«T’as la peau qui pend !» — Mon mari de 60 ans me pinçait le côté devant nos invités, alors j’ai pris un miroir pour lui montrer ce qui pend chez lui.

«Mais tu as la peau qui pend !» François, soixante ans, ma pincée la taille devant les invités. Jai été chercher un miroir et je lui ai montré ce qui pendait chez lui.

Camille, quest-ce que tu as là ? demanda François, les joues rougies par le troisième verre de punch maison, tendant soudainement la main pour me pincer le côté, à la façon dun vieux patriarche.

Juste au-dessus de la ceinture de ma jupe, là où le tissu se tendait un peu quand je masseyais.

Il la fait devant tout le monde, sans gêne, sans discrétion.

François, enfin ! Jessayai décarter doucement sa main, comme on chasse une mouche agaçante en septembre, mais il sobstinait.

Ses doigts, courts et épais tel des saucisses de Strasbourg, se sont à nouveau refermés sur ma taille, me blessant moins physiquement que moralement.

Tiens, regarde ! dit-il à notre voisin, Gérard, qui sapprêtait à piquer dans la salade de museau. Je lui dis : « Camille, arrête donc les croissants le soir ! » Et elle me répond : « Cest lâge, les hormones ».

François a éclaté de rire, son ventre, balançant comme une vieille cloche, menaçait dexploser les boutons de sa chemise.

Quels hormones ? Cest la flemme, tout simplement ! conclut-il, inspectant fièrement la tablée.

François, arrête, murmurai-je en serrant les dents, sentant mes joues et mon cou sembraser dun coup de soleil furieux.

Gérard a esquissé un rire gêné, rivant son regard sur son assiette le dessin de mayonnaise semblait soudain dun intérêt fou.

Sa femme, Monique, détourna délicatement les yeux, réarrangeant sa serviette avec une application théâtrale.

Quoi, « arrête » ? François, fou dêtre au centre, ne voulait plus sarrêter. On na plus le droit de dire la vérité ? Ta peau pend, Camille !

Il a de nouveau appuyé son doigt sur mon côté, comme sil testait la pâte dun pain aux raisins.

Regarde ici, cest comme les plis dun shar pei ! Pas joli, Camille.

Un silence lourd est tombé, entrecoupé seulement par le ronflement du frigo dans la cuisine.

Je fais tout ça pour toi, a-t-il ajouté dun ton docte, bras croisés, savachissant contre le dossier de la chaise. Une femme doit sentretenir. Cest la nature.

Je lai regardé.

Attentivement, comme si je le découvrais pour la première fois après trente ans de mariage.

Soixante-deux ans.

Un ventre suspendu par-dessus le pantalon, tel un nuage menaçant à lhorizon.

Un double menton, coulé dans le cou, rejoignant des épaules tombantes, effaçant toute musculature.

Le crâne nu, brillant de sueur sous la lumière de la suspension, telle une crêpe beurrée à la Chandeleur.

Donc, cest agréable à regarder ? ai-je demandé, la voix étonnamment posée.

Quelque chose en moi sétait allumé, comme un vieux disjoncteur enfin remis.

Fini la honte, fini les compromis et la patience forgée par lhabitude.

Juste une clarté limpide.

Bien sûr ! François sest tapé la poitrine, émettant un son mat. Je suis en forme, moi !

En forme ? ai-je insisté, yeux dans les yeux.

Dhomme ! se raidit-il, dans la limite de son dos rouillé. Gym chaque matin, haltères cinq minutes, je reste en forme.

Il a tenté de rentrer le ventre pour prouver cette « tonicité ».

Échec cuisant son ventre fit mine de bouger, puis reprit tranquillement sa place au-dessus de la ceinture fouettant sa chair.

Un homme, ça doit être une armoire, pas un sac de patates, conclut-il.

Une armoire ? demandai-je en me levant prudemment, sans gestes brusques.

Tu fais la tête, cest ça ? railla-t-il en se resservant un verre de punch. La vérité ne fâche pas, Camille ! Faut mincir, pas râler !

Je suis sortie dans le couloir où flottait une odeur de vieilles affaires et de cirage.

Là, au mur, pendait notre vieux miroir hérité des parents.

Massif, avec son cadre ovale en chêne, il nous avait vus jeunes et minces.

Je lai décroché dun coup, sentant la lourdeur du bois entailler mes paumes.

Mais je nai rien senti, comme si je portais une plume.

Jai réapparu au salon, le miroir serré à deux mains devant moi comme un bouclier dépoque.

Ou comme un verdict sans appel.

Les invités restèrent figés, Monique oubliant de fermer la bouche, laissant apparaitre un cornichon à moitié croqué.

François, debout, dis-je posément, assez fermement pour être obéie.

Pourquoi ? Il tenta de plaisanter mais, devant mon regard de marbre, sexécuta. On va danser ?

Non, je me suis approchée, humant loignon et lalcool. On admire larmoire.

Je lui fourrai le miroir sous le nez.

Tiens.

Il saisit le cadre, surpris par la lourdeur.

Camille, tu joues à quoi, là ? sa voix se fit tremblante.

Regarde, ordonnai-je, comme on réprimande un chat Regarde bien.

Il vit son reflet, un peu tremblant.

Je me vois, et alors ?

Descends les yeux, jappuyai sur le verre, pile à lendroit où son torse débordait de chemise. Là, tu vois ça ?

Quoi ? tenta-t-il de résister.

Cest ta peau qui pend ! lançai-je fort, insistant, imitant son ton bravache de cinq minutes plus tôt. Mieux, François, elle saffale.

Camille ! tenta-t-il de poser le miroir.

Non, regarde ! Je poussai la base du cadre, forçant son regard. Ça, là, au-dessus de ta ceinture, cest tes abdos dathlète ?

Gérard émit un étrange couinement, toussant de retenir un rire.

Non, mon chou, cest une bouée de secours, continuai-je, implacable. Au cas où tu coules dans la graisse.

François vira rouge, comme une tomate trop mûre prête à éclater.

Et ça, je pointai ses flancs, débordant du pantalon. Ce sont les ailes de ton armoire ou bien les oreilles dun cochon gras à Noël ?

Assez ! siffla-t-il, tentant de détourner le regard. Les gens regardent, tu me fais honte !

Quils regardent ! haussai-je le ton assez fort pour faire vibrer les fourchettes. Tu voulais la vérité ? Tu défends lesthétique ici, non ?

Jai reculé pour mieux observer la scène entière.

Alors parlons de ton esthétique, repris-je. Tourne-toi vers la lumière.

Non mais…, essaya-t-il, mais sinterrompit.

Tourne-toi ! criai-je, tellement fort que tout vibra.

Sous hypnose, il pivota péniblement.

Le miroir révéla un profil bien loin des statues grecques.

Et son cou… enfin, ce quil en restait.

Tu vois ce triple pli dans ta nuque ? fis-je remarquer, froide comme un général. Un shar pei, François, pur race.

Monique nessayait même plus de se retenir elle riait, visage caché dans sa serviette, épaules secouées.

Et là, ce petit sac sous le menton ? poursuivis-je sans pitié. Un goitre, tu caches du poisson pour lhiver ?

Je suis un homme ! geint-il pitoyablement, sans conviction. Jai le droit !

Ah, toi tu as le droit ? Un rire bref, froid, méchappa. Alors une femme, après deux enfants et trente ans derrière les fourneaux, na pas le droit à un pli ? Mais toi, qui nas pas soulevé plus lourd quune télécommande depuis dix ans, tu peux ressembler à de la gelée ?

Je lui arrachai le miroir, ses bras commençant visiblement à fatiguer.

Il resta là, debout, tout fourbu, la chemise entrouverte, un bouton sétant rendu et perdu sous le buffet.

De sa superbe darmoire ne restait plus rien juste un homme ordinaire, vieillissant, un peu perdu.

Jai posé le miroir contre la commode.

Assieds-toi et mange, dis-je calmement.

Il sest laissé tomber sur la chaise qui a geint sous son poids.

Et que je nentende plus jamais le moindre mot sur ma silhouette, ai-je ajouté en réajustant mes cheveux devant le miroir.

En le regardant, je chuchotai :

Sinon, je pendrai ce miroir juste en face de toi, et tu devras voir ton pélican à chaque repas.

Gérard explosa franchement, essuyant ses yeux de rire.

François a empalé un petit champignon au vinaigre, mâchant lentement, le nez dans lassiette, comme pour disparaître.

La tension avait disparu, volatilisée comme une odeur de tabac après une fenêtre ouverte.

Je me rassis à ma place dhôtesse.

Je coupai un énorme morceau de millefeuille le fameux « Napoléon » que javais préparé toute la veille, celui que je comptais éviter « pour ne pas grossir ».

La crème déborda, les couches craquèrent sous la fourchette.

Camille, tu men passes aussi ? souffla Monique, tendant son assiette. Tant pis pour la diète, on na quune vie.

Moi aussi ! ajouta Gérard en clignant de lœil, se servant du jus de fruit. Je sens pousser des ailes, faudra nourrir la bête.

François releva les yeux une seconde.

Son regard changea, empreint dune drôle de prudence neuve.

Puis il lorgna le gâteau.

Un coup dœil furtif au miroir, sentinelle muette de sa défaite.

Ses chaussettes dépareillées sy reflétaient : lune noire, lautre bleu nuit.

Quelle élégance, cet « armoire-maison ».

Excuse-moi, Camille, murmura-t-il enfin, sans quitter la nappe du regard. Jai été idiot.

Mange, François, mange donc, mordis-je dans mon gâteau avec un plaisir savoureux. Tu auras besoin de forces.

Il arqua un sourcil.

Pour tes haltères, évidemment, souris-je. Tu es notre sportif, non ?

La soirée continua : on jeta des banalités sur les prix, le jardin, la météo.

Mais quelque chose avait définitivement changé.

Mon juge domestique venait de laisser tomber le masque : désormais, il nétait quun homme, simple, avec faiblesses, peurs et replis.

Et vous savez quoi ?

Ce millefeuille avait le goût du bonheur.

Le plus délicieux de ces vingt dernières années.

Depuis ce jour, le miroir est resté là, dans le salon.

François, en passant devant, rentre le ventre, se tient droit.

Et ma « peau qui pend », il nen a plus jamais parlé.

Sans doute de peur de réveiller le vieux pélican.

La vie est plus douce, lorsquon apprend à regarder chacun et surtout soi-même avec un peu plus dindulgence.

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