Madeleine Morel apprit que son mari voyait la voisine de leur maison de campagne un après-midi laiteux, quand elle se rendit chez elle emprunter du sel pour préparer ses cornichons, tâche immuable de la saison. La porte souvrit sur Henri. Son Henri. En slip à fleurs et vieux marcel.
Henri ? souffla-t-elle, lécho de sa voix perdu dans le corridor.
Il pâlit, puis vira cramoisi, puis redevint pâle comme la porcelaine du buffet.
Madeleine attends, je vais tout texpliquer
Derrière lui surgit Arlette, leur voisine dà côté, veuve depuis tant dannées quon ne savait plus vraiment. Elle portait un peignoir, visiblement jeté à la hâte sur une nudité tremblante.
Henri, cest qui ? demanda-t-elle avant dapercevoir Madeleine Oh
Trois statues humaines figées dans lencadrement de la porte. Puis Madeleine fit volte-face, filant vers le portillon du jardin, presque en courant.
Madeleine ! Attends ! cria Henri qui se lança après elle, oubliant sa tenue violette dintimité.
Toute la ruelle du lotissement douze parcelles alignées tordues comme des notes folles sépancha dehors. Henri Morel, homme sérieux, président de lassociation des jardiniers, arpentait soudain la rue en sous-vêtements, traquant sa femme.
Cest le cirque aujourdhui, lança Paul, le voisin de gauche, en enfourchant sa pipe invisible.
Madeleine sengouffra dans la maison, claqua la porte à double tour. Henri tambourinait.
Madeleine, ouvre ! Je peux tout expliquer !
Depuis combien de temps ? hurla-t-elle, voix rauque derrière le chêne.
Quoi ?
Depuis combien de temps vous deux ?
Silence fuyant. Puis à peine un souffle :
Dix-huit ans.
Madeleine glissa le long de la porte, la tête vide. Dix-huit ans. François, le plus jeune de leurs fils, venait davoir dix-huit ans.
Un grincement, et Arlette entra dans la cour, coiffée, recousue, presque vénérable.
Madeleine, il faut parler.
Va-ten, vipère !
Nous sommes adultes. Pas dhystérie.
Madeleine se reprit et sortit sasseoir sur la marche du perron. Arlette la rejoignit. Henri faisait des petits pas nerveux.
Dix-huit ans, dit Madeleine. Comment cest arrivé ?
Tu te souviens, ta sciatique ? Tu étais à la clinique deux mois.
Elle sen souvenait. Chirurgie, convalescence interminable. Henri avait brûlé les haricots, laissé pourrir les tomates. Elle sétait déjà demandé comment il avait survécu seul.
Je lai aidé, poursuivit Arlette. Au potager, pour la cuisine Et puis
Et puis ça sest fait, marmonna Henri.
Dix-huit ans, Madeleine se dressa. Vous mavez pris pour une idiote !
Jamais pensé ça, Arlette aussi debout. Tu vivais ta vie, on vivait la nôtre.
Comment ça, la vôtre ? Cest mon mari ! Le père de mes enfants !
Et alors ? Il a cessé dêtre père, tu crois ? La maison est bien tenue, non ? Les enfants nourris ?
Madeleine leva la main, mais Henri larrêta.
Arrête, Madeleine.
Touche-moi pas !
Elle se libéra et rentra. Une foule bruissait dehors : sur cette rue, tout va vite. Les rumeurs senfilaient déjà sur les cordes à linge.
Rentrez chez vous ! gronda Henri. Le spectacle est fini !
Mais personne ne bougea. On discutait, murmurait. Simone, du numéro trois, sexclama :
Je lai toujours su ! Jai vu leurs manigances !
Nimporte quoi, tes aveugle comme une taupe, lança son mari.
Taupe toi-même ! Moi, jai lœil !
Le soir, Madeleine contemplait la véranda, Henri tournant en boucle.
Dis quelque chose, Madeleine.
Que veux-tu que je dise ? Divorce ?
À soixante ans ? Voyons
Et alors ? On ne divorce pas après soixante ?
Fais pas lenfant. Quarante ans ensemble !
Dont dix-huit de double vie.
Je vivais avec toi ! Avec elle, cétait parfois.
Parfois ?
Deux fois par semaine.
Deux fois par semaine, dix-huit ans cest une institution, pas un écart, Henri.
Il sassit lourdement.
Je taime, Madeleine, comprends-moi. Mais Arlette cest différent.
Mieux ?
Pas mieux. Différent. Avec toi, cest la maison, les enfants, la vaisselle. Avec elle, je souffle, je respire un autre air.
Moi aussi, je veux souffler. Mais je sale les cornichons, moi !
Voilà, tu fais toujours quelque chose ! Confitures, bocaux, jardin ! Jai besoin parfois juste de boire un verre, parler librement.
Tu ne peux pas parler avec moi ?
Toi et moi, on parle des enfants, des petits, du potager. Avec elle, on parle vie, littérature.
Elle lit, Arlette ?
Madeleine la connaissait simple, du village den face.
Oui, elle récite des poésies. Elle aime les classiques.
Madeleine faillit éclater de rire. Henri et la poésie !
Et maintenant ?
Je ne sais pas. Cest à toi de voir.
À moi ? Et toi ?
Moi Madeleine, à soixante-deux ans, on ne prend plus de grandes décisions. On veut la paix.
Avec qui, la paix ? Moi ou elle ?
Henri ne répondit pas. Puis, dans un souffle :
On pourrait tous ensemble ?
Madeleine saisit un bocal de cornichons. Le lança. Manqué. Le bocal explosa contre la façade.
Va-ten !
Henri partit. Chez Arlette, bien sûr.
La nuit, Madeleine ne dormit pas. Quarante ans dannées cousues, deux enfants, petits-enfants, maison élevée de leurs mains. Dix-huit ans de mensonge.
Ou était-ce un mensonge ? Il navait jamais promis fidélité, pas vraiment. Juste habité, lun avec lautre, et aussi avec Arlette.
Le lendemain, Juliette du numéro cinq apparut avec une tarte aux pommes.
Tiens, Madeleine, un petit réconfort.
Merci.
Mon mari peut coller une raclée à Henri si tu veux.
Non. Ce nest pas la cour de récré.
Et tu fais quoi ? Décision ?
Rien pour linstant.
Moi, je laurais mis dehors. Traître !
Juliette, ton mari ne va pas parfois chez Simone, du trois ?
Juliette devint cramoisie.
Tu dis ça doù ?
Je les ai vus au framboisier.
Oh, ce nest pas pareil !
Ah oui ? Quoi alors ?
Ils parlaient des plates-bandes !
Dans les bras lun de lautre ?
Juliette tourna les talons, claquant la porte.
À midi, Paul toqua.
Madame Morel, si vous voulez que je retourne la terre du potager
Merci, ça ira.
Henri voulait dire quil passerait ce soir prendre ses affaires.
Lesquelles ? Ses slips fleuris ?
Euh je ne sais pas trop. Jai transmis.
Paul piétina et repartit.
Le soir venu, Henri était de retour, tête basse.
Je prends mes affaires.
Fais don.
Il entra dans la maison. Madeleine suivit.
Henri, pourquoi Arlette ? Qua-t-elle de si spécial ?
Il sarrêta.
Je ne sais même pas. Cest facile, avec elle.
Et avec moi cest difficile ?
Non, mais tu sais toujours tout. Comment saler les cornichons, quand planter les pommes de terre, combien offrir aux petits pour Noël. Elle ne sait pas. Elle me demande.
Tu te sens intelligent, alors ?
Plutôt utile.
Madeleine sassit sur le lit.
Henri, je ne sais pas tout. Je ne sais pas, par exemple, comment vivre après dix-huit ans de double vie.
Madeleine
Je ne sais pas comment regarder nos enfants, expliquer aux petits pourquoi papy loge chez la voisine.
Pas la peine dexpliquer !
Si, Henri. Alexandre arrive demain. Avec sa femme et la petite. Je dis quoi ?
Dis quon sest disputés.
Henri sassit à côté.
Et si on faisait comme si de rien nétait ?
Hein ?
On oublie. On continue.
Arlette derrière la haie, tu la vois chaque jour, et tout va bien, cest ça ?
Tu proposes quoi, alors ?
Madeleine se leva, alla à la fenêtre. Derrière la clôture, Arlette arrosait des cornichons, dans le même peignoir.
Écoute. Vis où tu veux. Mais pour les petits-enfants, tu expliqueras toi-même.
Madeleine !
Et cette année, les cornichons, tu les saleras toi-même.
Je ne sais pas faire !
Arlette tapprendra. Elle connaît les poètes, elle saura bien mariner des cornichons.
Henri partit avec son petit sac. Toute la rue le regardait.
La nuit, Madeleine se réveilla. Des bruits au jardin. Henri arpentait le potager.
Que fais-tu ?
Je vérifie les tomates. Il fera chaud demain, faut ouvrir la serre.
Mais tu es parti.
Oui, mais cest moi qui ai planté ces tomates !
Et alors ?
Jvais pas les laisser mourir !
Il ouvrit la serre, puis disparut de lautre côté de la haie.
Le lendemain, Alexandre arriva avec les siens.
Maman, il est où, papa ?
Chez la voisine.
En visite ?
Il y habite.
Alexandre sassit, ébahi.
Ça veut dire quoi, ça ?
Madeleine raconta, en abrégé.
Dix-huit ans ? Mais Quand François est né, cétait déjà
Oui, apparemment.
Alexandre passa chez Arlette. Les cris fusaient, puis un claquement de portail. Il revint.
Papa dit quil vous aime toutes les deux.
Quelle chance.
Tu fais la tronche, maman. Peut-être quil aime vraiment ?
Tu pourrais aimer deux femmes, toi ?
Non. Mais je ne suis pas papa. Papa, cest un original.
Cest vrai.
La petite-fille revint du jardin.
Mamie, pourquoi papi vit chez tata Arlette ?
Parce quil aide Arlette à jardiner, répondit Madeleine.
Alexandre éclata de rire.
Tu mépates, maman !
La nuit, encore du bruit. Henri arrosait les rangs.
Henri, tu es fou ?
Sécheresse ! Faut sauver le potager !
Ta nouvelle famille tattend, va arroser là-bas.
Arlette a son jardin !
Ben arrose le sien !
Celui-ci est à moi, aussi !
Madeleine saisit le tuyau.
Tiens, jaide. Sinon, tu y es jusquà midi.
Ils arrosèrent, en silence, puis sassirent.
Dis, Henri, entre nous tu aimes qui le plus ?
Comment ça ?
Question simple.
Henri réfléchit.
Vous deux. Mais pas pareil.
Explique.
Toi, tu es comme ma main droite. Indispensable, solide. Sans toi, tout boite. Elle, cest comme une fête. Rare, mais lumineuse.
Dis donc et si je disparaissais ?
Madeleine, arrête !
Admettons. Tu laurais épousée ?
Je ne crois pas. Elle serait aussi la main droite, et il ny aurait plus de fête.
Tu veux les deux, toujours ?
Cest ça, oui.
Ils contemplaient les étoiles.
Dis, Henri, je devrais peut-être moffrir une fête, moi aussi.
Henri sursauta.
Quoi ? Comment ça, une fête ?
Trouver un homme. Paul a proposé son aide, tu sais.
Paul ?! Ah non, alors !
Quest-ce que tu ferais ? Tu vis chez Arlette.
Cest pas pareil !
Et pourquoi ?
Parce que tu nes pas comme ça !
Tu nen sais rien. Peut-être que je lis aussi des poètes classiques.
Tu lis pas.
Je peux my mettre.
Henri se leva, nerveux.
Madeleine, sérieusement. Tu veux quoi ?
Mais que voulait-elle ? Retourner en arrière ? Impossible. Plus jamais.
Je veux la paix. Saler mes cornichons. Voir mes petits.
Et ?
Et rien. Vis où tu veux.
Tu es sérieuse ?
Tu veux Arlette ? Vas-y. Tu veux rentrer ? Reviens. Plus de mensonges.
Et si Paul débarque chez toi ?
Paul ? Il a sa Nathalie de la neuvième. Je le sais.
Comment tu sais ?
Je suis pas aveugle, Henri. Je me taisais, comme tout le monde.
Au matin, Henri revint avec ses affaires.
Madeleine, je peux vraiment revenir ?
Il y a un matelas dans la remise. Gonfle-le, installe-toi. On verra bien.
Il laissa son baluchon et chercha le matelas.
Les voisins observaient, chuchotant. Arlette arrosait, imperturbable, comme si de rien nétait.
Le fils sortit sur le perron.
Maman, papa est de retour ?
Il gonfle un matelas dans la remise.
Tes une sainte, tu le pardonnes ?
Non, juste une idiote. Et changer, il est trop tard.
Une semaine plus tard, Henri avait rejoint la maison. Un mois passa : Madeleine cessa de remarquer ses absences deux fois la semaine chez la voisine. Au bout dun an, plus personne ne parlait de cette histoire dans la rue.
De nouveaux feuilletons se jouaient. Simone du trois partit avec Pierre du cinq et Juliette sinstalla chez le mari de Simone. Tout recommençait.
Madeleine salait ses cornichons. Henri montait une nouvelle serre. Derrière la haie, Arlette lisait un roman.
Au fond, lamour cest quoi ? Partager quarante ans de souvenirs, veiller sur les enfants, bâtir la maison, planter le verger.
Accepter aussi quil ny a rien de parfait. Surtout en amour.
Surtout en amour.