Six heures sur un sol froid : une épreuve de résistance à la française

Six heures étendues sur le carrelage froid.
Et une vie sauvée par un chat.
Cela sest produit un mardi, juste avant Noël. Paris était noyée de brume et dhumidité, et lappartement résonnait dun silence épais, creusé dabsence. Je métais affalé dans un vieux fauteuil, à fixer lécran du groupe familial. Comme si, glissant entre deux émojis, allait apparaître ce message : « Jarrive. »
Mais il ne vint pas.
Désolé, papa, écrivit mon fils Étienne. On fête chez les parents dÉlise. On sappelle le 24, daccord ?
Un peu plus tard, ce fut ma fille Clémence :
Papa, je suis submergée au travail. Impossible de passer. Peut-être après les fêtes ?
Jai éteint le téléphone et posé les yeux sur la chaise den face.
Elle nétait pas entièrement vide. Un géant fauve trônait là mon chat Gustave. Un Maine Coon énorme, avec ce sérieux dans les yeux ambre, qui semblait lire jusque dans la lassitude et le goût salé de la solitude.
On sera deux cette année, ai-je murmuré.
Il a ronronné, à peine, comme pour dire : « Je suis là. »
Deux nuits plus tard, une soif soudaine méveilla. Je nai pas pris la peine dallumer. Quinze ans que je vis ici, je connais chaque marche. Sauf la flaque insidieuse près du radiateur. Mon pied a glissé, le silence sest brisé en un bruit sourd, puis une douleur acérée.
Le téléphone ? Donc la chambre, à peine quelques mètres, mais cétaient les plus longs de ma vie.
Très vite, le froid sest infiltré dans mes os, mon ventre tressautait de frissons. Je sombrais puis refaisais surface dans une conscience brumeuse, songeant que les enfants ne sinquiéteraient que si je ratais lappel du Réveillon.
Puis, soudain de la chaleur.
Cétait Gustave.
Dhabitude, il navait rien dun chat pelucheux. Mais cette nuit-là, il sest allongé tout son long contre ma poitrine. Sa queue sest enroulée à mon cou comme une écharpe. Et il sest mis à ronronner, profond et grave, comme le moteur dune vieille 2CV me couvrant de son souffle tiède.
Combien de temps a passé ? Je lignore. Mais en rouvrant les yeux, laube filtrait déjà par la fenêtre. Gustave, dun coup, sest élancé vers la porte. Et il a crié.
Pas un miaulement, non : un cri, presque humain.
Encore. Et encore.
Ma voisine, madame Lefort, rentrait à cet instant dune garde de nuit. Plus tard, elle avoua :
Jai failli passer mon chemin. Je me suis dit : encore un chat bruyant Mais ce cri, cétait comme sil appelait à laide.
Elle a frappé. Silence. Puis elle a appelé le SAMU.
Quand ils ont ouvert, Gustave ne sest pas enfui. Il sest posté fièrement, indiquant ma tête : « Le voilà. »
À lhôpital, linfirmière a demandé qui contacter. Étienne na pas répondu. Clémence était en réunion, elle rappellerait plus tard.
Personne ai-je soufflé.
Mais si, a lancé la voix de madame Lefort à la porte. Je suis là, moi.
Elle est montée avec moi dans lambulance. Elle est restée.
Deux jours plus tard, de retour chez moi, Gustave tournait autour, effleurant ma main de sa patte gigantesque. Sa voix était rauque enrouée à force davoir crié dans cette nuit blanche.
Le téléphone vibra à nouveau.
« On a envoyé des fleurs. Désolés, on ne peut pas passer. »
Jai croisé le regard de madame Lefort, inconnue il y a une semaine. Celui de Gustave, qui mavait réchauffé six heures durant.
Et jai compris.
La famille, ce nest pas uniquement un nom sur une boîte aux lettres, ni des textos reçus à minuit.
Lamour ne tient pas à ceux qui promettent de venir.
Lamour, ce sont ceux qui restent, lorsquon gît sur le carrelage froid.
Parfois, le plus fidèle des cœurs ne partage ni votre sang ni vos mots.
Il trotte sur quatre pattes.
Et il hurle jusquà ce quenfin, quelquun ouvre la porte. Alors jai préparé deux bols : du café pour madame Lefort, un peu de thon pour Gustave. Jai ouvert la fenêtre, laissé entrer le bruit timide dun Paris qui reprenait vie.
Et pour la première fois, jai souri en pensant que lannée suivante, je nattendrais personne : parce que javais tout, là, maintenant, autour de ma table.
Dehors, les cloches sonnaient.
Gustave sest blotti contre moi, madame Lefort a versé le café avec douceur.
Ce Noël-là, jai compris quon se relève mieux à trois : un chat, une amie, et un cœur qui réapprend à battre.

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