Les gens furent stupéfaits : la chienne dans la maison abandonnée ne nourrissait pas des chiots
Geneviève Martin rentrait dune boulangerie de la Rue du Faubourg, les bras chargés de sacs emplis de victuailles, rêvant à demi de souvenirs anciens et dattentes déçues. Ses genoux la lançaient cruellement, Alice, sa petite-fille, avait promis dappeler mais sétait évaporée, et lhiver flottait entre grésil et brouillard, déroutant comme une chanson oubliée. Les pensées tournoyaient dans sa tête quand soudain elle trébucha, manquant de sétaler sur le trottoir trempé de la banlieue parisienne.
Elle se retourna : une chienne rousse, efflanquée à en voir la lumière passer entre ses côtes, venait de glisser furtivement entre ses jambes. Le poil en bataille, regard brûlant dinquiétude.
Où tu fonces comme ça, vilaine ? laissa-t-elle échapper, hébétée.
La chienne lignora sans ralentir, fendant le monde vers une destination connue delle seule, transportant dans sa gueule un morceau de baguette à demi rongée.
Elle doit bien cacher ses petits quelque part, maugréa Geneviève. Ah, bientôt le printemps, tout le monde se reproduit.
Elle remit son sac sur son épaule, reprenant sa route, mais un malaise insistant lovait une étrangeté dans le spectacle.
Le lendemain, tout recommença. La silhouette rousse retraversait la cour, baguette en gueule, filant droit vers la vieille maison au bout de la rue Jean-Jaurès. Longtemps murée, vidée de ses secrets depuis la mort de Madame Sidonie, la demeure semblait digérer le silence.
Geneviève, regarde ! Ta petite protégée ! lança de son balcon la volubile Colette, ses bigoudis pointant comme des antennes. Tous les jours la même histoire, elle doit fourrer le nez partout pour ramener à manger !
Quel manger ? demanda Geneviève, arrêtée sous la pluie.
Mais regarde ! Du pain, toujours du pain… Elle fouille les poubelles derrière lépicerie, elle rapporte pour ses chiots, jen suis sûre, linstinct maternel, tu sais bien !
Tu crois vraiment que cest pour des chiots ?
Ben, à quoi dautre ? Le printemps tape déjà à la porte, la nature travaille.
Geneviève hocha la tête mais lidée persistait, irritante : logique, les chiots, certes Mais elle ne croyait quà moitié cette logique-là.
La chienne glissa, furtive, à travers la lézarde du portail. Geneviève resta figée un instant, prise dun vieux vertige rêveur.
« Je ne vais pas rester idiote à regarder, pensa-t-elle. Jirai voir. De toute façon, tous les voisins jacassent là-dessus. »
Elle sapprocha du portail déformé, se faufila dans linterstice en étirant sa jupe, grinça contre la rambarde. À lintérieur, lherbe haute jusquaux cuisses, des tessons de verre, une vieille chaise denfant renversée.
Un gémissement ténu flottait dans lair, tout juste un soupir dans la grisaille.
Guidée par la plainte, Geneviève contourna une remise en ruine et sarrêta.
La chienne rousse était assise devant une niche effondrée, devant elle une énorme chienne noire à la gueule cendrée, attachée par une chaîne aussi vieille que la bâtisse.
Aveugle.
Les yeux recouverts dun film laiteux, le corps amaigri, la fourrure en pelotes. Allongée de tout son long, elle respirait à peine.
La chienne rousse posa la baguette devant elle, la poussa du museau, puis attendit, en silence.
La chienne noire devina le pain, le mordit goulûment. La rouquine restait, ni joyeuse ni triste, témoin muet de la procession quotidienne.
Quand le pain fut achevé, la rousse lécha tendrement le museau de laveugle et sallongea contre elle.
Geneviève ne pouvait plus bouger. Elle sentit les larmes chatouiller ses paupières.
« Mon Dieu voilà quelle la nourrit. Chaque jour. Affamée elle-même, et partage tout. »
Combien de temps elle resta là, elle lignorait. Ce nest que lorsque la rouquine leva la tête et planta ses yeux dambre dans ceux de Geneviève quelle revint à la réalité. Un regard : « Alors ? Tu restes plantée là ou tu aides ? »
Attends, jarrive, souffla-t-elle fébrilement.
Elle fit volte-face, courut comme elle navait plus couru depuis vingt ansses genoux protestaient avec âpreté, son souffle sécharpait, mais peu lui importait.
Chez elle, elle réunit tout ce qui pouvait se manger : reste de poulet rôti, soupe, saucisse de Strasbourg, attrapa un bol deau, puis repartit à pas précipités.
La scène navait pas bougé : la chienne rousse couchée près de la vieille aveugle.
Voilà, dit Geneviève en se penchant, haletante. Tiens.
Elle posa le poulet devant la rouquine, mais celle-ci détourna la tête. Oeil fixé sur la noire, rien dautre ne comptait.
Mais, tu es têtue ou quoi ? Il faut aussi manger, regarde-toi, pelée comme un squelette…
Elle comprit alors. Elle plaça la viande devant la noire, qui sanima dun soubresaut, flairant sa pitance, lengloutit dun coup.
La rousse déglutit, mais ne toucha rien tant que la noire neut fini. Puis, dans un geste dextrême précaution, récupéra les miettes.
Voilà, murmura Geneviève.
Les deux chiennes burent longuement. Et elle les regardait, les joues baignées de larmes.
Pourquoi tu pleures ? fit la voix de Colette, apparue tout à coup dans louverture du portail, les bras croisés.
Jai trouvé qui elle nourrit, souffla Geneviève. Ce ne sont pas des chiots.
Colette se tut, narines pincées.
Qui a pu la laisser comme ça ?
Sidonie, sans doute. Elle lattachait là tout le temps Puis, on la oubliée. Personne ne sen est occupé.
Ça fait six mois déjà.
Six mois seule, sur cette chaîne. La seule à lavoir trouvée, cest cette petite rousse. Elle vient lui porter à manger chaque jour.
Colette fit glisser ses doigts sur le flanc de la chienne.
Tes courageuse, toi
Bientôt, le soir venu, le quartier déboula petit à petit dans la cour délabrée. Certains apportaient des boîtes de pâtée, dautres des draps. Les hommes tentèrent de trancher la chaîne, en vain.
Demain, je ramène la disqueuse, lança René, en chef de chantier, mine grave.
Le lendemain, il débarqua avec sa disqueuse. Le petit peuple du quartier se massait à nouveau.
Fais gaffe, René ! cria Colette. Doucement, quelle nait pas peur !
Lengin hurla, des étincelles fusèrent. La noire sursauta, tenta de sébrouer.
La chaîne céda enfin.
Ça y est, elle est libre, souffla René.
Geneviève sagenouilla près de la chienne délivrée, caressant son crâne tout bosselé.
Tu veux venir avec moi ? demanda-t-elle très doucement. Je te nourrirai, tu verras, il fera bon chez moi. Et ta rouquine, je la prends aussi. Vous êtes deux, daccord ?
Un frémissement parcourut la chienne noire, queue faible mais visible.
Geneviève tenta de la porter, mais elle capitulabien trop lourde.
Attendez, je men occupe ! proposa René, soulevant doucement le poids du corps. Où va-t-on ?
Le troisième immeuble. Appartement vingt-et-un.
Le cortège traversa la cour sous le regard muet des voisins écartés. La rousse suivait, oreilles basses, queue recourbée.
Tinquiète pas, souffla Geneviève à ladresse de la rousse. Je vous embarque toutes les deux.
Devant limmeuble, les aînées sur le banc grelottèrent :
Geneviève ! Tu fais entrer des chiens chez toi, maintenant ?
Oui, répondit-elle, tranchante.
Mais ils sont sales, puants, tu vas avoir des problèmes !
Je nettoyerai.
Et les voisins, quen diront-ils ?
Geneviève éclata et sa voix bascula, limpide :
Personne na remarqué que cette pauvre bête restait enchaînée là, aveugle, morte de faim ? Seule la petite rousse la vue ! Nous, on passait devant chaque jour sans voir, sans vouloir voir.
Son cri trembla et se brisa ; silence gêné. Les vieilles détournèrent le regard.
Je savais pas fit lune. On a oublié Sidonie, et après, plus personne
Justement ! Personne ! bredouilla Geneviève, essuyant ses larmes rageuses. Personne navait le temps.
Elle tourna le dos et gravit les marches ; René suivait avec la noire, la rouquine sur ses talons.
Geneviève étendit un plaid sur le plancher, René y déposa délicatement la chienne.
Voilà, dit-il, ça ira ?
Oui, merci. Je vais moccuper delles.
La porte se referma. La rousse se tassa contre la noire et observa Geneviève, vibrant dune gratitude à la fois irréelle et sincère.
Bon, soupira Geneviève, il faut bien faire les présentations. Moi, cest Geneviève. Et vous alors ?
La rousse aboya tout bas.
Tu resteras Cannelle, conclut Geneviève. Et toi Noiraude, ça tirait bien ? Marché conclu ?
Elle apporta une gamelle de bouillie et de viande. Noiraude renifla, hésita, troublée par tant de nouveauté.
Allez, tu peux, souffla Geneviève, lui tendant un petit morceau à la main.
Noiraude lattrapa délicatement.
Voilà, tu es une brave, murmura Geneviève.
Bouffée par bouffée, elle la nourrit, patiente et tendre. Cannelle posa soudain sa tête sur ses genoux, soupirant de confiance. Geneviève perçut dans ce geste toute la gratitude du monde.
Le soir, Colette appela.
Alors, elles tiennent le coup ?
Oui, répondit Geneviève dune voix lasse. Elles dorment.
Et toi, pas couchée ?
Impossible. Je pense.
À quoi donc ?
Un court silence.
Je me dis quon est parfois pires que des bêtes. La chienne, elle, na pas oublié son amie. Alors que nous, on ne veut même pas voir ce qui nous déplaît.
Courage, Geneviève.
Je ne peux pas Jai honte. Honte devant cette chienne, tu comprends ?
Elle raccrocha, sadossa à la porte, se laissa retomber à côté des animaux endormis, serrant ses genoux entre les bras, les larmes roulant à nouveau.
Une semaine passa. Noiraude reprenait doucement force ; elle tenait debout, chancelait, puis marchait, Cannelle à son flanc comme une ombre douce.
Voilà ta guide, Noiraude, disait tendrement Geneviève. Tu peux pas mieux espérer.
Lhistoire fit vite le tour du quartier Colette sen chargea autour dun café, voix basse.
Tas vu ce que Geneviève a fait ? Deux chiens, oui, deux dun coup !
Il paraît que lune était aveugle, laissée là pendant des mois
Et lautre la nourrissait ! Cest fou, tu ne trouves pas ?
Mais je te dis, cest Colette qui la vu de ses yeux !
Quand Geneviève sortait promener Cannelle et Noiraude, on la saluait. On souriait, parfois on secouait la tête.
Tes une femme bien, Geneviève, souffla René un matin. Une vraie personne, toi.
Bof, répondit-elle. Tu vois Cannelle ? Cest elle, la vraie humaine. Moi je nai fait que ne pas passer mon chemin pour une fois.
Un soir, on frappa à la porte. Une jeune femme souriante attendait sur le palier.
Bonjour, cest bien chez Madame Martin ?
Oui Qui êtes-vous ?
Je mappelle Delphine. Je suis vétérinaire. Jai entendu parler de vos chiennes. Je peux examiner Noiraude gratuitement ?
Geneviève hésita :
Gratuitement ?
Bien sûr. Je veux simplement aider. Je vous en prie ?
Delphine ausculta Noiraude longuement, nota des recommandations.
Sa cécité est irréversible et elle est âgée. Mais si on en prend soin, elle ira bien.
Elle sortit des médicaments :
Voilà des vitamines, ceci pour les articulations, ceci pour les coussinets. Je vais tout vous expliquer.
Combien vous dois-je ?
Rien. Cest un petit cadeau, de ma part et de tous ceux touchés par ce que vous avez fait.
Les larmes piquèrent de nouveau les yeux de Geneviève.
Merci.
Cest moi qui vous remercie. Votre histoire fait du bien, vous savez.
Delphine caressa Cannelle.
Après le départ de la jeune femme, Geneviève sassit lourdement sur le canapé. Noiraude sétira à ses pieds, Cannelle se nicha contre sa jambe. Pour la première fois depuis des années, Geneviève sentit comme jamais combien elle était devenue indispensable à ces vies silencieuses.
Et ce fut un vrai bonheur.