Sortie de la cuisine
Madame Lefèvre, vous avez encore mis la casserole au mauvais endroit, Grégoire, le jeune commis avec les mains toujours humides, désigna du menton létagère au-dessus de lévier. Ici cest pour le propre. Le sale, cest là-bas.
Grégoire, je travaille ici depuis trois mois. Je sais très bien où va le propre et où mettre le sale.
Eh bien, parfait alors. Dans ce cas, vous pouvez la déplacer, sil vous plaît ?
Véra la changea de place, silencieuse. Elle navait plus la force dargumenter toute son énergie sétait dissipée avec sa vie davant, avec son fauteuil de rédactrice et la lampe à abat-jour vert quelle adorait, et avec son petit atelier quil avait fallu rendre à dautres, simplement pour payer laide-soignante et les soins pour sa mère.
Le soir suivait son cours au restaurant “LEmpire”. Dans la salle, derrière le mur, cétait leffervescence ; on entendait les voix, des rires, le tintement des verres, lodeur du bœuf avec une sauce au vin. Véra était à lévier, lavant des assiettes que les serveurs apportaient en piles, encore chaudes, parfois avec des restes quelle-même naurait pas pu soffrir. Ses mains rougies par leau, son tablier trempé jusquà la taille.
Elle pensait à son carnet à dessins. Il était rangé dans le vestiaire, petit, à spirale, à la couverture vert-de-gris fanée. Véra lavait acheté en février, avec les derniers euros de lavance, parce que ça, au moins, il lui le fallait. Sans ça, elle serait devenue folle ou elle aurait oublié qui elle était. Plongeuse, cinquante-sept ans ? Non, et oui. Ça, cétait lapparence, la surface. À lintérieur, cétait autre chose.
Les nuits, elle passait des heures dans sa chambre louée rue de la Chaussée. Le radiateur vibrait comme une grosse bête, les voisins parlaient fort. Elle sasseyait à la table, allumait la veilleuse et dessinait. Pour rien, juste pour elle. Ses mains, fatiguées par les lessives du jour, retrouvaient leur précision. Elle dessinait les passants, la vieille dame au chien du matin, des branches givrées, le visage dune caissière dépicerie fatigué mais doux. Son trait tombait presque tout seul, comme si la main se souvenait quand la tête, elle, doutait.
Elle avait illustré durant presque vingt ans. Dabord pour un petit magazine, puis aux Éditions de lHorizon, sur des livres jeunesse. Véra adorait donner vie à des lapins et des renards, qui nétaient jamais de simples animaux, mais bien de petits humains à poils, inquiets ou rêveurs, chacun son caractère. Elle aimait recevoir les exemplaires auteurs, tenir le livre, tourner les pages : « ça, cest moi qui lai dessiné ! »
Puis la crise sétait invitée. Dabord, moins de tirages ; ensuite, moins déquipes ; enfin, un « Madame Lefèvre, on vous apprécie beaucoup, mais » Rien de bon ne suit jamais ce genre de phrases. Elle avait quarante-quatre ans, sans emploi, sans revenu constant, avec la désagréable impression que la terre senfonçait sous ses pieds.
Son mariage était déjà sur la corde raide. Son ex-mari, André, était quelquun de bien, mais pas du genre solide au bon moment. Quand tout allait bien, il était généreux. Dès que ça coinçait, il devenait grincheux, râlait, puis passait son temps dehors. Véra voulait y croire puis elle navait plus pu ignorer. La rupture arriva sans scandale, presque calmement, deux personnes trop fatiguées pour hausser la voix.
Et puis sa mère tomba malade.
Un AVC. Côté gauche. Dabord lhôpital, puis la maison, puis lhôpital encore. Véra traversait Paris tous les jours pour les soins, laide-soignante, les médicaments. Le freelance ne rapportait plus rien. Son petit atelier était devenu un luxe impossible. Elle avait dû tout arrêter. Il fallait trouver un emploi stable, à horaires fixes. Ce qui soffrait, cétait le plonge, rien dautre.
Sa mère est partie un matin doctobre, paisiblement, comme si elle avait simplement décidé de ne pas se réveiller. Véra sest retrouvée seule avec ses dettes et des assiettes à laver, cinq jours par semaine.
Voilà comment elle sétait retrouvée ici.
Madame Lefèvre, y a de la vaisselle qui sempile encore ! cria Grégoire du fond de la cuisine.
Jarrive.
Elle attrapa le plateau et retourna à lévier.
Ce soir-là, les clients de “LEmpire” étaient comme dhabitude : dames en robe, hommes en costume, parfois des jeunes bruyants et sûrs deux, dautres fois les couples daffaires qui dînaient sans se regarder, les yeux rivés à leur portable. Véra nen voyait rien, coincée derrière les portes de la cuisine, mais elle entendait tout. Les voix, les rires, les verres parfois, un éclat, si quelque chose nallait pas.
Un client particulier venait chaque semaine. Si Véra connaissait son existence, cest parce que Séverine, une serveuse, avait lâché un jour dans les vestiaires :
Celui de la table six, il est toujours seul. Commande la même chose, mange lentement, jamais son portable. Il regarde par la fenêtre. Un peu bizarre, non ?
Ça se trouve, il est juste seul, répondit Véra.
Moi aussi je suis seule, mais je pars au moins boire un verre avec une copine.
Véra na pas insisté. Elle savait que la solitude, cest pas une histoire de navoir personne, mais de navoir plus personne qui sait vraiment vous entendre.
Ce client venait les mercredis et vendredis. Il prenait de lagneau ou du bœuf, un verre de rouge, parfois une soupe. Les pourboires : généreux, mais discrets, glissés dans la soucoupe. Il sappelait Alain Girard, ça, Véra lapprendra plus tard. Pour linstant, elle lavait des assiettes et pensait à son carnet.
Ce vendredi-là, rien dextraordinaire. Véra à la plonge, leau qui brûlait, la vapeur qui piquait les yeux, Grégoire au téléphone dans un coin, le lave-vaisselle ronflant, le brouhaha habituel de la salle.
Puis soudain, le bruit a changé.
Pas dun coup. Lentement. Mais il y avait quelque chose de différent. Véra a senti que ça clochait. Ensuite, un cri bref. Puis dautres voix, plus paniquées. Puis quelquun a hurlé vraiment.
Véra sest essuyé les mains et sest précipitée vers la porte.
La porte coupe-feu de la salle était entrouverte. Elle la poussée.
À la table six, un homme assez massif, costume gris foncé, avait lair très mal. Il ne sévanouissait pas, mais son visage était complètement changé : il portait ses mains à sa gorge, un geste que Véra connaissait, pour lavoir déjà vu dans la chambre de sa mère à lhôpital.
Autour de lui, les serveurs se tapaient dans le dos, perdus ; la responsable, madame Marin, la main sur la bouche : « Appelez le Samu ! Vite ! » Un client se levait de sa chaise.
Véra sest avancée sans réfléchir. Juste, elle est allée derrière lhomme, la attrapé, a placé son poing au-dessus du nombril, recouvert de lautre main, et a appuyé. Une fois. Encore. Lhomme était lourd, elle a presque dû se suspendre à lui de tout son poids. Encore. Et alors il a toussé, quelque chose est ressorti, il sest remis à respirer, rauque dabord, puis normalement.
Véra a relâché prise et reculé dun pas.
Un silence de trois secondes. Puis la salle sest réveillée, tout le monde parlait en même temps. Madame Marin sest précipitée, Séverine a apporté un verre deau, un client a commencé à applaudir et dautres lont suivi.
Véra, debout au milieu de la salle dans son tablier détrempé et les mains rougies, hésitait sur la suite.
Vous êtes médecin ? demanda madame Marin.
Non. Je fais la plonge.
Elle est retournée à la cuisine.
Ses mains tremblaient un peu sous leau. Grégoire la regardait, bouche bée.
Quest-ce qui sest passé ?
Un client sest étouffé, cest bon maintenant.
Vous lavez sauvé ?
Grégoire, arrête de regarder, y a de la vaisselle en attente.
Elle reprit léponge, retourna à ses assiettes. Et il y en avait encore un paquet.
Vingt minutes plus tard, la porte de la cuisine souvre chose rare, aucun client nentre jamais ici, cest à peine si madame Marin sautorise à passer. Mais là, lhomme au costume sombre entre, jette un œil, et demande :
Sil vous plaît, où est la dame qui qui vient de maider ?
Grégoire désigna Véra du doigt.
Lhomme sapprocha de lévier. Véra venait de rincer un saladier, elle mit un instant à se retourner. Lorsquelle le fit, elle croisa son regard : grand, large dépaules, autour de cinquante ans, cheveux foncés, un peu gris, visage fatigué, pas fait pour le sourire. Les yeux gris, enfoncés, trahissant des semaines difficiles.
Vous êtes Véra ? On ma dit.
Oui.
Un silence embarrassé. Puis il lâcha, très simplement :
Je voulais vous remercier. Je ne sais pas comment. Mais merci.
Pas besoin, vraiment. Tout va bien.
Non, justement. Jaurais pu il sinterrompit, la main sur le front si vous nétiez pas arrivée si vite
Nimporte qui serait sorti en entendant crier. Il fallait juste savoir que faire.
Oui, mais cest vous qui êtes venue. Et vous saviez.
Véra posa son saladier, prit une assiette. Il resta planté là.
Cest à vous ? demanda-t-il soudain.
Elle se retourna. Il désignait son carnet posé sur la table près de lévier, là où elle posait ses affaires aux pauses. Elle lavait pris du vestiaire pour pouvoir dessiner entre deux services, mais navait pas eu le temps.
Oui.
Je peux ?
Elle haussa les épaules. Il ouvrit le carnet à la première page : une vieille dame avec son chien, celle de lentrée. Véra lavait croquée plusieurs nuits de suite, chaque fois avec plus de rides, des bottines lourdes, une manière de tenir la laisse pas fermement, mais par habitude.
Lhomme feuilleta. Une branche givrée, un gamin sur une balançoire, imaginaire mais plus vrai que nature, un croquis du marché, vibrant, pris sur le vif. Beaucoup de mains, dans toutes les positions sa manie dartiste, depuis lécole dart.
Il tournait les pages, longtemps, sans un mot.
Vous êtes artiste, dit-il. Ce nétait pas une question. Cétait un fait.
Je lai été. Maintenant, je fais la plonge.
Pourquoi ?
Par nécessité.
Il fit oui de la tête. Regarda encore la page du marché, referma le carnet, le reposa. Attends. Véra pensa quil allait juste la remercier et repartir. Mais non.
Je mappelle Alain Girard. Je suis architecte. Jaurais une proposition pour vous, mais dabord je voulais vous demander : vous ne pouvez vraiment pas vivre de vos dessins ? il indiqua le carnet.
Véra le fixa. Grégoire épluchait des pommes de terre de façon ostensible, mais tendait loreille.
Ça dépend ce quon appelle en vivre.
Travail. Être payée, quoi.
Ecoutez, Alain. Vous venez détouffer, vous devriez plutôt rentrer et vous reposer.
Je me reposerai. Mais dites-moi : ça vous intéresserait ? Un vrai boulot, dans votre domaine ?
Il y avait dans sa façon de demander quelque chose de si direct, sans forcer. Pas dinsistance, simplement une sincérité.
Ça dépend de loffre, répondit Véra avec prudence.
Il sortit une carte de visite blanche, mate, sans fioritures.
Appelez-moi demain. Ou donnez-moi votre numéro, jappelle. Je vous expliquerai. Ce nest pas par politesse. Jai vraiment besoin dun œil comme le vôtre.
Un œil comme quoi ?
Il regarda de nouveau le carnet.
Comme celui-là.
Il la salua, presque un salut, et sortit. Grégoire lui lança un regard, puis à Véra :
Eh bien, eh bien, fit-il.
Va finir tes patates, répondit-elle gentiment.
Véra glissa la carte dans la poche de son tablier. Les mains encore humides, les voix dans la salle derrière la porte comme si de rien nétait.
Ce soir, Véra eut du mal à dormir. Allongée sur son lit, à regarder le plafond, à écouter le chauffage. Elle pensait à son carnet. À la façon dont il avait tourné les pages. Depuis longtemps, personne navait regardé ses dessins ainsi : avec attention, pas des compliments de façade, mais un vrai intérêt. Il navait même pas dit que cétait beau. Juste regardé. Et son visage changeait en regardant.
Le matin, samedi, elle prit sa carte, la garda un moment dans la main. Puis elle appela.
Il répondit comme sil attendait.
Bonjour, madame Lefèvre.
Comment connaissez-vous mon nom ?
Demandé à la responsable, hier soir. Parlez-moi de vous, si vous voulez. Ensuite, je vous raconterai mon projet.
Elle raconta, rapidement. Lédition, le dessin, la crise, sa mère, le divorce. Il écouta sans interrompre. Puis ce fut à lui.
Il avait créé son agence darchitecture douze ans plus tôt, après avoir quitté un gros cabinet. Petite équipe, projets variés : logements, espaces publics. Un an plus tôt, ils avaient décroché laménagement du nouveau parc au bord de la Seine, un gros projet. Les plans étaient prêts, tout au carré, mais au final, ça ne collait pas.
Les plans sont morts, dit-il. Vous voyez ? Tout est juste, mais on ne sent pas la vie. Ça manque dhumains. Il nous faut des illustrations vivantes, que la commission projette ce quon veut faire. Quils imaginent : ici les mamies papotent, là les enfants jouent, là un lecteur sous un arbre Vous voyez ?
Je vois.
Vos dessins, ce que jai vu hier. Vous avez ce don. Faire du vivant.
Un temps. Véra demanda :
Et pour quand ?
Quatre semaines. La présentation devant la commission durbanisme. Si ça passe, le parc se fait. Ce sera vrai. Des gens y marcheront.
Quelque chose se réveilla en elle à ces mots. Même elle ne sy attendait pas.
Daccord, accepta-t-elle. Quand puis-je voir vos plans ?
Aujourdhui si vous voulez.
Le bureau dAlain Girard était dans un vieil immeuble du centre, troisième étage, escalier en bois peint en blanc. Grandes pièces, plafonds hauts, murs tapissés de plans, maquettes sur les étagères. Ça sentait le papier, le crayon et un peu le café.
Ils étaient quatre. Un jeune, Thomas, immense casque autour du cou, une femme stricte, Françoise, cheveux courts, les structures cétait elle ; un ébéniste retraité, monsieur Bertrand, les maquettes ; un autre, plus jeune, Hugo, qui soccupait de lordi.
Alain installa les plans du parc sur la table, cala les coins avec des règles lourdes et expliqua, sans jargon : lallée centrale, la fontaine, les coins enfants, les bancs, les arbres selon le plan.
Véra regarda les plans en essayant dimaginer la vie, pas les lignes. Là, un monsieur promène son chien à 7h ; ici, une maman arrive avec sa poussette ; là, un couple se pose le vendredi soir.
Je peux aller sur place ? demanda-t-elle.
Sur les quais ? Bien sûr. Maintenant, si vous voulez.
Maintenant.
Ils y allèrent à pied. Quinze minutes. Presque sans échanger un mot. Véra portait son carnet, Alain marchait les mains dans les poches, regardant autour, une démarche lente, celle de lhabitude dobserver.
La Seine était encore grise, pas tout à fait printemps, les arbres nus, la terre mouillée, mais leau déjà en mouvement. Rare passants, quelques vélos, les deux vieux bancs verts. Le terrain destiné au parc : de la pelouse écrasée, deux arbres. Sinistre.
Véra sarrêta, jeta un œil circulaire, sortit son carnet.
Vous allez dessiner là ? demanda Alain.
Un croquis. Pour mémoriser lodeur.
Il la dévisagea, intrigué.
Lodeur ?
Oui. Leau, la terre, les feuilles mortes. Après, ça se voit dans la couleur, même sans vouloir.
Il resta silencieux. Véra crayonna vite, juste pour graver les formes : la berge, les arbres, la silhouette dun cycliste, deux enfants.
Alain observait la Seine. Son visage était concentré, presque fermé pas triste, plutôt en retrait.
Votre femme aimait ce genre dendroit ? demanda Véra, et se reprit aussitôt. Désolée cela ne me regarde pas.
Ce nest rien. Elle aimait la mer. Elle disait : la rivière rend mélancolique, cest trop lent. Un silence. Elle est morte il y a huit mois. Cancer. Quatre mois, cétait fini.
Je suis navrée.
Merci.
Ils nen dirent pas plus. Véra dessina, Alain resta debout, le vent davril soufflait, froid mais déjà chargé deau.
De retour au bureau, ils prirent un café, Alain détailla le cahier des charges : une vingtaine de planches, différents endroits du parc, chacun à une heure, en vie, jamais figé. Il fallait que la commission voit des scènes réelles.
Jai compris, répondit Véra. Donnez-moi une semaine pour les cinq premières. On verra si ça va.
Daccord.
Elle rentra dans sa chambre rue de la Chaussée. Le radiateur bourdonnait. Sa tasse de thé du matin sur le bureau. Elle posa son carnet, prit un crayon, réfléchit par quoi commencer.
La première planche était prête dans la nuit : une allée à laube, presque déserte, un vieux monsieur au chien, plus loin une silhouette floue. Jeunes feuilles, banc occupé par une femme qui lit. On sentait quelle était bien, juste là.
Le lendemain, Véra montra le dessin à Alain. Long silence.
Cest ça, murmura-t-il. Tout à fait ça.
Françoise, la femme stricte, vint voir, resta muette.
Parfait, lâcha-t-elle.
Véra sentit quelque chose quelle navait plus connu depuis longtemps. Pas la joie, mais une satisfaction intense : la sensation davoir vraiment touché juste.
Pendant deux semaines, elle travailla tous les jours. Matins sur les quais, observation, croquis ; laprès-midi, elle finalisait ses planches au bureau ou chez elle. Alain passait, parfois suggérait : « Ce banc plus là, selon le plan », ou alors il se taisait, ce qui était aussi une approbation.
Peu à peu, ils papotaient, pas seulement boulot. Parfois, ils marchaient ensemble le long de la Seine. Alain expliquait lidée du parc, pourquoi tel coude, telle aire de repos. Il parlait comme on parle de ce quon aime vraiment.
Vous savez la différence entre un bon et un mauvais espace public ? lança-t-il un jour.
Non, vas-y.
Un bon, cest celui où chacun trouve sa place. Parce que cest parfait, exactement là. Un banc à lombre, cest LE bon spot. Si les gens le choisissent spontanément, cest gagné.
Véra sourit.
Ça fait longtemps que tu penses comme ça ?
Depuis la fac. Un prof a dit : « larchitecture, cest pas des bâtiments, cest leffet dun bâtiment sur ceux qui le croisent ». Je lai noté. Jamais oublié.
Un bon prof, alors.
Il nest plus là Mais jentends encore sa voix.
Leurs conversations restaient à cette échelle : pas de grands sujets, mais du vrai. Véra raconta ses livres jeunesse, ses personnages fétiches, son fameux renard, quelle avait dû dessiner deux fois et dont elle perdit le portrait lors dun déménagement. Alain hochait la tête, parfois souriait, toujours avec chaleur.
Moi aussi, jai ce projet “spécial” fit-il. Ma première maison de campagne. Toute petite, rien dexceptionnel. Mais cest le projet que jai en mémoire, plus que tous les chantiers prestigieux.
Pourquoi ?
Je ne sais pas. Parfois, un petit truc touche plus droit quun chef-dœuvre.
Un jour, ils se réfugièrent prendre un verre après une promenande frigorifiante. Alain, regardant dehors, lâcha :
Vous navez pas lair dapprécier faire la plonge.
Jai jamais dit le contraire.
Pourquoi alors rester si longtemps ? Un boulot dillustration, cest possible quand on a votre talent.
Possible, mais trop incertain. Il fallait une fiche de paie pour rembourser les dettes.
Il en reste ?
Bientôt tout payé.
Il hocha la tête.
Vous savez, la responsable a su que vous quittez “LEmpire” ?
Jai posé un congé sans solde. Le temps du projet.
Et après ?
Véra baissa les yeux vers sa tasse.
On verra bien. Je suppose tu sais maintenant ce que je sais faire.
Il détourna les yeux, comme sil nosait pas en dire plus. Véra le sentit, ninsista pas.
Le travail avançait vite. Les croquis sempilaient. Véra trouva son rythme : quai le matin, dessin ensuite, le soir relecture du travail. Elle croquait des gens : un couple regardant la Seine, une mamie nourrissant les pigeons, des ados à vélo, une meute de chiens le dimanche, une maman à la branche fleurie.
Alain jetait parfois un œil :
Celle-ci, la femme, plus près de la fontaine. Le banc est là selon le plan.
Daccord.
Là, mets une ambiance de soir On prévoit un éclairage spécial.
Montre-moi les lampadaires.
Il montrait sur le plan. Elle hochait la tête et repartait. Parfois, ça chauffait.
Alain, ton allée est trop droite. À la longue, marcher en ligne, cest monotone. Un virage, ce serait mieux, non ?
Il étudiait le plan.
Cest impossible à modifier : ils passent des conduites dessous.
Mais les arbres, on peut au moins les planter moins au cordeau ?
Un moment de réflexion.
Il faut demander à Françoise.
Françoise accepta. On déplaça arbres et ombres, ce qui donna à lallée le naturel dun vrai lieu.
Voilà, fit Véra, fière en montrant la planche.
Alain observa longtemps.
Vous aviez raison.
Au bureau, on laccepta sans mots. Thomas, le jeune branché, vint un jour la regarder dessiner, puis questionna :
Toujours sur papier ? Pas de tablette ?
Je sais faire aussi mais ce nest pas pareil.
Pourquoi ?
Le papier, cest la main qui pense.
Il parut noter la leçon.
Monsieur Bertrand, le maquettiste, lui apporta un thé un matin sans commentaire. Le plus beau compliment du monde.
Il y eut aussi des ratés. Trois planches refaites vingt fois, jamais satisfaisantes : la zone de jeux. Les figures denfants trop convenues. Véra jeta tout. Puis elle alla observer les enfants du square voisin. Resta assise une heure. Regarda. Elle dessina le petit garçon qui bâtissait des tours dans le sable, un autre qui grimpait la tête en bas, des fillettes à la corde à sauter, une mère soulevant son fils et riant.
Trois planches en deux jours.
Quand elle les montra à Alain, il resta médusé.
Doù viennent ces enfants ?
Du square den face.
On voit quils sont vrais.
Ils le sont.
La dernière semaine arriva. Tout était presque prêt. Le bureau préparait la présentation finale. Alain bossait tard, la lumière restait allumée bien après vingt et une heures.
Un soir, elle sattarda elle aussi. Il ne restait queux. Alain à son bureau central, elle sur une planche finale. Silence, si ce nest le frottement du crayon et la manie dAlain de soupirer dans sa réflexion.
Elle a vu ce projet, votre femme ? demanda Véra.
Un temps avant la réponse.
Oui, le début. On avait remporté lappel doffres quand on lui a découvert la maladie. Elle était contente, disait : “il va être bien, ton parc, jirai marcher dedans.” Elle na pas eu le temps.
Cest pour ça que vous broyez du noir ? Toujours seul, sans appétit, à “LEmpire” ?
Il la fixa.
Vous saviez pour moi ?
Séverine, la serveuse, mavait parlé de vous. Elle avait de la peine.
Un coin de sourire.
Tiens donc.
Elle disait chaque mercredi que ça se voyait, votre solitude.
Jaurais cru linverse.
On croit être invisible, mais tout le monde voit.
Silence lourd de sens.
Vous êtes seule vous aussi ?
Je létais. Maintenant je ne sais plus. Jai une raison de me lever, de dessiner. Cest beaucoup.
Oui, cest beaucoup.
Le silence de connivence. Pas gêné. Juste partagé.
Après le départ de Claire, jai eu limpression que tout les bureaux, les concours, tout navait plus de sens. Elle et moi, on disait toujours : “On ira plus tard, on se reposera plus tard”. Plus tard nest jamais venu.
Je sais. Moi aussi, je disais “plus tard”, avec ma mère.
Elle nest plus là ?
Depuis lan dernier.
Il acquiesça, grave, comme un collègue sachant exactement quoi dire sans mots.
Ce soir-là, ils sortirent ensemble. Nuit fraîche, Paris bruissait. Véra remit son manteau.
Vous rentrez à pied ? demanda Alain.
Non, jai mon bus. Faut rejoindre la Chaussée.
Je vous accompagne.
Ils marchèrent ensemble vers larrêt. À mi-parcours, Alain sarrêta.
Madame Lefèvre
Véra.
Véra. Après la soutenance, quoiquil arrive, je veux vous proposer une place fixe. Pas un CDD. On démarre dautres projets, on a besoin de regards comme le vôtre. Dartiste qui voit lhumain dans les lieux. Cest très sérieux.
Elle sarrêta.
Ce nest pas une question de reconnaissance, hein ?
Si je voulais, je vous aurais offert des fleurs. Là, cest juste logique.
Elle rit, doucement, mais sincèrement.
Daccord. Je vais réfléchir.
Pas trop longtemps.
Le bus arriva. Elle monta. Lui, debout, la regardait séloigner elle le vit par la vitre arrière.
Jour de la soutenance : jeudi.
Au bureau, tout le monde était tendu. Françoise recalculait tout. Hugo soignait la version numérique des planches de Véra. Monsieur Bertrand posa la maquette sur la table, toute fine, couverte de petits arbres en éponge verte. Alain faisait les cent pas, café en main.
Véra passait en revue ses dessins. Vingt-deux planches. Le matin sur lallée, la fontaine à midi, laire de jeux, le soir aux lampadaires, un garçon sur un banc, des amoureux au bord de leau, une grand-mère avec ses pigeons, la pluie sous lauvent
Ça va ? souffla Alain en passant derrière elle.
Un peu nerveuse.
Tinquiète. Ils sont beaux.
Les dessins ou les membres du jury ?
Les dessins.
Un sourire.
La commission durbanisme se tenait dans un grand bâtiment du centre-ville, salle lumineuse, énorme table, baies vitrées. Huit membres, la plupart en costume gris. Alain débuta avec les plans, exposa tout clairement, Françoise détailla les techniques et normes. Hugo lança la présentation animée.
Puis Alain enchaîna :
Nous voulions aussi montrer une série dillustrations. Pour donner à voir la vie quon imagine ici.
Il sortit les planches de Véra et les présenta, une par une, sans commentaire.
Silence.
Un membre âgé, sourcils fournis, prend la planche de lallée matinale et la fixe longtemps.
Ce sont des dessins ? Pas des photos ?
Des dessins, faits sur place.
Ils sont pleins de vie, grommela le vieux monsieur, pour lui, mais Véra lentendit.
Des questions ensuite, techniques, sur les finances, les normes. Alain répondait, Françoise aussi. Véra, en retrait. À la toute fin, une jurée à perles demanda si elle pouvait garder la planche aux pigeons. Véra esquissa un sourire.
Décision immédiate : projet accepté, seuls quelques délais à discuter. Alain accepta.
Dans le hall, Françoise serra la main dAlain, puis à Véra. Hugo souffla « super ». Monsieur Bertrand était resté au bureau, mais transféra un sms : « Bravo ! »
Alain vint voir Véra près de la fenêtre. Dehors, Paris achevait sa mue de printemps, gens en bras de chemise, platanes feuillus.
Eh voilà, dit-il.
Eh oui, acquiesça-t-elle.
On va sur les quais ?
Maintenant ?
Oui. Je veux revoir lendroit, après.
Ils y allèrent à pied. La ville sentait le bitume chaud, les peupliers, la Seine. Alain marchait à son rythme, Véra son carnet en main.
Le quai les accueillit en pleine lumière. La Seine luisait, les bancs occupés, quelques chiens. Lespace du futur parc restait laid, la terre nue, deux arbres. Mais maintenant, Véra le connaissait intimement. Elle lavait dessiné, vingt angles, tous familiers.
Ils sarrêtèrent près de leau. Le vent piquait, Véra referma son manteau.
Ce sera un bel endroit, dit-elle.
Oui, répondit-il.
Pause. Une jeune maman file, poussette au vent, riant dans son portable.
Véra, fit-il.
Oui ?
Il regardait la Seine, pas elle.
Jai passé longtemps à être entouré mais vide, vous voyez ?
Je sais.
Ces semaines je ne saurais lexprimer. Jai repris goût à venir le matin, pas au travail juste, à venir.
Véra fixait leau sombre. La Seine, toujours indifférente.
Vous disiez que Claire naimait pas les rivières Trop lentes ?
Oui.
Moi, au contraire, jai toujours aimé ce qui va lentement.
Il la regarda enfin, longuement, sérieux, sans détour.
Je suis heureux que vous soyez sortie de la cuisine ce soir-là.
Moi aussi, même si jai couru sans réfléchir, juste parce que vous étouffiez.
Justement.
Elle ne comprit pas tout de suite. Puis si. Il ne parlait pas seulement de ce soir-là.
Alain, souffla-t-elle sans assurance.
Oui ?
Je ne suis pas douée pour les grandes déclarations.
Moi non plus.
Alors, on est quittes.
Il éclata de rire. Vrai, profond la première fois quelle lentendait vraiment rire.
Cétait un rire contenu et chaud. Étonnamment doux.
Véra, lança-t-il ensuite.
Quoi ?
Je vous invite à dîner ? Pas à “LEmpire”. Un vrai resto.
La cuisine de “LEmpire” est excellente.
Oui, mais difficile de regarder en face la patronne après ce fameux soir.
Elle simagina la tête de madame Marin et répondit :
Cest pas faux.
Alors, daccord ?
Véra ouvrit son carnet, une page blanche. Elle observa la Seine, les arbres, une famille assise sur le banc. Elle commença à crayonner. Il la regardait faire.
Daccord, répondit-elle sans lever les yeux.
Il ne dit rien, seulement se plaça à ses côtés.