Sortie de la cuisine

Sortie de la cuisine

Madame Leroux, vous avez encore rangé la casserole au mauvais endroit, fit remarquer Grégoire, le jeune commis au tablier toujours humide, en désignant létagère au-dessus de lévier. Ici, cest pour la vaisselle propre. Celle-ci doit aller là-bas.

Grégoire, cela fait trois mois que je travaille ici. Je sais où va la vaisselle propre, et où la sale.

Cest parfait alors. Veuillez la changer de place.

Je déplaçai la casserole sans rien ajouter. Je navais plus la force de discuter, lénergie sétait envolée avec mon ancienne vie, ce fauteuil de rédactrice que jaimais tant et cette lampe à abat-jour vert, désormais laissée à dautres, ainsi que mon atelier dillustratrice, rendu à contre-cœur afin de payer la maison de repos de maman, les injections, laide-soignante.

La soirée battait son plein au restaurant « LEmpire ». De lautre côté de la cloison, les convives animaient la salle : rires, verres qui sentrechoquaient, odeur de viande juteuse et sauce au Bordeaux. Moi, jétais plantée devant le grand évier en inox à récurer les assiettes, empilées, brûlantes, encore couvertes de plats dont je navais même plus les moyens de me payer une bouchée. Mes mains étaient rouges de la chaleur, mon tablier imbibé, jusquà la taille.

Je pensais à mon carnet de croquis. Il mattendait dans mon casier au vestiaire, un petit carnet à spirale, la couverture vert-de-gris fanée, qui ressemblait à un vieux brin dherbe dété. Je lavais acheté en février, avec mes derniers euros davance, car sinon, jaurais perdu pied, perdu jusquà la mémoire de qui jétais. Laveuse de vaisselle, à cinquante-sept ans ? Oui… Et non. À lextérieur, peut-être, mais à lintérieur, cétait tout autre chose.

Le soir, dans ma chambre louée rue des Saules, où le radiateur ronronnait sans répit et où les voisins parlaient fort à travers les cloisons, je masseyais au bureau, jallumais ma petite lampe et je dessinais. Pour moi seule. Mes mains, fatiguées du travail à leau chaude, retrouvaient soudain leur justesse, leur agilité. Je faisais surgir des rues, des passants, une vieille dame promenant un chien croisé que je voyais tous les matins devant limmeuble, une branche givrée dehors, le visage de la caissière de lépicerie en face, épuisée et douce à la fois. Les traits glissaient deux-mêmes sur le papier, comme si la main se souvenait des gestes alors que la tête ne voulait plus croire en rien.

Javais été illustratrice pendant presque vingt ans. Javais commencé dans un petit magazine, puis avait intégré la maison dédition « Méridienne », spécialisée dans les livres jeunesse. Jadorais cela, inventer des lapins espiègles et des renards malicieux, humains sous leur pelage, avec leurs inquiétudes et leurs petits espoirs. Jadorais recevoir mes exemplaires, feuilleter les pages et me dire : « Cest moi qui ai donné vie à cet univers. »

Ensuite, la crise est arrivée. Les tirages ont fondu, le service a fermé, puis : « Madame Leroux, nous apprécions beaucoup votre travail mais… » Le fameux « mais ». À quarante-quatre ans, je me suis retrouvée sans emploi, sans revenus fixes, avec limpression que la vie seffondrait sous moi.

Mon mariage était déjà fragilisé. Denis, mon mari, était un homme bon, mais il manquait de force dans les moments capitaux. Quand il y avait de largent, il était généreux. Quand il ny en avait plus, il devenait irritable, puis plein de reproches, et finissait par ne plus rentrer le soir. Jai espéré jusquau bout, puis jai dû ouvrir les yeux. Notre séparation fut calme, résignée, comme deux personnes trop fatiguées pour crier.

Ensuite, maman est tombée malade.

Un AVC. Le côté gauche paralysé. Elle a alterné entre lhôpital et la maison, puis à nouveau lhôpital. Chaque jour je traversais tout Paris pour la voir, payer laide-soignante, les soins, les médicaments. Le travail en freelance rapportait trop peu. Mon atelier, devenu un luxe hors de portée, a dû être abandonné. Il fallait une paie, un horaire stable, peu importait le poste.

Maman sest éteinte en octobre dernier. Doucement, comme fatiguée de lutter, elle a simplement choisi de ne plus se réveiller. Je me suis retrouvée seule, avec mes dettes, une chambre de location et ces montagnes de vaisselle à récurer cinq jours par semaine.

Voilà comment jen suis arrivée ici.

Madame Leroux, il y a encore une pile ! cria Grégoire depuis le fond de la cuisine.

Jarrive.

Je pris le plateau, repartis vers lévier.

Le soir, au « LEmpire », lambiance ne variait guère : dames élégantes, messieurs en veste, parfois des jeunes bruyants, sûrs deux, parfois des couples occupés à leurs téléphones plutôt quà leurs assiettes. Moi, tout ça, je ne le voyais pas derrière les lourdes portes battantes de la cuisine, mais je le percevais : éclats de voix, tintements, un ton qui monte si un plat déçoit.

Il y avait ce client qui revenait chaque semaine. Je nen savais rien, mais Sophie, la serveuse, me racontait parfois au vestiaire :

Celui du sixième, toujours seul. Commande toujours la même chose, mange lentement, jamais rivé à son portable. Il passe lheure à regarder dehors. Drôle de client.

Cest peut-être simplement quelquun de solitaire, dis-je.

Peut-être, mais moi, même seule, je préfère papoter avec mes copines !

Je ne répondis pas. Je savais quil existait toutes sortes de solitude. Quand il manque quelquun qui vous écoutait vraiment, alors on peut être seul même au cœur dune foule.

Ce client du six revenait chaque mercredi et vendredi. Toujours son agneau ou son bœuf, un verre de Bordeaux, parfois une soupe, pourboires généreux, posés discrètement. Son nom : Antoine Morel. Je ne lappris que plus tard. Pour linstant, je récurais la vaisselle en songeant à mon carnet.

Ce vendredi-là, tout se passait comme dhabitude. Jétais à lévier, leau chaude me piquait les yeux. Grégoire téléphonait dans un coin. La machine tournait à plein régime. Dans la salle, le brouhaha était constant.

Puis, il changea.

Rien de brutal, mais quelque chose dissonait, un nouveau ton sinvitait. Je sentis que quelque chose nallait pas, avant même que je lidentifie avec certitude. Un cri étouffé, des voix tendues, un hurlement authentique, effrayé.

Jessuyai mes mains sur mon tablier et sortis dans le couloir.

La porte métallique vers la salle était entrouverte. Je la poussai.

À la table six, un homme dune cinquantaine dannées, large dépaules dans une veste anthracite, fixait le vide un instant, son visage se transformait, il portait la main à sa gorge. Je reconnus immédiatement le geste : celui de létouffement. Cétait arrivé autrefois à un voisin de chambre de ma mère à lhôpital.

Autour, deux serveurs paniqués se tapaient maladroitement lépaule, incapables de réagir. La patronne, Madame Marin, la main sur la bouche, pressait : « Vite, quelquun téléphone au SAMU ! » Un client sétait levé.

Je me frayai un passage, sans réfléchir. Arrivée à la table, je me postai derrière lhomme, passai mes bras autour de lui, trouvai le point juste au-dessus du nombril, serrai mon poing, superposai mes mains, et exerçai la pression. Une fois. Puis encore. Il était lourd mais, cramponnée au sol, jinsistai, encore. Il toussa, recracha, puis reprit son souffle, rauque dabord, puis régulier.

Je lâchai prise et fis un pas en arrière.

Le silence tomba dans la salle, trois secondes suspendues. Puis tout le monde parla à la fois. Madame Marin sempressa auprès de lui, Sophie apporta un verre deau, un client se mit à applaudir, aussitôt suivi par dautres.

Moi, au milieu de la salle, tablier trempé, mains rouges, je me demandai ce que je devais faire.

Vous êtes médecin ? demanda Madame Marin.

Non. Je lave la vaisselle.

Je tournai les talons et regagnai la cuisine.

Sous le robinet, je rince mes mains tremblantes. Grégoire me dévisageait, bouche bée.

Quest-ce qui sest passé là-bas ?

Un client sest étouffé. Cest fini, cest bon maintenant.

Mais vous lavez sauvé ?

Grégoire, arrête de rêvasser, il en reste plein, là.

Je pris léponge, revins à mon poste. La vaisselle saccumulait.

Une vingtaine de minutes plus tard, la porte de la cuisine grince. Surpris. Les clients, normalement, nentraient jamais ici. Madame Marin veillait à ce que ce soit strict. Mais lhomme à la veste anthracite est entré, hésite, puis demande :

Excusez-moi, je cherche la dame qui vient de maider.

Grégoire pointe un doigt vers moi, muet.

Lhomme approche de lévier. Je viens de finir un grand saladier ; il sarrête à un mètre. Grand, massif, la cinquantaine passée, cheveux bruns striés de gris, traits tirés, lair dun homme éprouvé mais digne.

Vous êtes Madame Leroux ? Cest ce quon ma dit.

Oui.

Il hésite ; puis simplement :

Je voulais vous dire merci. Je ne sais pas comment juste, merci.

Il ny a pas de quoi. Tout va bien.

Non, justement. Jaurais pu Il sinterrompt, se passe la main sur le front. Sans vous…

Quelquun dautre serait intervenu. Il fallait juste savoir quoi faire, cest tout.

Mais cest vous qui lavez fait. Et vous saviez.

Je pose le saladier, attrape lassiette suivante. Il reste.

Cela vous appartient ? demande-t-il soudainement.

Je me retourne. Il désigne le petit carnet posé à côté de lévier. Je lavais sorti pendant la pause, pensant dessiner en attendant la prochaine tournée de vaisselle.

Oui, cest à moi.

Je peux regarder ?

Je hausse les épaules. Il feuillette. Première page, la vieille dame au chien croisé du matin, esquissée au fil de plusieurs soirs à la lueur de ma lampe de chevet, rides rajoutées, bottines boueuses, et le geste détendu de la main sur la laisse.

Il tourne la page. Puis une autre.

Une branche couverte de givre. Un gamin sur une balançoire, inventé en fait, mais tellement réel dans ma tête. Un croquis rapide dun marché populaire, crayonné vif. Des mains, toujours des mains, sous toutes les coutures, obsession datelier dart, exercice de style et dendurance.

Long silence alors quil tourne les pages.

Vous êtes artiste, affirme-t-il.

Je létais. À présent je lave des assiettes.

Pourquoi ?

Pour toutes sortes de raisons.

Il hoche la tête. Referme le carnet, le repose. Il hésite, puis au lieu de séclipser, prononce :

Je mappelle Antoine Morel. Je suis architecte. Jai un projet à vous proposer, mais dabord, dites-moi : il ny a vraiment aucune possibilité pour vous de reprendre lillustration professionnellement ?

Je le regarde. Grégoire mobserve, lair de rien, à lautre bout de la cuisine.

Cela dépend de ce que vous entendez par « professionnel ».

Être payée pour dessiner. Travailler vraiment.

Écoutez, Monsieur Morel, vous venez déchapper de peu à létouffement. Le mieux pour vous ce soir cest de rentrer vous reposer.

Je me reposerai. Mais voulez-vous travailler ? Un vrai emploi, dans votre domaine.

Quelque chose dans sa voix rendait impossible un « non » poli. Pas de pression, juste une droiture tranquille, honnête.

Quel genre de travail ? demandai-je.

Il sortit une carte de visite blanche, sobre, au nom et numéro inscrits.

Appelez-moi demain. Ou donnez-moi votre numéro. Je vous expliquerai. Ce nest pas un simple remerciement. Jai vraiment besoin de ce regard-là.

Quel regard ?

Il montre le carnet.

Celui-là.

Il part. Grégoire le suit du regard, puis revient vers moi.

Eh ben, dis donc !

Occupe-toi de tes pommes de terre, rétorquai-je.

Je glisse la carte dans la poche de mon tablier. Mes mains sont à nouveau mouillées. La salle, derrière la cloison, a retrouvé sa rumeur paisible, comme si rien ne sétait passé.

La nuit venue, impossible de dormir. Je fixe le plafond de ma minuscule chambre, écoute la fonte du chauffage. Je repense au carnet, à la façon dont il a feuilleté mes pages. Personne navait vraiment regardé mes dessins ainsi depuis longtemps, avec cette attention, dénuée de compliments attendus, mais pleine de respect. Je sentais que cela avait touché quelque chose en lui, sans même quil ait à le dire.

Le lendemain matin, samedi, je pris sa carte, la retournais entre mes doigts longuement, puis composai son numéro.

Il décrocha aussitôt, comme sil mattendait.

Bonjour, Madame Leroux.

Comment connaissez-vous mon nom ?

Je lai demandé à la patronne. Hier. Parlez-moi de vous, si vous le souhaitez. Ensuite, je vous présenterai le projet.

Jai raconté. En bref : lédition, les illustrations, la crise, maman, le divorce. Il écoute sans couper. Puis il explique :

Il a monté seul son agence darchitecture, douze ans plus tôt, après avoir quitté un grand cabinet. Petite équipe, projets variés, des habitations aux espaces publics. Ils viennent de gagner un concours pour réaménager le parc sur les quais de la Seine. Cest un gros projet. Plans techniques, tout est carré. Mais quelque chose manque, dit-il.

Les plans sont froids, dit-il. Vous voyez ce que je veux dire ? Rien de vivant. On ne sent pas que des gens pourraient y vivre, lire, jouer, vieillir. Jai besoin dillustrations qui incarnent la vie, qui donnent envie à la commission de voir tout cela exister.

Je comprends.

Vos dessins, la vie qui y circule, cest exactement ce quil faut. Les plans, cest la structure. Mais ce regard que vous avez, jen ai besoin.

Un long silence naît. Puis je demande :

Délai ?

Quatre semaines. Présentation au Conseil municipal. Si nous réussissons, le projet est validé. Un vrai parc, qui verra défiler des vies.

Ses mots résonnent en moi, bien plus que je ne limaginais.

Daccord, dis-je. Quand puis-je venir voir vos plans ?

Aujourdhui si vous voulez.

Lagence Morel occupe létage dun vieil immeuble du centre de Paris, troisième étage, escalier de bois, rampe peinte de blanc. Les pièces sont grandes, aérées, garnies de plans aux murs, de maquettes sur étagères. Lodeur de papier, de graphite et dun peu de café plane dans lair.

Léquipe compte quatre personnes. Un jeune homme avec des écouteurs immenses au cou, indifférent au reste, Julie, la quarantaine, sévère, cheveux courts, responsable des calculs de structure, le doyen Pierre, modéliste, et Sébastien, en charge des rendus numériques.

Antoine étale les plans du parc sur la grande table, les coins lestés, puis il commente les zones : allée principale, fontaine, espace jeux, bancs, arbres selon la carte.

Je tente de visualiser le tout, mais vivant, non en traits. Ici, un vieux monsieur passera promener son chien le matin. Là-bas, une mère et un landau à midi. Tard, un couple assis à regarder la Seine.

Je peux aller voir sur place ? demandai-je.

Sur les quais ? Bien sûr. Maintenant si vous voulez ?

Jaimerais bien.

Nous marchons ensemble, un bon quart dheure. Peu de mots. Je tiens mon carnet, Antoine les mains en poche, une démarche un peu ralentie, observatrice.

Les quais, en ce samedi de fin dhiver, restent vides. Rivières sombres, arbres nus. Lendroit du futur parc na encore que deux vieux bancs verts et quelques arbres. La terre est noire, battue.

Je sors mon carnet.

Vous allez dessiner ici ? demande-t-il.

Un croquis. Je veux fixer lodeur du lieu.

Il sétonne.

Lodeur ?

Oui. La Seine, la terre, les feuilles dautomne. Ça se sent sur le papier, même inconsciemment.

Il se tait. Je crayonne vite, sans réfléchir, pour mémoriser le rythme des arbres, des passants, lhomme au vélo, deux gamins et leur mère.

Antoine est à lécart, regardant la rivière dun air distant mais apaisé.

Votre femme aimait ce genre dendroit ? risquai-je, sans réfléchir. Pardon, ce nest pas

Non, ne vous excusez pas. Elle préférait la mer : « Une rivière, cest trop lent », disait-elle. Il marque une pause. Elle est morte il y a huit mois. Le cancer. Rapidement.

Je suis désolée.

Merci.

On nen reparle plus. Je dessine, il veille. Le vent est glacial mais annonce déjà le printemps au goût de leau.

De retour à lagence, nous buvons un café tandis quil mexplique ce quil attend exactement : une série dune vingtaine de planches, chaque coin du parc à des heures et ambiances variées, pleines de vie : pas de dessins figés, mais la sensation que le lieu existe déjà. La commission devra sy projeter.

Compris, répondis-je. Laissez-moi une semaine pour les cinq premiers croquis. Nous verrons si cela convient.

Daccord.

De retour rue des Saules, dans mon petit appartement, la routine reprend : radiateur, tasse froide sur la table, carnet ouvert, crayon en main, je songe à la première planche.

Je la termine dans la nuit : une allée à laube, quasi-déserte, un vieil homme et son chien, plus loin une silhouette noyée de brume, des arbres de mai, une femme sur un banc absorbée par sa lecture.

Je montre le dessin à Antoine le lendemain.

Il fixe longuement le dessin. Puis :

Voilà. Cest exactement cela.

Julie, la collègue sévère, sapproche, examine, puis dune voix neutre :

Parfait.

Je ressens alors un sentiment oublié : non la joie éclatante, mais quelque chose dapaisant, la satisfaction davoir accompli la tâche juste.

Les quinze jours qui suivent sécoulent à ce rythme : croquis sur place chaque matin, retouches à la maison ou à lagence, Antoine passe voir de temps en temps, ajuste pour coller au plan, parfois il se contente dobserver en silence.

Peu à peu, des liens se tissent. Nous discutons, pas seulement du travail. Parfois, nous arpentons les quais ensemble, lui me confiant lévolution du parc, voulant que chaque recoin ait un sens humain, non tracé pour plaire mais pour accueillir la vie. Jaime écouter cette passion sincère, débarrassée des phrases toutes faites.

Vous savez ce qui distingue un bon espace public dun mauvais ? lance-t-il un jour.

Dites-moi.

Dans un bon, chacun choisit sa place naturellement, parce que cest là quon est bien, non par défaut. Un banc à lombre, et voilà, lendroit sonne juste.

Depuis quand pensez-vous ainsi ?

Depuis mes études. Un prof nous a dit un jour : larchitecture, ce nest pas les bâtiments, cest ce que ressent lhomme à leur proximité. Je lai noté alors, je ne lai plus jamais oublié.

Il avait raison.

On plaisante aussi parfois. Je lui narre mes débuts dans lédition, mes animaux fétiches, le renard que javais tant aimé dessiner quil avait fini encadré dans mon atelier avant de disparaître lors dun déménagement. Antoine mécoute sans jamais ricaner, parfois avec un sourire complice.

Jai aussi un projet dont je suis fier, me confie-t-il. Une petite maison construite il y a quinze ans dans un village, minuscule, mais si juste Je men souviens mieux que de mes « gros » chantiers.

Pourquoi ?

Je ne sais pas. Parfois, cest le plus petit projet qui touche le plus juste.

Un jour, après une longue promenade, nous entrons nous réchauffer dans un café. Antoine fixe la vitre puis me dit soudain :

Vous nêtes pas faite pour laver la vaisselle.

Je ne lai jamais prétendu.

Pourquoi avoir tenu aussi longtemps ? Vous auriez pu chercher ailleurs, dans lillustration.

Jaurais pu. Mais il me fallait une sécurité financière. Les commandes, cest imprévisible Et javais des dettes.

Vous en avez encore ?

Presque plus.

Il hoche la tête.

Vous savez que vous nêtes plus à « LEmpire » ?

Jai pris un congé sans solde, jusquà la fin du projet.

Et après ?

Je regarde mon mug.

On verra bien. Peut-être quune porte souvrira. Vous savez désormais de quoi je suis capable.

Il retourne à sa contemplation, omettant quelque chose. Je devine, mais ne force pas.

Le travail avance. Les planches se multiplient, une routine sinstalle : dessin sur les quais à laube, travail laprès-midi, vérification le soir. Jexplore mille visages : un jeune couple sur un banc face à la Seine, une vieille dame nourrissant les pigeons, des ados à vélo, un groupe de marcheurs avec des chiens un dimanche matin, une femme et son landau sous les branches en fleurs.

Antoine regarde et rectifie parfois déplaçant une femme vers la fontaine, ajustant la lueur des lampadaires pour le soir. Je réclame son modèle, il me lexplique. Parfois, nous débattons, souvent je gagne un peu de liberté, comme ce matin pour une allée trop droite :

Antoine, suivant votre plan, lallée file droit sans surprise. Mais marcher tout droit, cest regarder toujours la même chose : un virage serait mieux.

Il observe.

Impossible, à cause des réseaux souterrains. Mais pour les arbres, on peut les disperser.

Après consultation avec Julie, cest validé. Sur ma version, lallée gagne vie, lombre danse autrement, le chemin appelle à laventure.

Voilà, lui dis-je, fière, en lui montrant le résultat.

Il regarde longuement :

Vous aviez raison.

Léquipe me traite simplement. Sébastien, le jeune à écouteurs, vient voir un soir, interroge :

Toujours à la main ? Pas sur tablette ?

Je maîtrise la tablette, mais le geste sur papier fait penser différemment.

Il opine, pensif.

Pierre, le modéliste, mapporte un thé sans mot dire. Cest la plus belle des reconnaissances.

Mais tout ne marche pas du premier coup. Jéchoue sur trois planches : la zone de jeux pour enfants manque de vitalité, mes petits personnages sont fades. Plusieurs essais, ratés. Un samedi matin, je me poste sur une aire de jeux du quartier, massieds, observe. Les enfants se chamaillent, les mères discutent ailleurs tout en surveillant dun œil. Un gamin blond bâtit un fort en sable, concentré, tandis quun autre se suspend par les bras, la tête en bas. Deux fillettes poursuivent un ballon, une maman rattrape son petit, le soulève : ils éclatent de rire.

Trois dessins, en deux jours. Je soumets à Antoine qui, cette fois, scrute longuement.

Ces enfants viennent de la vraie vie ?

Du square à côté.

On le sent immédiatement.

Rien de plus vivant quun enfant vrai.

Dernière semaine. Les planches sont prêtes, lagence prépare la présentation finale. Antoine sabîme dans le travail, veillant tard. Je passe parfois devant à la nuit, devine la lumière au 3e étage.

Un soir, nous restons tous deux à lagence, les collègues partis. Antoine consulte des documents, je termine la dernière planche. Il ny a que le grattement du crayon et son souffle concentré.

Votre femme a vu ce projet ? lâchai-je soudain.

Il marque une pause.

Le début seulement. Elle était déjà malade quand nous avons décroché le contrat, mais elle se réjouissait pour moi. Elle disait : « Ce parc sera bien, je viendrai my promener ». Mais… elle na pas eu le temps.

Cest donc pour cela que vous étiez ailleurs, mangeant seul au restaurant sans sentir le goût ?

Il me regarde.

Comment savez-vous ça ?

Sophie, la serveuse, men a parlé. Elle était émue pour vous.

Il esquisse un sourire.

Je nimaginais pas être aussi transparent.

On croit toujours que notre solitude nous rend invisibles. Mais les autres la perçoivent.

Il se tait, pensif.

Vous aussi, vous vous sentiez seule ?

Oui. Maintenant, je ne sais plus. Jai retrouvé un travail qui a du sens. Cela change tout.

Oui, souffle-t-il. Cest énorme.

Silence tranquille.

Après la mort de Gaëlle, continue-t-il, jai perdu le sens de tout cela : les projets, lagence On repousse toujours, on partira un jour, plus tard. Et puis, le « plus tard » ne se présente plus.

Je comprends. Jai fait la même erreur avec maman.

Vous lavez perdue aussi ?

Lan dernier.

Il acquiesce. Plus besoin de mots.

Ce soir-là, nous partons ensemble. Il fait déjà nuit, la brise est fraîche. Jenfile mon manteau.

Vous rentrez à pied ?

Non, je prends le bus pour la rue des Saules.

Je vous accompagne à larrêt.

Nous marchons en silence. Arrivé devant labribus, il sarrête.

Madame Leroux

Appelez-moi Jeanne.

Jeanne. Après la présentation, quel que soit le résultat, je veux vous proposer un poste, pas juste un contrat court. Nous avons sans cesse besoin de cette façon de voir les choses. Cest une proposition sincère.

Je marrête.

Ce nest pas de la reconnaissance ?

Non. Pour ça, je vous aurais offert un bouquet. Là, cest du pragmatisme.

Je ris doucement.

Jy réfléchirai.

Nattendez pas trop.

Le bus arrive. Je monte, il reste sur le trottoir et je laperçois par la vitre arrière, debout, qui me regarde partir.

Le jour de la présentation arrive, un jeudi.

Tension palpable à lagence. Julie vérifie les calculs, Sébastien finalise le montage numérique, Pierre met la touche finale à la maquette, Antoine fait les cent pas.

Assise à ma table, je récapitule mes vingt-deux planches. Toute lhistoire du parc : matin sur lallée, fontaine à midi, espace enfants, soir illuminé, gamin sur un banc, amoureux près de la Seine, grand-mère et pigeons, averses sur labri, cyclistes.

Vous stressez ? murmure Antoine.

Un peu.

Ça va aller. Vos dessins sont remarquables.

Vous parliez des dessins ou des membres de la commission ?

Des dessins, bien sûr.

Un sourire. Je me sens comprise.

Le Conseil municipal siège dans une salle solennelle, grande table, baies vitrées. Huit membres, tous âges, visages fermés. Antoine expose dabord les plans, Julie prend le relais, commentaires techniques, Sébastien lance la projection des images.

Et puis.

Nous souhaitons également présenter une série dillustrations originales, déclare Antoine.

Il pose mes planches devant eux, une à une, sans un mot.

Silence total.

Un des doyens, au sourcil épais, attrape la vue sur lallée du matin, reste longtemps dessus.

Ce ne sont pas des photos ?

Non, des dessins. Réalisés sur place.

Ils sont vivants, souffle-t-il, admiratif.

Suit alors la litanie des questions techniques, finances, délais. Antoine assure, Julie intervient. Je reste en coin. Mais, quand à la fin, une des membres du jury, élégance de perles au cou, demande à emporter la planche de la vieille dame aux pigeons, je souris sans me retenir.

Le verdict tombe aussitôt : projet accepté, quelques remarques de délai à incorporer.

Dans le couloir, Julie serre la main dAntoine, puis la mienne. Sébastien glisse un « super », Pierre na pas bougé de lagence mais envoie un SMS : « Bravo à tous ».

Antoine me rejoint en dernier. Nous restons côte à côte devant la fenêtre. Dehors, le printemps a surgi, chacun a tombé sa veste.

Ça y est, dit-il.

Oui, cest fait.

On traverse les quais ensemble ?

Maintenant ?

Oui. Jai besoin de revoir ce lieu.

La ville bourdonne, vibrante, parfum de tilleuls et dasphalte tiédi. Nous marchons lentement. Je porte machinalement mon carnet, impossible de faire autrement désormais.

Sur les quais, le soleil frappe, un vent frais balaie la Seine. Les bancs sont occupés, quelques personnes baladent leurs chiens. Lendroit du projet est inchangé, la terre nue, deux arbres plus fatigués que jamais. Mais tout a changé à mes yeux : à force de lavoir observé, dessiné, aimé dans son imperfection.

Nous restons au bord, face au fleuve. Je ferme mon manteau contre les bourrasques.

Ce parc sera beau, marmonnai-je.

Oui, confirme Antoine.

Une mère file avec sa poussette, téléphone rivé à loreille.

Jeanne, dit-il, les yeux sur la Seine.

Oui ?

Jai vécu trop dannées entouré dagitation, de gens, sans réellement être là. Jétais vide. Vous comprenez ?

Très bien.

Ces dernières semaines, jai compris ce matin, javais envie de revenir, non par devoir, mais par plaisir. Merci pour cela.

Je regarde leau, lente, indifférente, paisible.

Gaëlle trouvait les rivières trop lentes, disiez-vous.

Oui.

Moi, jai toujours aimé cette lenteur depuis petite.

Il me jette un regard franc, profond.

Je suis content que vous soyez sortie cette nuit-là, de la cuisine.

Moi aussi. Sur le moment, jai juste réagi, sans réfléchir.

Cela a tout changé, pour moi.

Je comprends quil veut parler dautre chose que de ce soir-là.

Antoine, dis-je, hésitante.

Oui ?

Je ne brille guère pour ce genre de conversation.

Moi non plus.

Voilà qui nous ressemble.

Il sourit vraiment, noblement, pour la première fois : un rire doux, chaleureux, inattendu.

Jeanne, souffle-t-il.

Oui ?

Puis-je vous inviter à dîner ? Pas à « LEmpire ». Dans un lieu plus neutre.

Mais la cuisine de « LEmpire » est excellente !

Oui, mais croiser le regard de la patronne serait gênant après la scène.

Je ris encore à penser à la moue de Madame Marin.

Daccord, cest juste.

Alors, acceptée ?

Je feuillette mon carnet, trouve une page blanche, braque mon regard dehors, crayonne.

Jaccepte, dis-je sans lever les yeux.

Il ne dit rien de plus. Il se tient simplement à mes côtés, à limage de ce nouveau bonheur tranquille.

Ce jour-là, jai compris quil ne fallait jamais avoir honte de recommencer. On peut tomber très bas, mais il suffit douvrir la porte, oser sortir de la cuisine, pour retrouver la couleur du monde et sa place parmi les autres.

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