venir passer le week-end chez moi, dormir ici et tout !

Je roulai des yeux. Voilà, la négociation commençait.

Je mennuie tellement gémit encore Elodie. Les enfants sont pénibles, mon mari en déplacement
Elodie, pour dormir chez toi, ce sera non, je tranchai. Mais samedi matin, je peux passer te voir.

Un silence déçu sinstalla. Elodie avait clairement espéré plus. Mais au bout dun petit marchandage, elle capitula en acceptant une simple visite de jour.

Le samedi matin était gris et frais. Je métais vite préparé, avais attrapé ma veste et quitté lappartement seul. Il me fallut une demi-heure de bus puis dix minutes à pied pour rejoindre limmeuble dElodie.

Elle ouvrit la porte et jeta un œil furtif derrière moi.

Où est Camille ? fronça-t-elle les sourcils.
Elle a des choses à faire, je répondis en entrant. Elle révise, elle a un contrôle bientôt.

Elodie fit une grimace comme si elle venait de croquer dans un citron. Elle claqua la porte, agacée.

Ta fille devient carrément sauvage, croisa-t-elle les bras. Elle ne vient plus, nappelle jamais, nécrit même pas.

Je retirai ma veste et laccrochai dans lentrée. Au fond de lappartement, les enfants faisaient du bruit, on entendait des objets tomber, des jouets valser. Je fis face à Elodie.

Elle est juste fatiguée de faire la nounou chez toi, répondis-je calmement.

Elodie senflamma aussitôt, comme si javais lancé une allumette sur de la paille sèche. Son visage vira au cramoisi et ses yeux lançèrent des éclairs.

Cest normal ! cria-t-elle soudain. Il faut bien que les grands soccupent des petits !
Non, rétorquai-je, pas quand ce ne sont pas leurs frères et sœurs.
Comment ça, « pas leurs frères et sœurs » ? Ce sont ses cousins, voyons !
Elle na que dix ans, Elodie, je serrai les poings. Cest une enfant, pas une servante.

Elodie avança, furieuse. Au loin, le cadet pleurait, mais elle ne se retourna même pas.

Ça lui fera du bien ! me lança-t-elle en montrant la chambre du doigt. Elle saura soccuper denfants plus tard !
Elle na pas besoin dapprendre ça ainsi, je montai le ton à mon tour. Elle na pas de frères ni de sœurs, ce nest pas à elle de
Justement ! hurla Elodie. Quelle shabitue avec les miens ! Quelle apprenne !

Je reculai, nen croyant pas mes oreilles. Elodie ne cachait même plus ses intentions.

Tu técoutes ? je secouai la tête. Tu voudrais transformer ma fille en baby-sitter gratuite !
Et alors ? elle planta ses poings sur ses hanches. Tu vois bien que je ny arrive pas seule !
Fallait pas en faire quatre alors ! lâchai-je, sans réfléchir.

Elodie resta bouche bée, hors delle. Elle vira encore plus rouge, des veines gonflées au cou.

Et toi, tu as une presque ado ! elle criait maintenant. Elle pourrait venir taider tous les jours après lécole !

Ce fut la phrase de trop. Quelque chose lâcha en moi, tout ce que javais gardé pour moi sortit dun coup.

Texagères à fond, grondai-je. Tu rejettes ta charge sur tout le monde, sauf sur toi.
Je demande juste un coup de main ! Elodie tentait de se défendre.
Non, tu exiges ! je récupérai ma veste. Tu crois que tout test dû.
Mes parents maident, elle piétina de rage. Ma belle-mère aussi ! Vous pourriez, vous aussi, aider un peu !
Les parents ne sont plus tout jeunes, jenfilai ma veste. Ils ont le droit de souffler, pas de gérer tes quatre enfants !
Ils adorent ça ! Elodie mattrapa par la manche.

Je lui échappai et reculai vers la porte. Ma sœur restait plantée, rouge de colère.

Nous ne reviendrons plus, ouvris-je la porte. Tu trouveras une autre nounou.

Je sortis, sans écouter ses cris derrière moi. La porte claqua violemment.

Ce soir-là, ma mère appela. Je reconnus son numéro et décrochai en soupirant.

Maude, quas-tu fait ? Marie, ma mère, tremblait dindignation. Elodie est en larmes, anéantie ! Tu las menée au bord du burn-out !
Maman, jai juste été honnête, répondis-je en masseyant sur le canapé.
Honnête ? elle haussa la voix. Tu refuses daider ta propre sœur ?
Aider ou servir desclave, ce nest pas pareil, resserrai-je ma prise sur le téléphone.
Elle est seule avec quatre gosses ! Son mari absent, elle souffre !
Cest son choix, pas le mien, ni celui de ma fille.
Camille pourrait parfois surveiller les petits ! Ma mère insistait. Tout le monde aide Elodie, sauf toi : tu dois te sentir bien particulière !
Non, je coupai. Ma fille ne sera pas nounou pour dautres.
Ce nest pas « dautres », cest la famille ! Marie criait presque.

Je me levai, fis quelques pas jusquà la fenêtre. Au dehors, la nuit tombait, les lampadaires sallumaient un à un.

Si toi et papa êtes contents de sacrifier votre retraite au service des enfants dElodie, soit, répliquai-je. Mais jai choisi une autre voie.
Tu es égoïste ! accusa-t-elle aussitôt.
Jai ma propre famille, ne cédai-je pas. Un mari, une fille. Je ne vivrais pas pour ma sœur.

Je raccrochai avant quelle ne réponde. Le téléphone tomba sur le canapé, jenfouis mon visage dans mes mains.

Deux petits bras vinrent menlacer doucement. Camille se blottit contre moi, sa tête sur mon épaule.

Maman, jai tout entendu, murmura-t-elle tout bas.

Je la tournai vers moi et la serrai fort, respirant lodeur de son shampoing denfant.

Jai fait tout ça pour toi, la caressai-je tendrement. Et je continuerai.

Camille leva vers moi un regard confiant et me sourit. Tant de gratitude, tant daffection dans ce simple sourire.

Je le sais, Maman, elle serra ma main dans la sienne. Merci.

Nous restâmes là, enlacés près de la fenêtre, regardant la ville silluminer dans la nuit. Peut-être quailleurs, Elodie pleurait, se plaignant à la belle-mère. Peut-être que ma mère appelait toute la famille pour se lamenter de l’insensibilité de sa fille aînée. Mais dans notre appartement, régnaient chaleur et sérénité.

Javais pris ma décision. Même si cela devait méloigner de ma sœur, même de ma mère. Camille compte plus que tout. Son enfance, sa liberté, son droit dêtre une enfant rien ne la privera de ça. Voilà ce que jai appris aujourdhui : parfois, il faut savoir dire non pour protéger ce qui compte le plus.

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