Stupéfaction générale : une chienne retrouvée dans une maison abandonnée nourrissait… pas des chiots

Journal intime.
Les gens étaient stupéfaits : une chienne dans une maison abandonnée nourrissait non pas des chiots, mais

Aujourdhui, jai encore les bras endoloris, chargés de mes sacs de courses, en grimpant la côte vers mon immeuble de banlieue à Lyon. Mes genoux me font souffrir, et Maëlys, ma petite-fille, qui me promettait de mappeler, na pas donné signe de vie. Cet hiver est étrange, avec sa pluie incessante, la neige sale, les trottoirs baignés de gadoue. Je ressassais mes pensées, plongée dans la grisaille, quand je me suis presque étalée : une chienne rousse famélique a filé entre mes jambes.

Mais enfin, tu pourrais regarder où tu vas, la vilaine ! ai-je râlé.

La pauvre bête ne ma même pas jeté un regard. Elle cavalait comme si tout un monde lattendait au tournant. Un vieux quignon de pain entre les crocs.

Elle a certainement des petits cachés quelque part, jai marmonné. Avec le printemps qui approche Rien détonnant.

Je me suis redressée, mais une inquiétude sourde me taraudait. Un malaise, comme si quelque chose clochait dans ce tableau.

Le lendemain, exactement la même scène. La même ombre rousse, le même morceau de pain, la même direction : vers la vieille maison miteuse au bout de la cour. Celle qui appartenait jadis à Madame Séraphine. Partie il y a six mois, la maison glacée restait abandonnée, le portail brinquebalant.

Hé, Jeanne, encore ta copine ! ségosillait Lucienne depuis son balcon. Tous les jours elle recommence. Mais où trouve-t-elle à manger, cette chienne ?

Comment ça, à manger ? ai-je demandé, marrêtant.

Mais regarde, elle transporte toujours quelque chose. Elle doit fouiller les poubelles quelque part. Cest sûrement pour nourrir ses chiots, tu sais, linstinct maternel.

Tu es sûre que ce sont des chiots ? ai-je relancé.

Quoi dautre, franchement ? Cest la saison.

Jai haussé les épaules. Cétait logique, et pourtant, quelque chose me chiffonnait. Une intuition indéfinissable.

La rousse sest engouffrée sous la barrière en grinçant. Jai figé. « Quest-ce qui marrive ? pensai-je. Allez, va voir De toute façon, tout limmeuble cancane ».

Jai glissé ma carcasse à travers la même ouverture. La barrière gémit sous mon passage, mais ne céda pas. À lintérieur, cétait la jungle : orties à hauteur de taille, tessons de verre, ferraille rouillée partout.

Un faible gémissement marriva aux oreilles. Je me suis avancée, contournant la remise effondrée, pour marrêter net.

La chienne rousse se tenait devant une niche défoncée. Couchée là, sur la terre battue, une grande chienne noire, museau grisonnant, attachée court à un poteau par une chaîne rouillée.

Aveugle.

Ses yeux vitreux, ourlés de blanc, son pelage abîmé, la peau et les os. Elle respirait à peine.

Avec une infinie précaution, la chienne rousse posa son pain devant elle, ly poussa du museau, puis attendit, immobile.

La noire tâtonna, trouva le pain, et se mit à lavaler goulûment. La rousse restait assise, silencieuse, lair concentré, sans remuer la queue.

Lorsque le morceau disparut, la rousse lui lécha la truffe, puis se coucha tout contre elle.

Impossible de bouger. Les larmes me piquaient les yeux. « Mon Dieu Elle la nourrit. Tous les jours. Elle se prive pour elle »

Je suis restée là, je ne sais combien de temps. Jai sursauté quand la rousse a levé les yeux vers moi. Dans ce regard, on lisait : « Alors, tu restes plantée là ou tu fais quelque chose ? »

Attends Attends, ai-je chuchoté.

Jai filé chez moi à une allure oubliée depuis vingt ans. Mes pauvres genoux protestaient, mais jai tenu bon.

De retour à la maison, jai réuni tout ce qui pouvait se manger : du poulet, un reste de riz, un morceau de jambon, une gamelle deau. Vite, je suis repartie.

Rien navait bougé. La rousse se tenait près de son amie.

Voilà, ai-je murmuré en déposant la nourriture.

Jai posé le poulet devant la rousse, mais elle ny a pas touché, surveillant la noire du coin de lœil.

Tu es têtue ou quoi ? Tu as la peau sur les os !

Jai compris. Jai déplacé la viande devant la museau de la noire. Instantanément, elle sest redressée autant quelle a pu et a englouti la viande. Ce nest quune fois rassasiée que la rousse a pris le morceau restant.

Cest bien soufflai-je doucement.

Elles ont bu longuement. Jessuyais mes joues.

Tu boudes, Jeanne ? lança la voix de Lucienne derrière moi.

Elle admirait la scène de lentrée du jardin, ébahie.

Ce nest pas des chiots quelle nourrit. Cest elle, chuchotai-je.

Lucienne restait muette.

Qui a pu labandonner ainsi ?

Séraphine, non ? Elle la laissait toujours à la chaîne, la pauvre. Et puis quand elle est morte, tout le monde a oublié la chienne.

Six mois déjà

Six mois seule, et la rousse, elle, na jamais oublié. Tous les jours, elle la nourrie.

Lucienne saccroupit, caressa la rousse.

Courageuse, va

Le soir, tout limmeuble était dans la cour. Les uns apportaient des croquettes, dautres des couvertures. Les hommes ont essayé douvrir la chaîne, en vain.

Il faut une meuleuse, décida Michel. Jen apporterai une demain.

Le lendemain, Michel revint avec ses outils. Tout le monde sétait rassemblé, anxieux.

Doucement, Michel ! ne lui fais pas peur ! cria Lucienne.

Le disque hurla, les étincelles volèrent. La noire se raidit.

Puis un déclic.

Libérée, annonça Michel, soulagé.

Je me suis agenouillée auprès delle, la caressant avec précaution.

Tu viens chez moi, daccord ? Je vais te nourrir, tinstaller bien chaud. Et toi aussi, la rousse, je te prends. Les deux, chez moi !

La noire fit frémir sa queue, comme pour dire oui.

Jai tenté de la porter, trop lourde pour moi.

Laisse, proposa Michel. Où ?

3ᵉ étage, porte vingt et un.

Ils nous ont ouvert la voie, la rousse collée à nos pas, oreilles baissées, queue rentrée.

Tinquiète pas, chuchotai-je à la rousse. Je vous prends toutes les deux.

Au pied de limmeuble, sur le banc, les vieilles habituées guettaient.

Jeanne, tu nous ramènes des chiens chez toi, maintenant ?

Oui, et alors ?

Ils vont amener des puces, la crasse, lodeur !

Je vais les laver.

Et les voisins ?

Et alors ? Jai crié si fort que jai eu peur de moi-même. Cela fait six mois quelle attend là, attachée, aveugle, affamée ! Et personne na rien vu ! Sauf la rousse, oui ! Et nous ? Rien vu ! Rien voulu voir !

Je tremblais. Les voisines détournaient le regard.

On ne savait pas, balbutia lune. Séraphine est morte, et on a oublié la chienne.

Voilà. Personne nen a parlé. Personne na rien fait.

Jai tourné les talons et suis rentrée avec Michel et mes deux protégées.

Chez moi, jai déplié une vieille couverture, Michel a déposé la noire dessus.

Besoin dun coup de main, Jeanne ?

Non merci, va, je gère.

Sitôt la porte fermée, je me suis adossée, essoufflée. La rousse, assise près de lautre, me regardait avec une telle reconnaissance que jen ai eu le cœur serré.

Bon, à nous maintenant. Moi cest Jeanne. Et vous ?

La rousse a jappé doucement.

Tu seras Margotte. Et toi, murmurai-je à la noire, tu tappelleras Noiraude. Daccord ?

Je suis allée chercher une gamelle de bouillie aux morceaux de blanc de poulet, que jai déposée devant Noiraude. Dabord apeurée, elle hésita, mais accepta le morceau que je lui tendis à la main.

Cest bien Mange, ma grande.

Je lai nourrie morceau par morceau, doucement, tendrement. Margotte sest allongée tout contre moi, la tête posée sur mes genoux ce geste muet de confiance ma bouleversée.

Ce soir-là, Lucienne a appelé.

Alors, ça va les chiennes ?

Elles dorment, Lucienne. Moi, je narrive pas à fermer lœil.

Tu cogites

Oui Je me dis quon est parfois pires que les bêtes. La rousse, elle, elle a vu. Nous, on passait à côté, tous les jours. On ne voulait rien voir.

Repose-toi Jeanne

Impossible ! Jai honte, tu comprends ? Honte devant cette chienne, devant nos silences

Jai raccroché, me suis assise au sol près de mes deux pensionnaires, les genoux serrés contre la poitrine, et jai pleuré tout mon soûl.

Une semaine a filé. Noiraude a repris un peu de forces. Dabord, elle ne faisait que somnoler et picorer. Ensuite, elle a tenté de se lever, maladroitement, mais sest enfin redressée. Margotte ne la quittait pas, comme un guide fidèle.

Tu as trouvé ton meilleur guide, Noiraude, je lui disais.

Toute la cour était vite au courant ; Lucienne sen chargeait.

Tu as entendu ? Jeanne a recueilli deux chiennes !

Oui, et la noire a attendu sur sa chaîne des mois

Et la rousse la nourrie !

Je te jure, cest vrai ! Cest Lucienne qui la vue !

Quand je sortais avec elles, les regards se posaient sur nous, entre sourires et murmures. Certains me félicitaient.

Chapeau, Jeanne, tu es quelquun de bien, massura Michel.

Je ne suis pas grand-chose. La vraie humaine, cest Margotte. Moi, jai juste refusé dêtre indifférente une fois.

Un soir, quelquun frappa à la porte. Une jeune femme, toute timide.

Bonjour, vous êtes Jeanne ?

Cest moi. Que puis-je faire pour vous ?

Je mappelle Pauline. Je suis vétérinaire. Jai entendu parler de vos chiennes Je peux examiner Noiraude ? Sans vous demander un sou.

Gratuitement ?

Oui, ça me tient à cœur. Laissez-moi faire, daccord ?

Pauline ausculta patiemment Noiraude, avant de conclure :

Elle est âgée, épuisée. Elle ne recouvrera pas la vue, mais avec de bons soins elle peut finir paisiblement ses jours.

Elle me tendit des médicaments.

Voici des vitamines, pour ses articulations, et une pommade pour ses coussinets. Je vais tout vous écrire.

Combien vous dois-je ?

Rien du tout, sourit Pauline. Considérez ça comme un cadeau, de ma part et de tous ceux que votre histoire a émue.

Les larmes me remontèrent de nouveau.

Merci.

Cest à nous de vous remercier. Elle caressa Margotte.

Après son départ, je me suis laissée tomber sur le canapé. Noiraude senroulait à mes pieds, Margotte blottie à mes côtés. Pour la première fois depuis tant dannées, jai eu la sensation douce et profonde dêtre à ma place, enfin essentielle pour quelquun.

Et cétait le vrai bonheur.

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