— Ta femme ne sait vraiment plus se tenir. Explique-lui comment on doit se comporter ! — sermonnait …

Ta femme, elle se la coule douce, non ? Tu devrais lui rappeler comment se tenir, sermonnait la mère dArthur.

Camille, demain cest ma pendaison de crémaillère ! Jai invité tout le monde, et tu sais bien, le nouvel appart nest même pas encore meublé. Tu me dépannes, hein ?

Bien sûr, Madame Duval, répondit Camille, même si elle avait envisagé un week-end bien différent.

Et cest parti. Trente plateaux de mini-croissants au jambon. Salade niçoise. Plateau de charcuterie. Composition de fruits. Décoration du séjour. Organisation des meubles.

Imagine : vendredi soir, au lieu dun dîner en amoureux, virée forcée au Leclerc. Samedi, six heures du matin, marathon cuisine chez belle-maman.

Arthur, tu veux pas maider à disposer les chaises ? supplia Camille à son mari.

Bah, tu sais mieux que moi comment cest joli, non ? rétorqua-t-il, les yeux rivés sur son téléphone, à lire lactualité.

À quinze heures tapantes, lappartement de la belle-mère avait lair dune salle de réception. Buffet chic dans le salon, tout agencé avec goût, fleurs posées là où il faut. Camille observait lensemble, épuisée, vidée.

Les premiers invités arrivèrent à seize heures pile. Collègues de Madame Duval, anciens voisins, copines denfance. Tout le monde étreint lhôtesse, admire lappartement, offre des cadeaux « pour la maison ».

Camille sest retranchée dans la cuisine, espérant ne pas se faire remarquer, et tranchait laborieusement un citron supplémentaire.

Mais elle est où, ta belle-fille ? lança quelquun parmi les invités.

Oh, là-bas, elle sactive à la cuisine, agita distraitement la main Madame Duval. Camille ! Viens saluer !

Camille sortit, esquissa un sourire, salua tout le monde.

Elle est adorable, ta belle-fille, sécria une dame en tailleur, émerveillée. On voit quelle a la main verte !

Je lai bien éduquée ! senorgueillit Madame Duval. Jai vraiment une alliée de choc.

Ensuite, le meilleur : pas de chaise pour Camille.

Oh Camille, ten fais pas, tu nauras pas le temps de tasseoir, murmura la belle-mère dun ton confus. Mieux vaut surveiller le buffet, apporter les assiettes.

Camille acquiesça. Que faire dautre ?

Voilà donc Camille, debout à lécart, jouant les serveuses. Elle propose des amuse-bouches, remplit les coupes de champagne, ramasse les serviettes usagées. Sur le canapé, ça papote fort, boit des toasts entre éclats de rire.

Tu te rappelles, Sylvie, quand on bossait ensemble à lécole ? commence une copine de Madame Duval.

Camille écoute, silencieuse, ces anecdotes de vie où elle ne joue aucun rôle.

Camille, tu peux rafraîchir le plateau de fruits ? lui lance la belle-mère, fort.

Camille file à la cuisine. Rince les raisins. Dispose tout joliment.

Magnifique ! se réjouissent les invités. Ah, Madame Duval, vous avez une vraie magicienne sous la main !

Arthur a eu le nez fin en choisissant une femme si débrouillarde ! approuve la dame en tailleur. Dailleurs, le dîner doit toujours être prêt, la maison nickel !

Les rires fusent. Arthur sourit, gonflé dorgueil.

De quoi est-il si fier ? Davoir une employée à domicile non payée ?

Et ce nest pas fini.

Lambiance devient plus décontractée, les voix montent, on y est presque comme en famille.

Dis, Évelyne, raconte donc quand Arthur faisait tourner toutes les filles en bourrique à la fac ! ségosille une copine denfance.

Oh, à quoi bon ressasser tout ça ! répond Madame Duval, faussement gênée, savourant son heure de gloire. Toutes étaient folles de lui ! À vingt ans, un vrai Apollon !

Les invités partent dans un grand éclat de rire. Arthur rougit, mais on sent quil aime ça maman la habitué aux compliments.

Camille astique les verres à lécart, invitée fantôme, pièce du décor indispensable mais invisible.

Ah, à luniversité, il avait toutes les prétendantes ! poursuit la belle-mère, fière. Même le doyen plaisantait : « Arthur, cest notre Don Juan ! » Et franchement, il en a eu un paquet avant Camille !

Ça suffit, maman, marmonne Arthur, sans vraiment protester.

Allons ! Camille sait bien quelle nest pas la première, glousse Madame Duval. Un homme doit connaître la vie ! Sinon comment fonder une famille ?

La dame en tailleur acquiesce :

Tout à fait, Évelyne. Et cest bon signe pour les femmes comme ça, elles savent que le mari a de lexpérience.

Voilà ! confirme la belle-mère. Camille, elle, est une nature calme. Pas jalouse, au moins !

Les regards se tournent vers Camille. Ils attendent, une réponse, une preuve de son calme olympien.

Camille opine. Pas grand choix.

Camille, comment as-tu rencontré Arthur ? demande la voisine du palier.

Camille ouvre la bouche pour répondre, mais la belle-mère la devance :

À la BNP ! Lui était chargé de clientèle, elle conseillère. Elle sest tout de suite démarquée : sérieuse, bosseuse.

Sérieuse. Comme une référence sur son CV.

Jai même dit à Arthur : « Regarde cette fille, pas du tout volage, une vraie perle pour la famille ! »

Imaginez quon parle de vous comme dune boîte de conserve : « Garantie vie de famille ».

Et tu ne tes pas trompée ! sexclame la dame en tailleur. Elle a géré toute la crémaillère, tout le monde sest régalé !

Oh oui, confirme fièrement Madame Duval. Dès le début jai compris quon pouvait compter sur elle. Pas comme ces jeunes daujourdhui, tous tournés vers eux-mêmes.

Et là, le pire : Arthur ne dit rien. Pas une objection. Pas un « Maman, cest bon ! ». Il reste là, les bras croisés, tandis que sa femme est jugée comme un pur-sang à lenchère.

Et les bébés, cest pour quand ? arrive inévitablement la question. Évelyne, tu rêves de petits-enfants !

La belle-mère soupire daise :

Je ne rêve que de ça ! Mais les jeunes, cest toujours remis à plus tard le travail, les projets Mais le temps passe, que voulez-vous !

Camille sent le feu lui monter aux joues. Le sujet la blesse. Avec Arthur, cela fait presque deux ans quils essaient davoir un enfant. Camille consulte discrètement, avale ses vitamines. Tout est « normal », mais chaque mois goûte léchec amer.

Enfin, ça ne regarde queux, observe prudemment la voisine.

Certes ! concède Madame Duval. Mais jai déjà suggéré à plusieurs reprises il serait temps ! Les années filent, moi jai hâte de pouponner.

Camille pince les lèvres. Suggéré ? Presque chaque semaine, la question revient : « Des bonnes nouvelles ? » Et Camille rougit, marmonne un pseudo-excuse.

Peut-être quils ne sont pas prêts, tente la dernière invitée.

Quelles bêtises ! balaye Madame Duval. À notre époque, on avait déjà des enfants ! Maintenant ils se cherchent des excuses. Linstinct maternel, ça ne sinvente pas !

Camille se poste près de la fenêtre.

Camille ! la hèle la belle-mère. Tu fais grise mine ! Viens, cest important ce quon discute !

Camille sapproche et se tient près du fauteuil dArthur.

Regardez la belle-fille modèle dArthur, persiste Madame Duval. On lui demande, elle fait. Pas comme certaines, toujours à réclamer.

Mais quels droits pour une femme mariée ? philosophe la dame en tailleur. Lessentiel, cest de voir son mari heureux et sa famille en bonne santé.

Exactement ! appuie une autre invitée. Le bonheur dune femme, cest la famille, les enfants !

Camille se serre, oppressée. Elles parlent delle, mais jamais à elle.

Évelyne, tu te souviens de la première copine sérieuse dArthur ? demande une invitée. Cétait Pauline, non ?

Oh, ne men parle pas ! samuse la belle-mère. Elle était mignonne, mais quel caractère ! Heureusement quils se sont séparés !

Pourquoi donc ? enquêtent les autres.

Madame Duval balaye du regard, mystérieuse :

Elle voulait toujours en placer une, discutait tout le temps. Pas une épouse, une contrainte ! Jai dit à Arthur : « Réfléchis, mon fils. Tu veux vraiment une contestataire chez toi ? »

Arthur tortille, gêné, mais reste muet.

Tu as bien fait ! confirme la dame en tailleur. Maman sait toujours ce qui convient à son fils. Sinon, il serait malheureux à vie.

Camille, ramène un peu de glaçons, sil te plaît ! exige la belle-mère.

Camille obéit, file à la cuisine. Ouvre le congélateur, attrape la glace. Et soudain prend conscience : elle nest pas invitée à la fête, elle est la fête.

Camille reste là, le bac de glaçons à la main, les yeux rivés sur la ville. Sur les balcons voisins, les lampes sont allumées ailleurs, la vie suit son cours.

Du salon fuse la rumeur joyeuse. Quelquun chante au karaoké, tous reprennent en chœur.

Camille ! appelle Madame Duval. Où sont les glaçons ? Mets la cafetière, sil te plaît !

Camille, quasi automatique, allume la machine, ramène le bac de glace au salon.

Ah, voilà notre petite bosseuse ! sexclame la dame en tailleur. Camille, pourquoi tu fais la tête ? Allez, amuse-toi un peu !

Non mais elle est crevée, coupa la belle-mère. Debout toute la journée. Mais bon, une femme doit tout savoir faire. Cest la part des femmes : veiller sur sa famille.

Absolument ! approuve la voisine. Lhomme rapporte le pain !

Et moi, je ne travaille pas peut-être ? glisse timidement Camille.

Un silence tombe, les têtes se retournent.

Comment, ma chérie ? demande Madame Duval, perplexe.

Je demande si je ne travaille pas ? répète Camille, plus fort.

Arthur fronce les sourcils :

Camille, quel est le problème ?

Juste que Tante Chantal a dit « lhomme rapporte le pain, il se repose ». Mais moi, je bosse aussi, non ?

Des regards se croisent, la dynamique se grippe.

Oui, tu travailles, bien sûr, admet la dame en tailleur, conciliante. Mais cest pas pareil.

Pas pareil comment ?

Bah hésite-t-elle. Conseillère, cest pas chef de projet. Arthur a plus de responsabilités.

OK, donc mon job, cest pas vraiment du travail. Et la maison, cest aussi pour moi. Résultat, bureau + maison, pour moi. Arthur, juste le bureau et repos à la maison. Mais faut surtout quil souffle.

Un malaise sinstalle.

Camille, quest-ce que tu racontes ? sagace Arthur. Quel rapport ?

Juste ça, pose Camille son bac sur la table, jai bossé pour cette crémaillère deux jours. Courses, cuisine, déco. Toute la journée debout, et même pas une chaise pour moi.

On na pas fait exprès ! bredouille la belle-mère. Mauvais calcul, cest tout.

Un calcul, acquiesce Camille. On na juste pas pensé à moi. Je suis la serveuse, ici.

Camille ! coupa sèchement Arthur. Arrête tes histoires !

Mais cest quoi, « arrêter » ? Jai pas droit à la vérité ?

Reprends-toi, tente un invité. Seulement de la fatigue.

Arrêtons le spectacle ! siffla la belle-mère. Tu nous fais honte devant tout le monde !

Mais raconter ma vie privée devant tout le monde, cest permis ? Parler de mon absence denfants, cest permis ? Et évoquer les ex dArthur, cest permis ?

La belle-mère pâlit.

Je ne voulais pas blesser.

Vous parliez de Pauline, de ses défauts, de la chance quArthur soit tombé sur quelquun de docile. Et tout le monde opine oui, cest mieux, docile !

Camille planta son regard dans celui de chacun.

Figurez-vous que Pauline avait raison ! Il ne fallait jamais se laisser transformer en bonne à tout faire gratuite !

Mais enfin se lève Arthur. De quoi tu parles ? Bonne à tout faire, vraiment ?

Vous savez ce que je rêvais dentendre ce soir ? poursuit Camille. Jaurais voulu : « Je vous présente ma femme. Elle bosse à la BNP, elle est brillante et futée. » Mais à la place : « Quelle fée du logis ! Quelle souplesse ! Parfaite pour la famille. »

Camille, voyons

Voyons quoi ? lui coupe Camille. Toi, tu tes tu. Quand maman soulignait ma docilité tu tes tu. Quand Tante Chantal déblatérait sur les droits des femmes tu tes tu. Quand ma vie intime était disséquée tu tes tu !

Sa voix tremble. Les larmes longtemps retenues jaillissent soudain.

Je ne veux plus être pratique !

Elle essuie ses yeux.

Désolée davoir gâché la fête. Mais je ne peux plus tenir le rôle de la belle-fille idéale.

Camille prend la direction de la porte.

Camille, attends ! sagite Arthur. Tu vas où ?

Sur le balcon. Respirer. répond-elle franchement, sans se retourner. Continuez, amusez-vous sans le personnel.

La porte balcon se referme. Derrière, bruits feutrés et musique en sourdine. Sous les étoiles, Camille redevient elle-même.

Elle peut pleurer.

Camille reste en terrasse plus dune heure. Dabord elle pleure vexée, honteuse, soulagée. Ensuite elle sèche ses larmes, embrasse les lumières de la ville.

Dans lappartement, les voix se sont tues, seuls deux restent : Arthur et Madame Duval.

Mais quest-ce qui lui prend ? sindigne Madame Duval. Faire ça devant tout le monde !

Maman, peut-être quelle na pas totalement tort, balbutie Arthur.

Tort ? Elle a manqué de respect aux anciens ? Elle a gâché la fête ?

Camille tend loreille.

Elle a bossé toute la journée.

Et alors ? Moi aussi, jeune, je bossais ! Je râlais pas. La famille, cest du travail, Arthur. La femme doit rester à sa place.

Camille ricane, amère. La belle-mère na rien compris, même après tout ça.

Quand même

Pas de « quand même » ! Tu dois avoir une discussion sérieuse. Lui rappeler les règles. Elle file un mauvais coton !

Camille entre. Arthur et sa mère sont au milieu de la vaisselle sale.

Une discussion sérieuse ? Parfait, lance Camille, calmement.

Les deux sursautent, surpris.

Camille, voyons, amorce la belle-mère sur un ton doucereux, ne le prends pas mal. On na pas mal agi.

Je sais, dit Camille. Vous navez juste pas lhabitude quon vous réponde.

Camille, on discutera à la maison, supplie Arthur.

Non. Ce qui commence ici finit ici.

Camille sassied dans un des fauteuils qui vient de se libérer.

Arthur, demain je pars chez mes parents. Pour une semaine. Besoin de réfléchir.

Réfléchir à quoi ? sinquiète Arthur.

À si je veux continuer la vie dans une famille qui ne me respecte pas.

Camille, arrête le drame.

Ce nest pas du drame, dit-elle. Cest un choix. Soit les relations changent, soit je change de vie.

La belle-mère hausse les épaules :

Les jeunes, toujours à poser des ultimatums !

Arthur, si notre mariage compte pour toi, pense-y sérieusement. Ne te demande pas comment me « recadrer », mais pourquoi ta femme pleurait sur le balcon pendant que ta mère se faisait féliciter.

Une semaine plus tard, Arthur débarque chez les parents de Camille. Assis dans la cuisine, il tripote sa bague.

Camille, reviens, je ten prie. On fera autrement.

Camille le regarde longtemps.

Daccord. On essaie.

Et plus jamais elle na versé une larme lors des fêtes familiales.

Parce quelle a appris à faire respecter sa propre valeur.

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