Tamara découvre que son mari fréquente leur voisine de maison de campagne en allant lui emprunter du sel pour préparer ses conserves de cornichons.

Françoise Martineau découvrit que son mari avait une liaison avec la voisine du pavillon voisin, quand elle alla lui emprunter du sel pour les cornichons. Cest Gérard qui ouvrit la porte. Son Gérard. En caleçon et marcel.

Gégé ? fut tout ce quelle réussit à souffler.

Il pâlit, puis rougit, puis pâlit à nouveau.

Françoise je peux tout texpliquer

Derrière lui apparut Claudine, la voisine dà côté, veuve depuis tant dannées. Elle portait une robe de chambre, nonchalamment jetée sur son corps nu.

Gérard, cest qui ? fit-elle en voyant Françoise. Oh…

Trois adultes face à face, figés dans une étrange immobilité lunaire, comme si quelque chose de tragique mais absurde flottait dans lair saturé de thym et de menthe du jardin. Puis Françoise tourna les talons vers le petit portail, à grandes enjambées précipitées.

Françoise ! Attends ! Gérard se lança à sa poursuite, oubliant quil nétait pas vêtu pour les cérémonies mondaines du dimanche.

Toute lavenue des Petites Lauriers douze pavillons alignés serrés comme des baguettes dans une boulangerie sortit pour regarder.

Gérard Martineau, président du comité des copropriétaires du lotissement, courait sans pantalon derrière son épouse.

Le cirque vient darriver, commenta Yvan, le voisin den face.

Françoise senferma dans la maison, claquant la porte derrière elle. Gérard martela les panneaux de bois :

Ouvre, Françoise, laisse-moi expliquer !

Ça fait combien dannées ? cria-t-elle sans ouvrir.

Comment ça ?

Depuis combien dannées vous vous voyez ?

Un silence cotonneux tomba. Gérard répondit, la voix coffrée :

Dix-huit ans.

Françoise glissa jusquau carrelage, le dos plaqué à la porte. Dix-huit ans. Juste lâge où Antoine, leur fils cadet, fêtait son anniversaire.

Le portail grinça de nouveau, Claudine entra dans la cour, désormais coiffée et habillée.

Françoise, sortons. Il faut parler.

Va-ten, vipère !

Allez, on nest plus des gamines. Pas de scènes, sil te plaît.

Françoise ravala sa fierté, sortit et sassit sur la marche du perron. Claudine sinstalla à côté, Gérard restait debout, gêné.

Dix-huit ans, répéta Françoise. Comment en est-on arrivés là ?

Tu te souviens quand tu étais à lhôpital pour ton dos ? Deux mois Je laidais avec le potager, la cuisine Et voilà

Et cest parti comme ça, marmonna Gérard.

Dix-huit ans ! Françoise bondit. Dix-huit ans à me prendre pour une idiote !

Non, protesta Claudine. Tu avais ta vie, on avait la nôtre.

La nôtre ?! Mais cest mon mari ! Le père de mes enfants !

Et alors ? Il na pas arrêté dêtre père, ni mari ! Tas manqué quelque chose ? Les enfants ont mangé ? La maison, le jardin, tout va bien, non ?

Françoise leva la main, mais Gérard la retint.

Laisse-moi, Gégé !

Elle se dégagea. Dehors, le petit lotissement vibrait dune foule muette, des chuchotements, une ambiance lourde et irréelle de village du midi après la récolte des olives.

Circulez, ya plus rien à voir, tonna Gérard. Le spectacle est fini !

Mais aucun voisin ne bougea. Près de la boîte aux lettres, Lucie de la troisième villa cria :

Je men doutais ! Je les ai vus ensemble !

Tu racontes nimporte quoi, répondit son mari. Tes aussi myope quune taupe.

Cest toi la taupe ! Moi, je vois tout ! affirma Lucie.

Le soir venu, Françoise était assise sur la véranda. Gérard tournait comme un lion en cage.

Dis quelque chose

Que veux-tu que je dise ? Le divorce ?

Un divorce ? À soixante ans ?

Et alors ? On divorce pas après soixante ?

Mais Françoise, on en a vécu, des choses ! Quarante ans ensemble !

Dont dix-huit où tétais avec Claudine aussi.

Mais je vivais avec toi ! Je passais juste de temps en temps.

De temps en temps ?!

Ben deux fois par semaine.

Deux fois par semaine, dix-huit ans, cest pas « de temps en temps », cest une organisation, Gégé.

Gérard sassit face à elle.

Françoise, je taime, vraiment. Mais Claudine, cest différent.

Différent ? Mieux ?

Non, autre. Avec toi, jai la maison, les habitudes, les enfants Avec elle, joublie tout.

Toi, tu toffres des congés, et moi je fais les conserves !

Justement ! Tu es toujours affairée : cornichons, confitures Moi, parfois, je voudrais juste masseoir, boire un verre, discuter.

Et moi je nexiste pas pour discuter ?

Avec toi, on parle des enfants, du jardin, de la famille. Avec elle, on parle de livres, de la vie

Elle lit ? sétonna Françoise.

Claudine, elle la connaissait simple, un accent du terroir.

Oui elle aime la poésie, les classiques.

Françoise faillit éclater de rire. Gérard et les classiques !

Alors, quest-ce quon fait maintenant ?

Je ne sais pas, cest toi qui dois décider.

Moi ? Et toi ?

Moi Jai soixante-deux ans, Françoise. Je ne prends plus de grandes décisions. Juste vivre paisiblement.

Avec qui ? Moi ou elle ?

Silence, puis, magiquement, il ose :

Et si cétait avec vous deux ?

Françoise attrapa un pot de cornichons posé là, le jeta vers Gérard. Raté. Le bocal explosa contre le mur.

Pars dici !

Gérard sen alla chez Claudine, évidemment.

Toute la nuit, Françoise ne trouva pas sommeil. Quarante ans. Deux enfants, des petits-enfants. Une villa construite à deux. Et dix-huit ans de mirages.

Mais était-ce vraiment un mensonge ? Il navait jamais promis la fidélité éternelle. Juste vécu, ici, puis là.

Au petit matin, Ginette, la voisine du cinquième, arriva avec une tarte.

Françoise, tiens bon.

Merci

Si tu veux, mon mari peut lui casser la figure.

Non, merci. On nest pas à lécole.

Tu vas faire quoi ?

Rien, pour linstant.

Moi, je le foutrais dehors, pas dhésitation !

Ginette, ton mari, il va pas chez Lucie de la troisième, parfois ?

Ginette devint cramoisie.

Quest-ce que tu racontes ?

Je les ai vus dans les framboisiers

Mais cest pas pareil !

Ah bon ?!

Ils parlaient jardinage !

Collés lun à lautre ?

Fâchée, Ginette claqua la porte.

À midi, Yvan vint frapper.

Madame Martineau Un coup de main pour le jardin, en cas où ?

Merci, non.

Gérard ma dit quil voudrait repasser ce soir chercher des affaires.

Lesquelles ? Ses caleçons de président de lotissement ?

Je sais pas trop Il ma demandé de te le dire.

Cest fait. Merci.

Yvan sen alla, traînant ses pantoufles.

Le soir, Gérard revint tête basse.

Je viens chercher mes affaires.

Prends-les.

Il entra, Françoise le suivit.

Pourquoi Claudine, Gégé ? Quest-ce quelle a de spécial ?

Il sarrêta.

Je sais pas Cest facile avec elle.

Et moi, je suis difficile ?

Non, mais toi tu sais toujours comment il faut faire : les conserves, planter les patates, largent pour les petits-enfants. Elle, non. Elle demande comment.

Et ça te fait sentir intelligent ?

Plutôt utile

Françoise sassit sur le lit.

Tu sais, moi non plus je sais pas tout. Je sais pas comment continuer à vivre quand mon mari voit la voisine depuis dix-huit ans.

Françoise

Je sais pas comment regarder mes enfants dans les yeux. Comment expliquer à mes petits-enfants que leur grand-père habite chez la voisine.

Faut pas leur raconter !…

Faut bien, Gérard ! Jean arrive demain avec sa femme et leur petit. Quest-ce que je vais leur dire ?

Dis-leur quon sest disputés.

Gérard sassit, tout penaud.

Et si on tentait doublier ?

Comment ça ?

On fait comme si rien nétait arrivé ?

Avec Claudine derrière la haie, on fait semblant ?

Tas une meilleure idée ?

Françoise se leva, regarda par la fenêtre. Claudine arrosait ses cornichons dans la même robe de chambre.

Tu sais quoi ? Tu fais bien ce que tu veux. Mais tu expliqueras tout seul aux petits-enfants.

Françoise !

Et les bocaux cette année, tu les feras toi-même !

Mais je sais pas faire !

Claudine, la cultivée, saura bien taider.

Gérard partit, baluchon à la main. Toute lavenue regardait, fascinée.

La nuit, Françoise fut réveillée par un bruit. Dans le jardin, quelquun rouspétait. Gérard ! Debout près de la serre.

Quest-ce que tu fais là ?

Il va faire chaud demain, faut aérer les tomates !

Tes parti, non ?

Oui, mais les tomates, cest moi qui les ai faites pousser !

Et alors ?

Et alors, je veux pas quelles crèvent, cest tout.

Il entrouvrit la serre, puis séclipsa côté Claudine.

Le lendemain, Jean arriva avec sa famille.

Maman, il est où, papa ?

Chez la voisine.

Il lui rend visite ?

Il y habite.

Jean sassit, estomaqué.

Comment ça ?

Françoise raconta, sobrement.

Dix-huit ans ? Maman, alors quand Antoine est né, ils ?

Apparemment.

Jean partit chez Claudine. Des éclats de voix, un portail qui claque. Il revint.

Papa dit quil vous aime toutes les deux.

Quelle chance on a

Maman, peut-être quil vous aime vraiment ?

Et toi, tu pourrais aimer deux femmes, Jean ?

Moi ? Jamais. Mais papa, cest pas nous. Papa est spécial.

Cest sûr.

Le plus jeune des petits-enfants surgit :

Mamie, pourquoi papy dort chez tata Claudine ?

Il laide au jardin, répondit Françoise.

Jean éclata de rire.

Tu sais bien ten sortir, maman !

La nuit, de nouveau, du bruit. Gérard arrosait les plates-bandes.

Tes pas bien dans ta tête ?

Cest la sécheresse ! Tout va crever !

Va arroser chez Claudine, ta nouvelle famille !

Elle a son potager. Mais celui-là, il me manque !

Françoise empoigna le tuyau.

Je vais taider, sinon tu vas y passer la journée.

Ils arrosèrent ensemble en silence, puis sassirent sous la tonnelle.

Gégé, honnêtement, tu préfères qui ?

Françoise, cest pas une question.

Si, cen est une. Alors ?

Gérard réfléchit longtemps.

Les deux. Mais différemment.

Explique.

Toi, tes ma main droite. Solide, indispensable, familière. Elle, cest comme un feu dartifice. Rare, mais étonnant.

Si jétais plus là ?

Tu plaisantes jespère ! Nen dis pas plus !

Et tu lépouserais, alors ?

Je ne pense pas, non.

Pourquoi ?

Parce quelle deviendrait alors la main droite. Et il ny aurait plus de feu dartifice.

Tu veux vraiment jouer sur les deux tableaux.

On dirait bien.

Ils restèrent là à regarder les étoiles, étrangement sereins, comme dans ces rêves absurdes où tout semble logique.

Dis, Gégé Peut-être que moi aussi, jaurais droit à du feu dartifice Tiens, Yvan ma proposé de maider.

Yvan ?! Je vais lui!

Tu feras quoi ? Toi, thabites chez Claudine.

Cest pas pareil !

Pourquoi ?

Françoise, cest pas toi !

Ah non ? Peut-être que je devrais lire aussi les classiques du coup.

Tu les lis pas.

Je vais my mettre.

Gérard se leva, soudain très sérieux.

Et toi, tu veux quoi pour de vrai ?

Françoise resta face à la nuit.

Je veux juste de la paix. Mettre les cornichons en bocaux. Voir mes petits-enfants.

Cest tout ?

Cest tout. Tu peux aller où bon te semble.

Tes sûre ?

Certain. Chez Claudine, chez toi, où tu veux. Mais mens plus.

Et si Yvan venait te faire la cour ?

Il ne viendra pas. Il est avec Nathalie, celle du neuvième.

Tu le sais ?

Gérard, je suis pas aveugle. Cest le lotissement. On sait tout, on ne dit rien.

Au matin, Gérard revint avec ses affaires.

Je peux revenir, alors ?

Le lit est dans labri. Gonfle le matelas et installe-toi là-bas.

Il posa son baluchon et sen alla gonfler un matelas.

Les voisines se penchaient déjà par-dessus les glycines, commentaient doucement. Claudine arrosait, les yeux baissés sur son roman.

Jean, le fils, sortit sur le perron.

Papa est rentré ?

Il gonfle le matelas dans la remise.

Tes une sainte ? Tu las pardonné ?

Je suis juste une idiote. Et à mon âge, on ne change plus.

Une semaine plus tard, Gérard rentra dans la maison. Un mois après, Françoise ne prêtait même plus attention à ses deux escapades hebdomadaires chez la voisine. Après un an, plus personne ne parlait de cette histoire dans le quartier.

Dautres problèmes prenaient le relais. Lucie de la troisième partit chez Pierre du cinquième, et Ginette emménagea chez lex-mari de Lucie.

Françoise mettait ses cornichons en bocaux. Gérard bâtissait une nouvelle serre. Derrière la palissade, Claudine lisait un bouquin.

Quest-ce que lamour ? Traverser quarante ans, élever des enfants, bâtir une maison, planter un verger.

Et accepter que rien nest jamais parfait. Même pas lamour.

Surtout pas lamour.

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