Sylvie était allongée sur le canapé, le regard perdu au plafond. Linquiétude lui serrait la poitrine et lempêchait de fermer lœil. Comment dormir alors que sa petite fille était malade ? Pourquoi lavoir emmenée à la maternelle si tôt ? Si elle était restée à la maison un ou deux jours de plus, peut-être naurait-elle pas attrapé ce vilain virus…
Son cœur se serra davantage, elle en eut le souffle coupé. La jeune femme se leva et alla jusquà la fenêtre. Le ciel, dun gris plombé, sétirait au-dessus du petit village normand. Le troisième jour déjà que la pluie dautomne tombait, monotone, presque sans discontinuer. Elle poussa un long soupir. Dans le lit, la petite Camille bougea, gémit dans son sommeil et se mit à tousser. Sa mère se précipita près delle, posa la main sur son front brûlant. Inutile de sortir le thermomètre pour savoir que la fièvre avait encore grimpé. Allumant la veilleuse doucement, elle prit tout de même la température à sa fille.
Quarante ! Mon Dieu, mais quest-ce quil faut que je fasse ?
Camille ouvrit les yeux.
Maman, jai trop chaud
Oui, mon trésor, je sais Attends, ça va aller
Pierre, son mari, se réveilla et sassit à côté delles. Sylvie saffaira pour préparer une nouvelle dose de sirop contre la fièvre. Mais rien ny fit : la température ne baissa pas. Au petit matin, une ambulance arriva, les lumières bleutées éclairant la cour, et emmena la mère et lenfant à lhôpital.
Linfirmière lança à Sylvie un regard compatissant, caressa sa main pour la rassurer, puis, de gestes sûrs, piqua Camille pour brancher la perfusion.
Ne vous inquiétez pas, on va soccuper delle. Tout ira bien.
Sylvie se contenta de soupirer en guise de réponse.
Rapidement, Camille reprit des couleurs. Elle rouvrit vite les yeux, réclama de leau. En se tournant, Sylvie aperçut une petite voisine de chambre qui la fixait de ses grands yeux bleus étonnamment profonds. La fillette, toute menue, semblait presque transparente. Sa chevelure blonde emmêlée tombait sur ses épaules grêles, elle portait un t-shirt délavé et des collants troués. Sous le lit, à la place de chaussons, elle cachait des tennis protégées par des surchaussures bleues.
Bonjour
Bonjour madame. Vous êtes arrivée cette nuit ?
Oui, cette nuit.
Comment vous vous appelez ?
Je suis Sylvie, et voici Camille. Et toi ?
Moi, cest Éloïse.
Tu es ici depuis longtemps ?
Oui Mais je sors bientôt. Vendredi.
Oh, ça fait encore loin, on nest que lundi.
Ta maman est avec toi ?
Non Ma maman est morte quand jétais toute petite Puis papa a commencé à boire, et il est mort aussi. Alors on ma envoyée à la maison denfants.
Elle poussa un grand soupir dune maturité étonnante.
Là-bas cest moins bien quici. On mange moins bien, les grands sont méchants parfois Ici, au moins, cest mieux.
La petite se leva, enfila ses baskets.
Ça va être le petit-déj. Je vous en apporte ?
Merci ma chérie, je vais me débrouiller.
Sylvie la regarda partir, le cœur serré de tristesse. Une autre mère, plus loin, la suivit du regard et souffla doucement : « Une gentille gamine, discrète et douce Elle na pas eu de chance, la pauvre. »
Le téléphone sonna.
Allô ?
Comment ça va là-bas ? Et Camille ?
Maman, on est à lhôpital.
Mon Dieu, quest-ce quil sest passé ?
Ne tinquiète pas. Fièvre forte. Ça va mieux, on a réussi à la faire baisser. On pense à une bronchite. Elle dort enfin.
La voix de la grand-mère trembla : « Pauvre petite Dans quel hôpital vous êtes ? Jarrive tout de suite. Que dois-je amener ? »
Maman, jai oublié mes chaussons, et le pyjama rose de Camille. Et aussi Ici, il y a une petite fille de la maison denfants. Tu pourrais amener du shampoing, du savon Et puis, est-ce quil reste des affaires de Sonia chez toi ?
Quelle petite fille, ma chérie ?
Je texpliquerai après. Amène un ou deux petits tee-shirts, un peignoir, un legging, des chaussons, pour une fillette de six ans à peu près. Daccord ?
Bien sûr, je prends tout ça.
Le lendemain, Camille avait retrouvé sa bonne humeur et jouait déjà avec sa nouvelle amie. Sylvie, dans le couloir, arrêta une infirmière.
Dites, personne ne vient voir Éloïse ?
Non Ils viendront la récupérer pour sa sortie.
Elle peut se laver ?
Linfirmière eut un petit sourire triste : « Elle devrait, mais on na pas toujours le temps. »
Le soir venu, la petite, fraîchement lavée, rayonnante dans son joli pyjama et ses nouveaux chaussons roses brodés dun chien malicieux, était méconnaissable de bonheur. Elle rangea soigneusement tout ce que Sylvie lui avait donné sous son oreiller, et fourra les chaussons sous le matelas.
Pourquoi tu caches tes affaires, Éloïse ? demanda Sylvie, intriguée.
Pour pas quon me les vole
La femme neut que la force de soupirer.
La lumière éteinte, Éloïse ferma les yeux et se mit à rêver : elle se voyait avançant main dans la main, dans une rue ensoleillée couverte de verdure, Camille dun côté, Sylvie de lautre. Elle si désirait, elle aussi, avoir une maman et un papa. Quon la prenne dans les bras, quon lembrasse le soir, quon laide à enfiler un pyjama doux et chaud ; que son père la soulève en riant, la lançant vers le plafond, la faisant éclater de rire. Oui, elle aurait aimé quon laime, tout simplement. Quon la laisse aider : quelle fasse la vaisselle, quelle garde Camille, quelle apprenne à lire, à compter Pourvu quon laime. Pourvu quelle ait une maman.
Elle soupira. À la maison denfants, personne ne la battait, mais la directrice, Madame Lemoine, criait tout le temps. Les autres enfants la bousculaient, se moquaient, volaient ses affaires ou sa nourriture. Un jour, elle avait renversé une assiette de purée à la cantine. On lavait punie : enfermée dans un réduit sombre et froid. Victor, le plus grand, lui avait chuchoté, hilare : « Tes bonne pour rester avec les rats, maintenant ! » Or, Éloïse avait peur des rats. Elle pensait sans cesse quun énorme rongeur surgirait dun coin sombre. Elle était restée toute la journée, glacée et terrifiée, appuyée contre la porte. Le soir venu, nen pouvant plus, elle sétait affaissée au sol. Cest là quelle avait attrapé froid, sétait mise à tousser, puis la voilà à lhôpital
Rien quen y pensant, ses yeux étaient pleins de larmes, qui roulèrent silencieusement sur ses joues. Elle renifla Soudain, une main douce lui caressa les cheveux. Elle ouvrit les yeux.
Sylvie
Ça va, ma petite ? Ne pleure pas Tout ira bien Tu verras
La femme, dans un élan de tendresse, serra la fillette contre elle.
Ne ten fais pas, ma chérie
Éloïse sapaisa, goûtant ce réconfort. Cétait comme si une vraie maman la berçait
Sylvie
Oui ?
Tu voudrais pas être ma maman ?
Les larmes montèrent aux yeux de Sylvie. Dans son cœur, elle savait : la décision était prise, il ne restait plus quà en parler à sa famille.
Sa propre mère comprit aussitôt et approuva avec joie. Sa belle-mère, qui avait grandi sans parents, donna également son accord. Mais Pierre, son mari, fut plus réservé.
Tu es folle ? Tu réalises que ça change toute notre vie ?
Oui Et je sais aussi que si je ne le fais pas, je ne me le pardonnerai jamais, tu saisis ?
Il détourna les yeux.
Je veux la voir, cette petite.
Bien sûr.
Le soir, ils allèrent ensemble au salon. Pierre embrassa Camille tendrement, la prit dans ses bras.
Tu es mon trésor. Quest-ce que tu mas manquée !
Il se tourna vers Sylvie. Celle-ci, le regard droit dans le sien, présenta alors Éloïse :
Voilà, Pierre, je te présente Éloïse.
La fillette hocha la tête, levant vers lui ses yeux profonds.
Bonjour !
Salut ! Je suis content de te connaître.
Moi aussi
Un frisson démotion traversa Pierre. Il jeta un regard à sa femme. Les yeux humides, il acquiesça.
Quelques mois plus tard, une voiture se gara devant la maison denfants dÉloïse. Sylvie et Pierre en descendirent. Derrière la fenêtre, des têtes denfants apparaissaient.
Éloïse, Éloïse, viens voir, tes parents sont là !
Radieuse, Éloïse courut à la rencontre de ses nouveaux parents.
Bonjour, Éloïse ! On est venus pour toi ! Prête à rentrer à la maison ?
Le cœur serré démotion et de bonheur, la fillette répondit dans un souffle : « Oui, maman !!! »
Et elle comprit alors, dans la chaleur de cet instant, quil suffit parfois dun geste de bonté ou dun élan du cœur pour changer une vie. Le bonheur, il naît au creux des mains qui se tendent.