Élodie était allongée sur le canapé, le regard perdu vers le plafond. Les pensées anxieuses lempêchaient de trouver le sommeil. Comment dormir alors que sa petite fille était malade? Pourquoi donc lavais-je laissée à la maternelle aujourdhui Si seulement elle était restée à la maison un jour de plus, elle naurait peut-être pas attrapé ce virus.
La gorge serrée, Élodie se leva et sapprocha de la fenêtre. Un ciel dautomne gris, chargé de nuages, pesait sur ce quartier paisible de Tours. Depuis trois jours, une pluie fine et persistante doctobre tombait sans relâche. Elle poussa un profond soupir. Dans le lit, la petite Camille remua, gémit dans son sommeil et se mit à tousser. Élodie accourut aussitôt, posa la main sur son front brûlant. Même sans thermomètre, on comprenait bien que la fièvre était revenue.
Discrètement, elle alluma la veilleuse et glissa le thermomètre sous laisselle de sa fille.
Quarante! Mon Dieu, que faire?
Camille ouvrit les yeux.
Maman, jai chaud
Oui, ma chérie, cest la fièvre On va arranger ça.
Antoine se réveilla à son tour et sassit à côté delles. Élodie se dépêcha de préparer une nouvelle dose de Doliprane. Mais la température refusa de baisser. À laube, un gyrophare bleu illumina la cour: lambulance des urgences venait chercher la mère et lenfant pour les emmener à lhôpital.
À lhôpital, linfirmière, un regard triste posé sur la jeune maman épuisée, la caressa doucement du bout des doigts, puis inséra dun geste sûr la perfusion dans le petit bras de Camille.
Ne vous en faites pas, on va soccuper delle. Elle ira très vite mieux.
Élodie soupira et sassit. Rapidement, Camille alla effectivement mieux. Elle ouvrit les yeux, réclama à boire. En se retournant, Élodie croisa le regard étonnamment profond et bleu dune autre fillette, fragile comme du verre, six ans à peine. Ses cheveux clairs, emmêlés, navaient pas été lavés depuis longtemps, descendant en désordre sur ses épaules minces. Elle portait un vieux t-shirt délavé et des collants troués aux pieds. Sous son lit, des baskets recouvertes de surchaussures bleues remplaçaient les chaussons.
Salut.
Bonjour. Vous êtes arrivée cette nuit?
Oui, on est arrivées tard.
Vous vous appelez comment?
Je mappelle Élodie, et voilà Camille. Et toi?
Moi, cest Clémence.
Tu es ici depuis longtemps?
Oui Je vais bientôt sortir. Vendredi, normalement.
Ah, cest loin encore On nest que lundi.
Ta maman est avec toi?
Non Ma maman est morte quand jétais toute petite Mon père sest mis à boire, puis il est mort aussi. Après, on ma placée à la maison denfants.
Elle poussa un soupir de vieille âme.
Cest là que je vis Mais ici, je préfère: on mange bien, et les grands ne font pas de bêtises.
Clémence sauta de son lit, enfila ses baskets.
Le petit-déjeuner va bientôt arriver, je vous en ramène?
Ne tinquiète pas, je vais y aller moi-même, ma belle
Élodie la suivit du regard et sentit une boule au creux du ventre, une douleur muette. Une autre maman du service observa la fillette partir, secoua la tête: «Une gentille petite, douce, très polie. Mais quelle malchance elle a eue»
Le téléphone dÉlodie se mit à sonner.
Allô?
Ma chérie, comment ça va? Et Camille?
Maman, on est à lhôpital.
Mon Dieu Quest-ce qui sest passé?
Ne tinquiète pas, la fièvre de Camille a flambé, mais ça va mieux, ils pensent à une bronchite. Elle dort pour le moment.
La mère dÉlodie sanglota à lautre bout du fil: «Mon pauvre trésor Dans quel hôpital êtes-vous? Je viens tout de suite. Quest-ce quil faut amener?»
Maman, jai oublié mes chaussons, et la petite pyjama rose de Camille. Et puis Maman Ici, il y a une petite fille de la maison denfants. Tu pourrais ramener un peu de shampoing, du savon? Et tu as encore des affaires de Sonia?
Qui est cette petite, ma chère?
Je te raconterai. Prends-lui deux t-shirts, un peignoir, un legging, et surtout, des chaussons pour une fillette de six ans, daccord?
Oui, bien sûr.
Le lendemain matin, Camille avait retrouvé le sourire et jouait déjà gaiement avec sa nouvelle amie. Élodie sortit dans le couloir et sadressa à une infirmière.
Excusez-moi, personne ne vient voir Clémence?
Non Quelquun viendra pour la sortie, mais sinon, non.
Elle a le droit de prendre une douche?
Linfirmière sourit tristement: « Elle aurait besoin, mais nous manquons de temps »
Le soir venu, Clémence, lavée de frais, rayonnante dans son nouveau pyjama et ses chaussons roses brodés de petits chiens, était méconnaissable. Elle serrait contre elle tous ces cadeaux, cachant ses chaussons sous le matelas, les vêtements sous loreiller.
Clémence, pourquoi tu caches tout ça? demanda Élodie, surprise.
Pour ne pas me les faire voler
Élodie poussa un soupir.
Quand les lumières furent éteintes, la petite ferma les yeux et se mit à rêver: elle marchait dans une rue baignée de soleil et de verdure, tenant la main de Camille et celle dÉlodie. Elle rêvait davoir une maman, un papa, des bras qui la caressent le soir, une voix qui lembrasse et lhabille dun pyjama doux et chaud, un papa qui la lançait vers le plafond et des éclats de rires à nen plus finir Elle simaginait aidant à la maison : faire la vaisselle, nettoyer, garder Camille ou apprendre lalphabet Tout, du moment quon laime. Quon soit sa famille.
Elle soupira. À la maison denfants, on ne la frappait pas, bien sûr. Mais la directrice, Madame Girard, criait souvent, les autres enfants la harcelaient et volaient ses affaires. Dernièrement, elle avait renversé sans le vouloir son bol de semoule. Punition: enfermée dans un placard sombre et froid, seule. Victor, un garçon, avait ricané: « Maintenant, tu vas voir les rats, idiote! » Clémence avait une peur bleue des rats Elle simaginait quils sortiraient dun trou pour lui bondir dessus. Elle pleura toute la journée, glacée, recroquevillée contre la porte. Quand elle fut trop faible, elle sallongea sur le sol. Cest là quelle tomba malade, la toux avait commencé et lhôpital avait pris la suite.
À ces souvenirs, les yeux de Clémence se remplirent de larmes. Un sanglot secoua son petit corps Soudain, elle sentit une main passer dans ses cheveux. Elle ouvrit les yeux: Élodie était là.
Oh, ma puce ne pleure pas tu verras, tout ira mieux
Portée par une tendresse infinie pour cet enfant abandonné, Élodie la serra dans ses bras.
Ne pleure pas, mon cœur
Clémence se calma peu à peu. Elle se sentait si bien, comme si sa propre maman était venue lenvelopper.
Tata Élodie?
Oui?
Si tu pouvais être ma maman
Les larmes montèrent aux yeux dÉlodie. Sans même réfléchir, sa décision était prise. Pas avec la raison. Avec le cœur. Elle devait maintenant en parler à sa famille.
Sa mère comprit tout de suite et accepta avec joie. Sa belle-mère aussi; elle-même avait grandi sans ses parents. Son époux, Antoine, fut moins enthousiaste.
Tu es folle ou quoi? Tu sais ce que ça implique, Élodie? Cest pour toute la vie.
Je sais Et je sais aussi que si je ne le fais pas, jaurai des remords à jamais. Tu comprends?
Il détourna le regard.
Je veux la rencontrer.
Bien sûr.
Le soir, ils sortirent ensemble dans le couloir. Antoine prit Camille dans ses bras, lembrassa.
Ma petite, tu mas manqué
Puis il se tourna vers son épouse. Dune voix ferme, elle présenta Clémence:
Voici Clémence. Dis bonjour, cest Antoine.
Clémence hocha la tête et leva ses grands yeux vers lhomme.
Bonjour, monsieur.
Bonjour, ma grande! Je suis heureux de te rencontrer.
Moi aussi
Quelque chose toucha Antoine. Il se tourna vers sa femme, les yeux humides, et hocha la tête.
Deux mois plus tard, devant la maison denfants de Tours, une voiture se gara. Élodie et Antoine en descendirent. Aux fenêtres, les enfants collés hurlaient :
Clémence, viens, tes parents sont là!
Heureuse, Clémence courut vers eux.
Bonjour Clémence! On vient te chercher. Prête à rentrer à la maison?
Son petit cœur battait à tout rompre, rempli dun bonheur immense :
Oui, maman!