Sortez d’ici. Immédiatement.

« Sors dici. Tout de suite. »
Le coup de pied frappa la vieille table en chêne, la poussant dun bond vers lavant.
La chope de bière vacilla, la mousse débordant et traçant des sillons dorés sur le bois usé.
Dans un petit bar de motards à la périphérie dune ville oubliée du sud de la France, tout sarrêta.
Les rires moururent.
Les boules de billard cessèrent leur course, suspendues dans lair épais.
Le vieux juke-box grésilla avant de sombrer dans le silence.
Un vieil homme assis à lombre du fond ne bougea pas.
Soixante-cinq, soixante-dix peut-être.
Des cheveux argentés dépassant dun béret déformé par les ans.
Une veste en jean passée jetée négligemment sur ses épaules.
Des mains calleuses, tannées par le temps posées tranquillement de part et dautre dun verre de blonde.
Ce coup aurait dû le faire sursauter.
Il nen fit rien.
Dun geste nonchalant, il ramena la chope à sa place du bout de deux doigts.
Pas un regard.
Pas un frémissement.
Indifférence totale.
Colin Martin savança, le visage rougeaud.
Large. Imposant. Bruyant.
Du genre à croire que la carrure protège de tout.
« Tas entendu ? » gronda-t-il. « Ici, cest pas ta place ! »
Aucune réponse.
Le vieil homme savoura une gorgée lente, les yeux dans le vague.
Derrière Colin, quelques motards affichaient un sourire narquois.
Dautres observaient, méfiants, percevant le malaise sans y mettre de mots.
Le vieil homme reposa sa chope.
Avec précision.
Avec un poids étrange.
« Assieds-toi. »
Cétait doux. Mais ce nétait pas une proposition.
Colin cligna des yeux avant déclater de rire, sec, presque mécanique.
« Tes sourd, le vieux ? » lança un jeune motard en savançant.
Sa paume claqua à nouveau sur la table.
Plus fort.
Un halo de bière jaillit.
« Tu nas rien à faire là. »
Indifférence. Le vieil homme ne le remarqua même pas.
Il glissa la main dans sa veste.
Lentement.
Sans une inquiétude.
Quelques hommes se raidirent.
Linstinct, bien avant lanalyse.
Il sortit un vieux téléphone, cabossé, dun autre temps.
Le porta à son oreille fatiguée.
La tension se durcit.
Un déclic doux.
« Je suis là. »
Rien de plus.
Il rangea lappareil.
Reprit sa bière.
Colin fixa, le souffle court.
« À qui tas parlé ? »
« Tu croirais jamais la suite. »
Les doigts de Romain Giraud simmobilisèrent autour du verre de whisky.

Ce fut le premier signe.

Non le regard.
Ni le silence.
Mais la main.

Car des hommes comme Romain Giraud savent garder le visage fermé.
Mais la main
La main, elle, trahit toujours.

La salle entière contenait son souffle.

Une petite fille demeurait figée sous la lumière clignotante dun néon, des gouttes de pluie ruisselant de sa capuche jusquau plancher piqueté de brûlures.
Romain observa de nouveau les ecchymoses.
De petits doigts imprimés sur un poignet maigre.
Récents.
Sa mâchoire se serra, dun geste minuscule.
Juste assez pour être vu de tous.

Les motards ne bougèrent plus.
Un colosse près du billard abandonna sa queue.
Un autre se pencha vers la table, le souffle court.
Le patron cessa enfin de frotter ce même verre invisible depuis une éternité.

Car ils savaient, mieux que personne :
Romain ne répond jamais à la peur.
Seulement à la cruauté.

La petite sessuya les joues du revers de sa manche détrempée.
Elle tentait de retenir ses larmes.
Tentait dêtre forte.
« Maman mavait dit de ne pas venir ici », murmura-t-elle dans un souffle brisé, « Mais elle a dit que si quelquun pouvait larrêter »
Sa petite voix dérapa.
Romain leva lentement les yeux.
« cétait toi. »

Personne nosait bouger.
Le patron fixait désormais la fillette avec insistance.
Un motard souffla, très bas :
« Non »
Il y avait quelque chose de familier.
Pas évident.
Mais à présent, dans ce silence nouveau, cétait clair

Les yeux.
Bruns. Tendus sur les bords.
Exactement ceux de la petite sœur de Romain.
Une sœur quon avait enterrée douze ans plus tôt, après que son compagnon leut massacrée au point que les médecins cessèrent de compter les fractures.
Romain avait laissé parler le sang, trois nuits plus tard.
Ici, tout le monde se rappelait lhistoire.
On nen parlait jamais.

La fillette fouilla dans la poche trempée de son sweat.
La moitié du bar se raidit.
Mais elle ne sortit quune photo chiffonnée.
Trempée.
Froissée.
Elle lavança prudemment, la posa près du verre de Romain.

Romain baissa les yeux.
Alors le bar chavira.

Sur la photo : une femme.
Le visage marqué.
Terrifiée.
Tenant la même petite fille contre elle.
Et debout à côté
Louis Charvet.

Le visage de Romain sétait vidé de toute émotion.
Bien plus inquiétant quun accès de colère.
Louis Charvet avait jadis travaillé pour Romain.
Des années auparavant.
Jusquà ce que Romain léjecte du groupe, après quil ait envoyé une femme à lhôpital lors dun deal foireux dans une ruelle près de Marseille.

La voix de la fillette trembla.
« Il a dit que si ma maman recommençait à partir »
Elle ne put finir.
Romain fixa la photo encore un instant.
Puis retourna la page.
Au dos, six mots griffonnés en hâte au feutre noir:
Tu protèges encore, elle ma dit.

Un motard à la chevalière dargent se leva soudain, sans geste déclat.
Automatique.
Comme un soldat réveillé par un vieil ordre.
Un autre fit de même.
Puis un autre.
Les chaises raclèrent le bois.
Lenfant les observa, écarquillée, alors que ces géants tatoués se levaient un à un.

Romain, toujours immobile.
Toujours muet.

La pluie battait furieusement les fenêtres.
Romain attrapa son verre.
Le bar, statufié.
Il le porta à hauteur du regard.
Et versa lentement tout le whisky sur la photo.
Le liquide ambré ruissela sur le visage de Louis Charvet.
Une inhumation.
Un verdict.
Le verre vide résonna sur le bois.
Clac.
Le vieil homme se leva.

La salle était tout à coup trop petite pour lui.
La fillette recula dinstinct.
Non par crainte.
Mais parce que sa présence changeait la pression de lair.

Il attrapa sa veste de cuir.
Et sa voix, grave, fit vibrer lespace :
« Qui dautre dans la maison ? »
La fillette avala difficilement.
« Deux hommes. »
Un signe de tête.
Dehors, les moteurs rugissaient déjà dans la nuit tourmentée.
Pas une moto.
Des dizaines.
Les motards sactivaient.
Chargeant les armes.
Enfilant des blousons.
Vérifiant les lames.
Sans discours.
Sans question.
Action et intention.

Le patron verrouilla la caisse sans jeter un coup dœil.
Le colosse du billard referma froidement le canon de son fusil, un bruit sec, métallique.
La fillette, médusée, regardait cette métamorphose.
Vingt secondes plus tôt, ils paraissaient des monstres.
À présent, il y avait plus terrible :
Des hommes ayant trouvé un sens.

Romain se dirigea vers la porte.
Sarrêta près de la fillette.
Et pour la première fois depuis son arrivée, sa voix sadoucit à peine :
« Ton prénom ? »
Lenfant leva les yeux :
« Clémence. »
Romain ferma brièvement les paupières.
Cétait aussi le prénom de sa sœur.
Quand il les rouvrit, il ny avait plus rien de doux.
Rien que la violence orientée.

Il lui tendit une paume immense et balafrée.
« Reste derrière moi. »
Clémence y glissa sa petite main sans hésiter.
Et tout le bar de motards suivit Romain Giraud dans la tempête.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: