Sophie était allongée sur le canapé, les yeux fixés au plafond. Les pensées anxieuses l’empêchaient de trouver le sommeil. Et comment dormir, alors que sa petite chérie est malade ? Pourquoi donc l’ai-je emmenée à la maternelle ? Si elle était restée un ou deux jours de plus à la maison, peut-être n’aurait-elle pas attrapé ce fichu virus…

Élodie était allongée sur le canapé, les yeux fixés au plafond tacheté de lumière. Les pensées, telles des oiseaux sombres, tourbillonnaient dans sa tête, refusant de la laisser sendormir. Impossible de sombrer dans le sommeil, alors que sa petite, sa tendre Lucile, luttait contre la fièvre. Pourquoi donc lavait-elle emmenée à la maternelle ? Si elle était restée à la maison, peut-être que le mal ne laurait pas attrapée…

Son cœur se serra violemment, coupant son souffle. Élodie se leva et sapprocha de la fenêtre embuée. Le ciel, lourd de nuages gris, pesait sur la petite ville endormie quelque part en Bourgogne. Depuis trois jours, une pluie continue et morne, typique de lautomne, glissait sur les toits. Un soupir épais séchappa de sa poitrine.

Dans le lit, Lucile bougea, se plaint dans son sommeil et fut assaillie par une terrible quinte de toux. Élodie sempressa, posa sa main sur le front brûlant de sa fille. Nul besoin de thermomètre pour comprendre : la fièvre était revenue. Elle alluma tout doucement la petite veilleuse et glissa le thermomètre sous laisselle de Lucile.

Quarante ! Mon Dieu, que faire ?

Lucile ouvrit les yeux à demi.

Maman, jai chaud.

Ça va passer, ma chérie, bien sûr, tu as chaud

Julien, réveillé par le remue-ménage, se leva pour sasseoir auprès delles. Élodie sagita pour préparer encore une dose de sirop, mais la température refusait de baisser. À laube, une lueur bleue clignotante traversa la rue : une ambulance arriva et les emmena, la mère et lenfant, vers lhôpital du coin.

Une infirmière, douce et rapide, posa une main réconfortante sur lépaule dÉlodie avant dinsérer une minuscule aiguille dans la veine de Lucile, branchant la perfusion avec des gestes sûrs.

Ne vous inquiétez pas, on va soccuper delle. Tout ira bien.

Élodie neut pour toute réponse quun long soupir.

Rapidement, Lucile sembla aller mieux. Elle entrouvrit les paupières et demanda de leau. En se tournant, Élodie remarqua que, sur le lit voisin, deux yeux immenses et dun bleu étrange la regardaient attentivement. Cétait une fillette toute fragile, translucide de maigreur, aux cheveux blonds emmêlés comme des fils dange jetés sur ses petites épaules. Elle portait un legging troué aux orteils et un t-shirt usé, des baskets enfilées sur des sur-chaussures bleues posées sous le lit.

Salut.

Bonjour. Vous êtes arrivée cette nuit ?

Oui, cette nuit

Comment tu tappelles ?

Moi, cest Élodie, et elle, cest Lucile. Et toi ?

Je mappelle Marjolaine.

Tu es ici depuis longtemps ?

Oui. Je vais bientôt sortir, vendredi.

Mais vendredi, cest loin, on nest que lundi

Et ta maman à toi ?

Non Ma maman est partie depuis longtemps, jétais toute petite Mon papa, lui, sest mis à boire, et il est parti aussi. Alors on ma envoyée à la maison denfants.

Elle soupira comme une vieille dame.

Là-bas, je vis Mais ici, jaime mieux. On mange bien, les grands sont gentils

Elle sauta du lit et enfila ses baskets.

Le petit-déj, cest bientôt. Je peux ten apporter ?

Non, merci, ma belle, je vais men charger

En regardant la fillette séloigner, le cœur dÉlodie se tordit. La femme sur le lit dà côté lança un regard triste à Marjolaine et glissa à mi-voix : « Une gentille gosse Une perle, trop douce pour la vie. La pauvre »

Élodie neut pas le temps de répondre, son téléphone vibra et la douce mélodie du générique de Belle et Sébastien se fit entendre.

Allô ?

Ma chérie, comment ça va ? Et Lucile ?

Maman, on est à lhôpital.

Mon Dieu, pourquoi ?

Ne tinquiète pas, Lucile a eu de la fièvre, ils pensent à une bronchite. Elle dort

Sa propre mère sanglota : « Pauvre petit soleil Tu es à quel hôpital ? Jarrive. Que faut-il amener ? »

Jai oublié mes chaussons, Lucile aussi, et il lui faut son pyjama rose Oh, et maman Il y a une fillette ici, dun foyer. Tu pourrais apporter du shampoing, du savon ? Et Il reste peut-être des vêtements de Solène ?

Quelle fillette ?

Je texpliquerai Donne-moi quelques t-shirts, un peignoir, des leggings. Le plus important, cest une paire de pantoufles taille six ans, daccord ?

Bien sûr, je viens.

Le lendemain matin, Lucile allait déjà beaucoup mieux. Elle riait et jouait avec sa nouvelle amie. Élodie profita dun instant pour interroger une infirmière dans le couloir :

Est-ce que personne ne vient jamais voir Marjolaine ?

Non. Quelquun du foyer viendra la récupérer pour la sortie

Elle peut prendre une douche ?

Linfirmière eut un sourire désolé : « Elle doit, même. Mais on na pas toujours le temps »

Le soir venu, Marjolaine rayonnait, fraîche, lavée, habillée dun pyjama neuf rose et chaussée de pantoufles brodées de petits chiens rigolos. Elle avait lair transformée, son bonheur illuminait la chambre. Tous les cadeaux, elle les rangea soigneusement sous son oreiller, et les pantoufles, sous le matelas.

« Pourquoi tu caches tes affaires ? » demanda doucement Élodie.

Pour pas quon me les vole

La femme soupira.

Quand la lumière fut éteinte, Marjolaine ferma les yeux et se laissa porter par le rêve : elle marchait en pleine lumière, dans une rue baignée de soleil et darbres en fleurs, tenant la main de la petite Lucile, et de lautre, celle dÉlodie. Elle aurait tant aimé, elle aussi, avoir une maman et un papa Que quelquun la caresse, lembrasse le soir, lhabille dun pyjama chaud, quun papa la fasse voler jusquau plafond, et quelle explose de fou rire. Quils soient heureux, tous, et quelle puisse préparer le repas, garder Lucile, apprendre les lettres, juste juste quon laime. Quelle ait une maman.

Un soupir effleura ses lèvres. Dans le foyer, on ne la battait pas. Mais la directrice, Madame Lefranc, criait fort, les grands se moquaient, volaient vêtements et goûters. Récemment, Marjolaine avait laissé tomber son assiette de purée pour ça, punie dans le débarras sombre. Bastien, narquois, avait murmuré : « Tu vas voir, les rats vont te manger » Elle avait si peur des rats Elle pleura longtemps, glacée, appuyée contre la porte. Vaincue par la fatigue, elle glissa sur le sol froid. Cest là quelle attrapa ce sale rhume, et quon lemmena à lhôpital

Ces souvenirs tremblants remplirent encore ses yeux de larmes, glissant sur ses joues denfant. Un sanglot, à peine. Et soudain, elle sentit une caresse sur ses cheveux.

Elle ouvrit les yeux.

Tatie Élodie

Ne pleure pas, ma puce Ça va aller, tu verras, tout ira bien

Élodie la serra contre elle, bouleversée par tant de détresse.

Ne pleure pas, mon trésor

Marjolaine se calma, sentant dans cette chaleur toute lamour dune mère.

Tatie Élodie

Oui ?

Si seulement tu étais ma maman

Des larmes roulèrent sur les joues dÉlodie. Sa décision naquit du cœur, fulgurante. Il ne restait quà en parler.

Sa propre mère comprit aussitôt, et accepta à bras ouverts, elle aussi avait grandi sans parents. La belle-mère dÉlodie acquiesça : elle savait tout, des enfances solitaires. Mais Julien nafficha pas le même enthousiasme.

Tu es folle ? Tu sais que cest pour toute la vie ?

Je sais ! Mais si je ne le fais pas, jaurai mal au cœur jusquà la fin de mes jours, tu comprends ?

Il détourna les yeux.

Je veux la voir.

Daccord.

Le soir, ils sortirent ensemble dans le hall. Julien souleva Lucile dans ses bras, lembrassa.

Tu mas tant manqué, ma petite joie

Puis il se tourna vers sa femme. Elle lui montra Marjolaine, droit dans les yeux.

Voilà. Voici Marjolaine. Cest Julien, mon mari.

La fillette le salua et leva vers lui ses profonds yeux bleus.

Bonjour Monsieur !

Bonjour Marjolaine, heureux de faire ta connaissance.

Moi aussi

Quelque chose se brisa dans le cœur de Julien. Il dévisagea sa femme, les yeux brillants, et acquiesça doucement.

Quelques mois plus tard, une Peugeot sarrêta devant la Maison des Enfants dAuxerre. Élodie et Julien descendirent. Aux fenêtres, une nuée de visages collés.

Marjo, cest ta famille ! Viens vite !

Rayonnante, Marjolaine sélança vers ses nouveaux parents.

Bonjour Marjolaine ! On est venus te chercher. On rentre à la maison ?

Le petit cœur de Marjolaine semplit dun bonheur intense : « Oui, maman !!! » à la maison ! »

Elle sauta dans les bras dÉlodie, les larmes éclaboussant un sourire radieux quelle navait jamais osé rêver. Julien la serra à son tour maladroit dabord, puis, touché par une tendresse nouvelle, il frotta doucement le dos de la fillette du plat de la main. Lucile, perchée sur le trottoir, tendit à Marjolaine une marguerite froissée, cueillie pendant lattente. Marjolaine la pressa contre son cœur.

Sur le chemin du retour, les voix sélevèrent gaiement dans la voiture : chansons denfant, souvenirs dhôpital déjà transformés en anecdotes drôles, promesses daventure pour les goûters dans le jardin, les cabanes à construire, les anniversaires à venir où elle soufflerait, enfin, des bougies en famille. Entre deux virages, Marjolaine, calée contre la portière, ferma les yeux, rassurée. Plus de cache-cache avec la peur.

Le soir, la maison vibrait dune vie nouvelle. Les rires résonnaient dans le couloir repeint, le parfum dun gâteau au chocolat flottait dans lair, et trois brosses à dents trônaient côte à côte dans la salle de bain. Avant de sendormir, Marjolaine leva les yeux vers le plafond duveteux de la chambre partagée. Lucile somnolait déjà, la marguerite serrée dans ses doigts potelés.

Élodie entrouvrit la porte et embrassa chacune de ses filles sur le front. Marjolaine se redressa à demi.

Maman ?

Oui, ma chérie.

Tu reviendras demain matin ?

Un sourire plein de promesse illumina le visage dÉlodie.

Toujours, mon trésor. Toujours.

Dans la douce nuit bourguignonne, un rêve immense souvrit à Marjolaine, un rêve bordé de tendresse et de chaleur, où elle nétait plus jamais seule un rêve devenu, enfin, réalité.

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