Tout le monde mentait à mon frère, et pourtant, je me sentais toujours comme la dupe de lhistoire
Il était tard dans la nuit quand mon téléphone a vibré.
Ma fille, il y a un incendie, la maison brûle la voix de ma mère, entrecoupée de sanglots, le crépitement du feu, le vacarme, les cris en arrière-plan.
Le sommeil ma quittée instantanément.
La maison de maman se trouvait à une quinzaine de kilomètres de Bordeaux, cétait une grande bâtisse, mais elle avait bien vécu. La ville sétend, le village sen rapproche, mais ce vieux foyer restait là, planté dans la campagne. Je me suis rappelée combien dannées cette maison avait déjà
Cétait larrière-grand-père de papa qui lavait construite, puis le grand-père avait ajouté un étage dété ; les années passant, ils avaient fini par isoler le haut pour y vivre toute lannée. La maison sétait étendue aussi, avec une véranda accolée sur le côté. Elle donnait limpression dêtre solide, mais ce nen était quune impression. Lhiver, on y gelait, lété, cétait humide.
La maison pourrissait à petit feu, inévitablement. Tout le monde en était conscient. Il aurait fallu la raser, mais maman sentêtait elle ne voyait que le mot « rénovation ». Elle était la maîtresse des lieux, mon père nétait plus là, donc cétait à elle de décider.
Il ny a de quoi payer que des travaux, pas pour reconstruire.
Maman, pourquoi taccrocher à une si grande maison ? Un projet plus petit, cest suffisant et maintenant, on peut avoir deux étages à prix raisonnable. Ton jardin serait encore plus beau, tes fleurs auraient enfin lespace quelles méritent, je tentais de la convaincre.
Ma chère Claire, tu ne comprends pas, ajoutait aussitôt mon frère Pierre, cest la maison familiale, notre héritage, notre château même, si on veut. Il faut absolument tout préserver. Un bon chantier, et ce sera comme neuf !
Pierre était invariablement dans le camp de maman, et linverse aussi. Mes conseils, eux, étaient toujours mal reçus, même sils étaient les plus sensés.
Je lavais compris depuis le temps. Chaque fois que le dernier « projet » insensé de mon frère tombait à leau avec la bénédiction de maman, je haussais les épaules : quils fassent comme ils veulent.
Vous voulez rénover ? Rénover, alors.
Ma fille, il va falloir un petit coup de pouce financier, si jamais il manque un peu. Jai vendu lappartement que ta tante avait hérité de sa mère, à Lyon. Pourquoi le garder à lautre bout du pays ?
Tu as vendu lappart à Lyon ? Mais taurais eu de quoi reconstruire ici à neuf ! Il y en a pour quatre maisons comme la tienne !
Je ne possédais que la moitié, le neveu a hérité de lautre.
Tu las obligé à vendre ? Tu as mis mon cousin dehors ?
Mais pas du tout, il ma racheté ma part, à vil prix mais bon, il na pas eu le choix.
Maman ! Nous navons pas besoin de cet argent.
Tu veux que je la lui donne peut-être ? Jai ma famille, moi aussi.
Peut-être que tu as raison. Faites comme vous voulez. Si vous navez pas besoin de moi, je vous laisse.
Un mois plus tard, lappel de nuit est revenu. La maison brûlait. Michel, mon mari, et moi avons pris la voiture ; nous navons trouvé quun tas de cendres.
Claire, je te propose daccueillir ta mère dans un de nos appartements. Le studio du boulevard Saint-Michel est libre, les locataires sont partis.
Jy avais pensé, mais cest ton appartement…
Clairette, tout est à nous deux, tu le sais. Ta mère a besoin daide, tant pis si on perd quelques loyers. Il en reste dautres et puis, on a le nôtre.
Mais cest tout de même à toi.
Arrête, cest aussi le tien. On installe ta mère là où elle sera bien. Il y a déjà des meubles, on complétera sil manque des petites choses.
On sest occupé de tout, du déménagement, des courses pour le nécessaire. Un jour, sans prévenir, je passe voir maman, les bras chargés de provisions. La télé marchait dans le salon, alors quil ny en avait pas quand on a repris lappart. Ça sentait le café.
Maman, tu avais dit que tout avait brûlé. Cest pourtant la télé de ton anniversaire, non ? Et la cafetière, elle aussi ?
Tu maccuses de vol, maintenant ?! On avait tout mis de côté avant le début des travaux Les murs étaient à nu. Il y avait lassurance, tu ne vas pas faire toute une histoire ! Les meubles sont chez Pierre.
Mais il vient dacheter, il na pas encore ses propres meubles. Cest pratique pour lui. Mes draps, je les ai repris, mais tout le reste est à eux à présent, on ne va pas leur imposer mes vieux trucs.
Pierre a acheté ? Et avec quels moyens…
Je nen sais rien et je ne lui demande pas.
Jai senti un malaise ; maman me cachait quelque chose. Je savais depuis longtemps que ses préférences allaient à Pierre.
Mon frère, toujours malchanceux, se disait victime de tout le monde. Pourtant, jétais bien la seule à me sentir flouée.
Que vas-tu faire du terrain ? Il est bien situé, tu as des économies, une assurance peut-être…
Je vais le vendre, tout est réduit en cendres, au moins jai un toit. Cest pratique davoir une fille aisée. Pierre, lui, a encore des dettes et na pas la même chance.
Pourquoi ne pas acheter un petit appartement ?
Et celui-ci alors ? Tu veux me jeter à la rue, ta pauvre mère ?
Cet appart est à Michel.
Vous ne serez pas à la rue pour autant !
Peut-être quon devrait reconstruire, non ? Se faire une belle maison moderne, comme les voisins.
Non, cest décidé, je vends. Cest le destin, la maison passait de père en fils, Pierre nen veut pas. Il préfère la ville, les avantages daujourdhui.
Je ne vais pas insister.
Michel, maman va vendre le terrain.
Elle fait ce quelle veut, mais franchement, jy aurais bien vu une maison neuve. Cet endroit ma toujours plu, ton père sy reposait sous le vieux tilleul.
Jai eu de la peine quand il est mort, cétait comme un signe. Peut-être quon devrait la construire nous-mêmes ?
Jadorerais y vivre, on en parlait justement, davoir une maison à nous. Les enfants seraient heureux, et peutêtre que nos petits-enfants y viendraient un jour.
Décidément, tu fais de beaux projets !
Et pourquoi pas ? Ta mère pourra même y vivre avec nous si elle veut.
On construit, mais le terrain lui appartient. Si on veut séviter bien des soucis, il faudrait le racheter.
Ce nest tout de même que ta mère !
Justement, faisons les choses dans les règles, on connaît Pierre et sa chance Il ne manquerait plus quune dispute dhéritiers.
Je vais surveiller lannonce, elle va finir par le mettre en vente. Peut-être devrions-nous lui en parler franchement ?
Non, elle fera la maligne, on trouvera un autre moyen.
Et pourquoi pas venir me voir directement ?
Maman, tu as besoin dargent. Tu pourrais enfin tacheter un bel appartement.
Elle na rien dit, mais na pas cherché à acheter. Finalement, Michel et moi avons acheté le terrain, mis tous nos sous dans une maison, contracté un crédit que nous sommes parvenus à rembourser sans encombre, grâce à nos salaires et aux locations.
En déménageant dans notre propre maison, la vie est devenue plus simple, surtout en louant le troisième appartement. Maman, de son côté, na jamais acheté, elle a donné largent à Pierre qui, lui, sest fait dépasser par ses emprunts.
Lassurance ne la pas indemnisée ; lincendie nétait pas tout à fait accidentel, les affaires avaient été mises à labri, il y a eu soupçon dincendie volontaire. Ils nont pas eu ce quils espéraient.
Maman venait nous voir parfois.
Cest spacieux chez vous, chez Pierre, cest trop petit pour les enfants, il ny a que deux chambres soupirait-elle.
Je leur avais bien dit, il fallait voir plus grand. Jaurais dû, au final, accepter la reconstruction.
Maman, je te lavais proposé avant même lincendie. La maison aurait été peut-être différente, mais accueillante et confortable On taurait aidée.
Tu las proposé. Moi je te propose linverse : vous retournez vivre en ville, je prends ma place ici, et peut-être que Pierre acceptera de vivre avec moi. Cest le fils qui doit hériter de la maison familiale, cest la tradition.
Tu es sérieuse ? On a tout construit, et là tu parles dhéritage masculin ? Si la maison navait pas brûlé, Pierre laurait déjà vendue depuis longtemps.
Cest son droit. Cest comme ça que ça marche depuis toujours.
La maison a à peine quatre-vingts ans, on ne va pas parler de siècles
Des disputes, non merci ! Tu veux quon échange nos maisons ? Dis-moi quand.
Notre belle maison contre un appartement ? Allons, maman. On ta à peine enregistrée sur le bail.
Je vois bien que tu nachèteras plus rien. Tu as tout donné à Pierre. Désormais, ce sont nos enfants les héritiers, pas lui.
Vous avez de quoi vivre, mais Pierre est malchanceux.
Malchanceux ? Tout largent de la vente de lappart de Lyon lui est revenu, lassurance aussi aurait été pour lui. Tout ce que papa avait, les économies, la voiture : pour Pierre. Lui, il na pas de chance, et moi, je suis riche ? On a travaillé dur, Michel et moi !
Il est juste trop naïf, on lexploite, tu ne crois pas ?
Celle quon a toujours bernée ici, cest moi ! La maison est bien à nous, payée, tout est clair. Pierre na rien à dire, il est libre de venir en visite comme tout le monde.
Un jour, mon cousin Henri le fils de la sœur de maman, venu express de Paris est venu nous rendre visite.
Je voulais voir comment vont les pauvres cousins. Ma tante ma dit que cétait la galère chez vous, quil fallait de largent mais quel palace vous avez là !
Ma mère a dit ça ? Évidemment
Jai dû prendre un prêt pour finir mes études, jai à peine fini de le rembourser. Et, Claire, maman ma confié ces boucles doreilles à te remettre.
Les autres bijoux À lenterrement, ta mère a dit quon lui avait tout promis. Jai pu juste sauver la boîte, elle cherchait partout.
Au fond, je nai jamais cru à ses histoires, mais les boucles doreilles, maman voulait que tu les aies. Garde-les, vends-les si besoin cest ce quelle a dit.
Tu as bien fait, sinon Pierre aurait tout eu. Cest toujours la même rengaine avec lui Il nen a jamais assez. Nous, on travaille, et lui, il attend que maman lui apporte tout sur un plateau !
Ne rends rien, garde-les, tu en auras plus besoin queux. Ma mère mentait, jen suis certain.
Tu veux vraiment me raconter tout ça ?
Je te dirai tout, promis
Maman vient peu désormais, elle a des soucis de santé. Pierre, lui, est « très occupé » ou, plus exactement, toujours victime dun nouveau coup du sort. Michel et moi vivons tranquillement, les enfants sont heureux, et Henri passe souvent. La vie continue chacun forge son bonheur du mieux quil peut.