Tamara Ivannovna a découvert que son mari fréquentait leur voisine de la maison de campagne lorsqu’elle est allée lui emprunter du sel pour faire ses conserves de cornichons.

Écoute, laisse-moi te raconter ce qui s’est passé à la campagne avec la famille de ma copine Françoise.

Françoise, tu vois, elle est mariée à Bernard depuis des années. Ils ont leur petite maison à la campagne, à côté du village de Saint-Aubin, pas loin de Bordeaux. Des voisins, tout le monde se connaît, surtout pendant les longs étés où tout le monde fait ses conserves. Un jour, Françoise passe chez la voisine pour lui demander un peu de sel, parce qu’elle attaque les cornichons. Elle frappe à la porte de Madeleine.

Cest Bernard qui ouvre. Son Bernard. En vieux caleçon et marcel, bien à laise.

Bernard ? Elle na même pas la force de dire autre chose.

Il devient tout pâle, puis rouge pivoine, et à nouveau blafard.

Françoise attends, je vais tout texpliquer…

Derrière lui, voilà Madeleine qui apparaît, la fameuse voisine veuve depuis belle lurette, en robe de chambre à moitié fermée, visiblement jetée à la hâte.

Bernard, cest qui ? elle demande, avant de tomber nez à nez avec Françoise. Oh

Ils restent tous les trois là, comme trois ronds de flan. Puis Françoise tourne les talons et file vers le portail, ni une ni deux, presque en courant.

Françoise, attends ! Bernard se lance à sa poursuite, oubliant toute dignité vestimentaire.

Toute la rue, avec ses douze maisons de campagne, sest précipitée dehors. On aurait dit la fête du village ! Bernard Duval, le président de lassociation des jardiniers, en slip sur le chemin derrière sa femme.

Cest le cirque, aujourdhui, commente René, le voisin de gauche.

Françoise claque la porte en rentrant dans sa maison, tourne la clé. Bernard tambourine.

Françoise, ouvre ! Laisse-moi texpliquer !

Depuis combien de temps ? crie-t-elle à travers la porte.

Quoi ?

JE TE DEMANDE DEPUIS COMBIEN DE TEMPS ÇA DURE ?

Silence. Puis, tout bas :

Dix-huit ans.

Françoise seffondre contre la porte. Dix-huit ans ! François, leur plus jeune fils, vient davoir dix-huit ans justement.

Le portail grince, Madeleine entre, cette fois habillée et coiffée de frais.

Françoise, il faut quon parle.

Va-ten, vipère !

Allons, on nest plus des enfants. Pas besoin de drame, sois raisonnable.

Françoise se contient, sort, sassied sur le perron. Madeleine sinstalle près delle, Bernard tourne en rond.

Dix-huit ans, répète Françoise. Comment cest arrivé ?

Tu te souviens, quand tu tes coincé le dos ? Deux mois à lhôpital

Comment oublier. Opération, rééducation, Bernard qui navait rien su gérer au potager, la maison dans un état, Françoise avait même été étonnée quil tienne sans elle.

Jai aidé, continue Madeleine. Le jardin, la cuisine et puis voilà.

Ça a dérapé, grogne Bernard.

Dix-huit ans ! Vous mavez prise pour une idiote !

Mais non, réplique Madeleine. Tu menais ta vie, on menait la nôtre.

La nôtre ? C’est MON mari ! Le père de mes enfants !

Et alors ? Il a cessé de soccuper de toi ? Les enfants ont manqué de rien ? Le potager na jamais été aussi beau !

Françoise lève la main pour frapper, Bernard la rattrape.

Françoise, ça suffit.

Me touche pas.

Elle se dégage et rentre. Dehors, tout le voisinage jase déjà, aucune information ne circule aussi vite quà la campagne.

Allez, circulez ! Le spectacle est fini, tonne Bernard.

Mais tout le monde reste, ça discute ferme.

Le soir, Françoise sirote un verre sur la terrasse. Bernard fait les cent pas.

Françoise, parle-moi…

Quoi ? Tu veux divorcer ?

Divorcer, nous ? À soixante ans passés !

Et alors, cest réservé aux jeunes, le divorce ?

Arrête, tu vas pas faire ta gamine. Quarante ans quon est ensemble !

Dont dix-huit où tu passes chez Madeleine.

Je vivais avec toi ! Cétait juste deux soirs par semaine.

Deux fois par semaine pendant dix-huit ans, Bernard, ça nest pas “juste”. Cest une institution.

Il sassoit en face.

Je taime, Françoise. Mais Madeleine Elle est différente.

Mieux ?

Pas mieux. Juste autre. Avec toi, cest la maison, les enfants, la famille. Avec elle, je me sens un peu en vacances.

Génial, toi tu prends des vacances, moi je sale les cornichons !

Tu vois, tes toujours en train de faire quelque chose, dêtre au four et au moulin ! Cornichons, tomates, confitures Parfois, je voudrais juste boire un verre tranquillement.

Mais tu peux pas parler avec moi ?

Avec toi, on parle des enfants, des petits-enfants, du jardin. Avec elle, on discute de… la vie, des romans.

Elle lit ? sétonne Françoise.

Elle voyait Madeleine comme une vraie campagnarde, pas une intello.

Oui. Même de la poésie. Les classiques.

Failli rire, Françoise. Bernard et les classiques

Et maintenant, alors ?

Je sais pas, à toi de voir.

Ah bon. Et toi ?

Tu sais, à soixante-deux ans On veut juste terminer la vie tranquillement.

Avec qui ? Moi ou elle ?

Silence. Puis il tente :

Je pourrais pas vivre avec vous deux ?

Françoise attrape le premier truc à portée de main : un bocal de cornichons. Elle le balance sur Bernard. Raté, ça explose sur le mur.

Fiche le camp !

Il part. Chez Madeleine, évidemment.

La nuit, Françoise ne dort pas. Quarante ans de couple, deux enfants, des petits-enfants, tout ça pour ça. Dix-huit ans de vie en parallèle.

Mais était-ce vraiment un mensonge ? Il ne lui avait jamais promis fidélité éternelle, après tout. Il vivait sa vie, dun côté comme de lautre.

Le lendemain matin, voilà Monique, la voisine du bout, avec une tarte.

Tiens, courage ma vieille.

Merci.

Si tu veux, mon Robert peut casser la gueule à Bernard.

Pas besoin, ça va. On est plus des gosses.

Et tu vas faire quoi, là ?

Rien. Pour linstant.

Moi, je laurais mis à la porte, ce traître !

Monique, ton Robert, il traîne pas parfois du côté de Lucienne, la voisine ?

Monique rougit.

Pourquoi tu dis ça ?

Je les ai vus derrière les framboisiers.

Mais non, ils parlaient juste du jardinage !

Dans les bras lun de lautre ?

Monique sort furax, en claquant la porte.

Vers midi, René débarque.

Françoise, tu veux que je vienne retourner la terre ou aider à quelque chose ?

Ça ira, merci.

Bernard voulait que je te dise quil passera ce soir récupérer ses affaires.

Lesquelles ? Ses caleçons ?

Je sais pas. Il ma dit de te prévenir.

René sen va, embarrassé.

Le soir, Bernard revient, tout penaud.

Je prends mes affaires.

Fais donc.

Il rentre, Françoise le suit.

Bernard, pourquoi Madeleine ? Quest-ce quelle a, cette femme ?

Il sarrête.

Je sais pas Avec elle, cest simple.

Et moi, je suis compliquée ?

Non, mais Toi, tu sais toujours tout. Comment faire les confitures, combien donner aux petits à Noël. Avec Madeleine, cest moi qui dois trouver. Et du coup, je me sens… utile.

Françoise sassoit sur le lit.

Tu sais, Bernard, moi non plus je sais pas tout. Je sais pas comment on fait quand son mari passe dix-huit ans chez la voisine.

Arrête

Je sais pas comment expliquer ça à nos enfants, ni à nos petits-enfants.

Tu leur expliques rien. Dis leur quon sest disputés.

Oui, tiens Demain, Paul arrive avec sa femme et leur petit. Je fais comment ?

Tu leur dis quon a eu une grosse engueulade.

Il sassoit près delle.

Françoise, si on oubliait tout ça ?

Oublier ? Tu rigoles ? Madeleine est à vingt mètres, et on ferait comme si de rien nétait ?

Mais tu proposes quoi, toi ?

Elle sapproche de la fenêtre. Madeleine, derrière le grillage, arrose encore son potager.

Tu sais quoi ? Vis où tu veux. Mais cest toi qui expliqueras tout à tes petits-enfants.

Françoise !

Et cette année, tu feras tes cornichons tout seul.

Jsais pas faire !

Madeleine taidera, elle qui sait tout, non ?

Bernard part avec son baluchon. Les voisins, encore une fois, regardent tout par les fenêtres.

La nuit suivante, Françoise entend du bruit. Bernard se balade sur le terrain, il râle.

Quest-ce que tu fous là ?

Les tomates. Demain il fait 40°, faut ouvrir la serre.

Tes parti pourtant.

Oui, mais les tomates, cest moi qui les soigne !

Et alors ?

Ben alors, je veux pas quelles crèvent !

Il entrouvre la serre, puis passe de lautre côté du grillage.

Le matin, Paul arrive avec la famille.

Maman, tas vu papa ?

Chez la voisine.

Il lui rend visite ?

Il habite là-bas.

Paul sassoit, sidéré.

Quoi ?!

Françoise lui explique, sans tourner autour du pot.

Dix-huit ans ?! Maman, mais

Ben oui, ton frère venait de naître.

Paul part toquer chez Madeleine. Françoise entend crier, puis la porte claque. Il revient.

Papa dit quil vous aime toutes les deux.

On est gâtées…

Maman, va savoir, il vous aime vraiment

Toi, tu serais capable daimer deux femmes ?

Moi ? Non. Mais papa, cest papa ! Cest un cas.

Le petit-fils débarque :

Mamie, pourquoi papi il vit chez la dame au coin ?

Parce quil laide à jardiner, répond Françoise.

Paul éclate de rire.

Durant la nuit, encore du boucan dehors. Bernard arrose les plants.

Ça va pas, Bernard ?

Canicule ! Je veux pas que tout crève.

Arrose donc le jardin de Madeleine.

Elle a son potager ! Mais celui-là, cest le mien aussi !

Françoise attrape le tuyau.

Allez, je taide, ça ira plus vite.

Ils arrosent ensemble, en silence. Puis s’asseyent sur le banc.

Bernard, franchement, tu préfères qui ?

Mais c’est quoi la question ?

Ben, normale. Qui tu préfères ?

Il réfléchit.

Je vous aime. Différemment.

Ça veut dire quoi ?

Toi, tes comme ma main droite : essentielle, solide, irremplaçable. Elle, cest comme un jour de fête. Ça arrive rarement, mais cest joyeux.

Si je nétais plus là, tu ferais ta vie avec elle ?

Je crois pas. Elle deviendrait la main droite, la fête disparaîtrait.

Donc, tu veux les deux ?

Ben oui. Apparemment.

Ils regardent les étoiles.

Bernard, tu sais quoi ? Peut-être que moi aussi je me trouverai un jour de fête.

Bernard sursaute.

Quoi ? Quel jour de fête ?

Ben, un homme, peut-être. René propose toujours son aide…

René ?! Je vais lui montrer, moi !

Ah bon, parce que tu vis pas chez Madeleine ?

Cest pas pareil !

Pourquoi ?

Toi, tes pas comme ça !

Doù tu sais comment je suis Jvais peut-être me mettre à lire du Victor Hugo, qui sait ?

Non, toi, tu lis pas.

Ben je vais commencer.

Bernard soupire.

Tu veux quoi, Françoise ?

Quest-ce quelle voulait, au fond ? Que tout redevienne “comme avant” ? Mais cétait plus possible.

Je veux vivre en paix. Saler mes cornichons. Dorloter les petits.

Et ?

Cest tout. Va où tu veux.

Sérieux ?

Oui. Chez Madeleine, chez moi, fais comme tu le sens. Mais arrête de me mentir.

Et si René vient ?

Il viendra pas. Il a sa Natacha du lot neuf.

Tu sais ça, toi ?

Je suis pas bête, tu sais. Jai toujours tout vu. Comme tout le monde, je me taisais.

Le matin, Bernard revient avec ses affaires.

Ça dérange pas si je rentre ?

Ya un matelas dans la grange. Gonfle-le et dors là pour linstant.

Il dépose son baluchon, part chercher le matelas.

Les voisins regardent encore, bien sûr. Madeleine arrose, comme si de rien nétait.

Le fils sort sur la terrasse :

Maman, papa est de retour ?

Il gonfle son matelas, à la grange.

Tes une sainte Tu lui pardonnes ?

Une idiote, oui ! Mais à mon âge, je vais pas changer maintenant

Une semaine plus tard, Bernard réintègre la maison. Un mois après, Françoise ne fait même plus attention quand il disparaît deux soirs par semaine. Un an après, tout le chemin avait oublié l’histoire.

Il y avait d’autres affaires Lucienne du lot trois est partie avec Pierre du lot cinq, Monique a déménagé chez lex-mari de Lucienne, tu vois le délire…

Françoise prépare ses cornichons, Bernard construit une nouvelle serre. Madeleine, derrière la clôture, lit un roman.

Finalement, l’amour, cest quoi ? Vivre quarante ans ensemble, élever ses enfants, construire une maison, planter un verger et accepter quon ne vit jamais dans un conte de fées parfait. Même lamour, cest jamais tout blanc. Surtout lamour.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: