Toujours vers elle — Tu retournes encore chez elle ? Marine posa la question, déjà certaine de la …

Encore vers elle

Tu retournes chez elle, encore ?

Élodie savait déjà la réponse, pourtant elle posa la question. Laurent acquiesça en silence, sans la regarder dans les yeux. Il enfila sa veste, tâta ses poches clés, téléphone, portefeuille. Tout était là. Il pouvait partir.

Élodie attendait, espérant un mot. Un simple « pardon » ou « je ne serai pas long ». Mais Laurent se contenta douvrir la porte et de sortir. La serrure claqua doucement, presque discrète. Comme si elle s’excusait à la place de Laurent.

Élodie sapprocha de la fenêtre. Dehors, le petit jardin était baigné dans la lumière pâle des lampadaires, et elle repéra facilement la silhouette familière. Laurent marchait dun pas vif, déterminé. Comme quelquun qui sait parfaitement où il va. Chez elle. Chez Camille. Pour leur fille de sept ans, Lucie.

Le front collé contre le verre froid, Élodie soupira.

Elle avait toujours su. Depuis le tout début, elle savait ce à quoi elle sengageait. Quand ils sétaient connus, Laurent était encore marié. Officiellement, du moins : une mention sur le livret de famille, un appartement commun, une enfant. Mais il ne vivait déjà plus avec Camille il louait une chambre, ne revenait que pour voir sa fille.

« Elle ma trompé, » lui avait confié Laurent. « Je nai pas pu pardonner. Jai demandé le divorce. »

Et Élodie lavait cru. Seigneur, quelle avait cru facilement. Parce quelle voulait y croire. Parce quelle était tombée amoureuse follement, comme à dix-sept ans. Les rendez-vous dans les bistrots, les longues nuits à parler au téléphone, leur premier baiser sous la pluie devant son immeuble. Laurent la regardait comme si elle était la seule femme au monde.

Le divorce, leur mariage, un nouvel appartement, des projets partagés, des rêves davenir.
Puis tout sest compliqué.

D’abord, les appels. « Laurent, il faut emmener des médicaments à Lucie, elle est malade. » « Laurent, le robinet fuit, je ne sais pas quoi faire. » « Laurent, ta fille pleure, elle veut te voir, viens tout de suite. »

Laurent se précipitait. À chaque fois.

Élodie essayait de comprendre. Un enfant, cétait sacré. La petite ny était pour rien dans la séparation de ses parents. Bien sûr quil devait être présent, aider, simpliquer.
Parfois Laurent lécoutait, tentait détablir des limites avec son ex-femme.
Mais Camille changeait de tactique.

« Ne viens pas le week-end. Lucie ne veut pas te voir. »
« Ne lappelle pas, ça la bouleverse. »
« Elle a demandé pourquoi papa nous a laissées. Je nai pas su quoi répondre. »
Et Laurent cédait. Toujours. Chaque fois quil tentait de refuser une « urgence », Camille frappait là où ça faisait mal. Une semaine plus tard, Lucie répétait les paroles de sa mère : « Tu ne nous aimes plus. Tu as choisi une autre madame. Je ne veux plus te voir. »

Une fillette de sept ans naurait jamais pu inventer tout ça elle-même.

Laurent rentrait de ces discussions brisé, le regard éteint, rongé de culpabilité. Puis il repartait au moindre appel, pour ne pas perdre lamour de sa fille, pour ne pas croiser ce regard froid et étranger.
Élodie comprenait. Vraiment.

Mais elle était fatiguée.

La silhouette de Laurent disparut au coin de limmeuble. Élodie se décrocha de la fenêtre, frotta machinalement son front une marque rosée lui restait sur la peau.
Lappartement semblait immense et vide.

Il était presque minuit lorsque la clé tourna dans la serrure.
Élodie était assise dans la cuisine, devant une tasse de thé refroidie depuis longtemps. Elle ny avait pas touché, simplement observé la fine pellicule sombre qui sétalait à la surface. Trois heures. Trois heures passées à guetter le moindre bruit sur le palier, à attendre.

Laurent entra sans bruit, ôta sa veste, la suspendit soigneusement. Il bougeait comme sil espérait se glisser inaperçu.

Quest-ce qui sest passé, cette fois ?

Élodie fut surprise par la simplicité de sa voix. Pendant trois heures elle avait répété cette réplique, et maintenant, à minuit, toutes les émotions sétaient consumées.

Laurent hésita un instant.

Le chauffe-eau était en panne. Il fallait le réparer.

Élodie leva lentement les yeux. Il se tenait sur le seuil de la cuisine, nosant entrer, regardant quelque part au-delà de la fenêtre noire.

Tu ne sais pas réparer les chauffe-eaux.
Jai appelé un plombier.
Et tu devais attendre ? Élodie rejeta la tasse. Tu naurais pas pu appeler depuis ici ? Par téléphone ?

Laurent fronça les sourcils et croisa les bras. Un silence épais sinstalla.

Tu laimes encore ?

Enfin, il la regarda. Vivement, avec une colère mêlée de tristesse.

Franchement, quest-ce que tu racontes ? Je fais tout ça pour ma fille ! Pour Lucie ! Camille na rien à voir là-dedans !

Il savança, et Élodie recula instinctivement avec sa chaise.

Tu savais, dès le début, que je devrais y aller régulièrement. Tu savais que jai une enfant. Maintenant quoi ? Tu vas faire une scène chaque fois que je vais la voir ?

Sa gorge se serra. Élodie aurait voulu répondre, dignement, mais ses yeux se remplirent de larmes, une perle glissa sur sa joue.

Je pensais elle sarrêta, avala sa peine. Je pensais que tu ferais au moins semblant de maimer. Juste semblant.
Élodie, arrête…
Je suis épuisée ! Sa voix se brisa en cri, elle en eut peur elle-même. Fatiguée dêtre même pas en seconde place ! Mais en troisième ! Après ton ex, ses caprices, ses pannes à minuit !

Laurent frappa la porte dun geste brusque.

Mais quest-ce que tu veux de moi ? Que je laisse tomber ma fille ? Que je naille plus la voir ?
Je veux que, pour une fois, tu me choisisses ! Élodie se leva, la tasse bascula, du thé se répandit sur la table. Que, pour une fois, tu dises « non » ! Pas à moi, mais à elle ! À Camille !
Jen ai marre de tes crises !

Laurent attrapa sa veste.

Où tu vas ?

Aucune réponse. La porte claqua.

Élodie demeura au milieu de la cuisine, le thé gouttant sur le linoléum, le bourdonnement dans les oreilles. Elle saisit son téléphone, composa son numéro. Une sonnerie, deux, trois. « Correspondant indisponible. »

Encore. Encore.

Silence.

Élodie sécroula sur une chaise, le téléphone serré contre sa poitrine. Où était-il parti ? Chez elle ? Encore ? Ou bien errait-il dans les rues de Paris, furieux et blessé ?
Elle nen savait rien. Et cette incertitude était pire que tout.

La nuit sétira interminable.

Élodie, assise sur le lit, tenait le téléphone lécran sallumait puis séteignait. Composer le numéro, écouter les sonneries, raccrocher. Envoyer un message : « Où es-tu ? » Puis un autre : « Réponds, sil te plaît. » Et encore un : « Jai peur. » Regarder la pastille grise sous chaque message. Non reçu. Ou reçu mais pas lu. Quelle importance, finalement ?

Vers quatre heures du matin, Élodie cessa de pleurer. Les larmes manquaient, tout était sec en elle, ne restait quun étrange vide sonore. Elle se leva, alluma la lampe de la chambre, ouvrit le placard.

Cette fois, cétait assez.

Son ancienne valise, sur létagère du haut, couverte de poussière, létiquette arrachée. Élodie la jeta sur le lit et commença à y entasser ses affaires. Pulls, jeans, sous-vêtements. Sans réfléchir ni trier elle fourrait tout ce qui lui tombait sous la main. Sil sen fiche, elle aussi. Quil rentre dans un appartement vide. Quil la cherche, lui écrive des messages quelle ne lira pas.

Quil comprenne ce que ça fait.

À six heures, Élodie se tenait dans lentrée. Deux valises, un sac en bandoulière, la veste boutonnée de travers. Elle regarda son trousseau de clés. Il fallait retirer la sienne, la laisser sur la console.

Ses doigts tremblaient.

Elle tira sur lanneau, tenta de glisser un ongle, mais la clé résistait, ses mains tremblaient de plus en plus, et elle sentit la colère remonter, les larmes poindre encore mais comment, comment pouvait-il en rester ?

Zut !

Le trousseau tomba, résonna sur le carrelage. Élodie resta là une seconde, puis seffondra sur la valise, se serra contre ses genoux et éclata en sanglots. Forts, désordonnés, comme lorsquelle était gamine et croyait que briser le vase de sa mère était la fin du monde.
Elle n’entendit pas la porte souvrir.

Élodie

Laurent sagenouilla devant elle, sur les carreaux froids. Il sentait la nuit, la nicotine et Paris.

Élodie, excuse-moi. Pardonne-moi, sil te plaît.

Elle releva la tête. Son visage était ruisselant, les yeux bouffis, le mascara coulant en traînées sombres. Laurent prit délicatement ses mains dans les siennes.

Jétais chez ma mère. Toute la nuit. Elle ma remonté les bretelles il eut un sourire triste. Elle ma remis les idées en place.

Élodie se tut, le regardant, incapable de savoir si elle devait croire ou non.

Je vais poursuivre Camille en justice. Je vais demander un calendrier officiel de visite pour Lucie. Par la loi, comme il faut. Elle ne pourra plus me manipuler, monter ma fille contre moi.

Ses mains serrèrent celles dÉlodie plus fort.

Je te choisis, Élodie. Tu mentends ? Cest toi. Tu es ma vraie famille.

Quelque chose bougea dans sa poitrine. Un minuscule espoir, fragile et insistant, quelle avait tenté darracher toute la nuit.

Cest vrai ?
Cest vrai.

Élodie ferma les yeux. Elle décidera de faire confiance à Laurent. Une dernière fois. Et après advienne que pourra.

Dans cette nuit, lattente lui avait appris que lamour ne doit jamais être une lutte pour exister. Quelquun qui hésite à vous choisir prouve surtout votre propre valeur : celle quon doit savoir reconnaître et défendre.

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